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CONQUÉRIR PARIS
L’atmosphère est bien
différente pendant leur seconde visite. Oscar a dix-neuf ans et il vient
d’obtenir une bourse d’études pour Oxford. C’est donc d’un cœur allègre qu’en
ce début juillet 1874, il rejoint sa mère et son frère à Paris où ils
s’installent tous trois dans ce célèbre hôtel Voltaire où vécut Baudelaire, où
Wagner acheva la partition des Maîtres-Chanteurs pendant l’hiver 1861-1862.
Grisé du parfum d’Oxford dont l’ombre des clochers se profile à l’horizon de la
rentrée d’octobre, Oscar s’essaye à la littérature et commence à rédiger son
poème La Sphinge, qui ne sera publié que vingt ans plus tard (septembre
1894) avec des illustrations de Charles Ricketts. Ce n’est encore qu’un coup
d’essai, et les vraies ambitions littéraires sont pour plus tard.
Il faudra attendre la fin de la
tournée américaine et le retour en Europe pour revoir Wilde à Paris. Nous
sommes en février 1883, et celui qui s’installe à Paris (toujours à l’hôtel
Voltaire) est bien différent du tout jeune homme qui a quitté la ville neuf ans
plus tôt. Arraché à son univers Oxfordien, il s’est frotté à la réalité brute
d’une Amérique pragmatique et fort peu rompue aux délicatesses de l’esthétisme,
il a coupé ses cheveux et abandonné ses bas de soie et ses culottes à la
française. Et il débarque en terre française riche de l’argent amassé en
Amérique, et de solides ambitions de conquête. Lui, l’admirateur éperdu de
Balzac, qui écrira qu’ « Il est plus agréable d’avoir ses entrées
dans le monde de Balzac que de recevoir les cartons de toutes les duchesses de
Mayfair » et qu’ « Un des
drames les plus poignants de ma vie fut la mort de Lucien de Rubempré. C’est un
deuil dont je n’ai jamais pu complètement me remettre », arrive dans
la capitale animé de l’esprit de Rastignac au moment où, regardant Paris des
hauteurs du Père Lachaise, celui-ci s’écrie : « A nous deux,
maintenant ». Oscar a fourbi ses armes avant de quitter Londres : il
a fait envoyer un exemplaire dédicacé de ses Poèmes, publiés deux ans
plus tôt chez un petit éditeur nommé David Bogue, à tout ce qui compte dans le
monde littéraire parisien. Il arrive aussi bardé de lettres de recommandations
censées lui ouvrir bien des portes. Et c’est vrai que les portes s’ouvrent
devant lui, quand bien même son bagage d’auteur littéraire est encore mince. La
réputation qu’il s’est taillée en Amérique, son esprit, son entregent, lui
permettent de s’introduire presque partout où il le souhaite. Février 1883
marque le début de sa campagne de séduction, et il la mène avec un assez beau
succès en dépit de quelques couacs. Il rencontre Victor Hugo (qui s’endort en
sa présence), Verlaine, Henri de Régnier, Maurice Barrès, Anatole France et le
jeune Marcel Proust avec lequel il a un rendez-vous manqué. Il visite Degas
avec Whistler, rencontre Edmond de Goncourt qui, de sa langue vipérine, le
décrit comme « un individu au sexe douteux » 3, se lie avec Robert
Sherard qu’il emmène dîner dans les meilleurs restaurants aux frais de la
duchesse (il vient de terminer La duchesse de Padoue, dont il a envoyé
le manuscrit à l’actrice américaine Marie Anderson, et pour lequel il a déjà
reçu mille livres), Jacques-Émile
Blanche représente dans un de ses tableaux une petite fille en train de lire
ses Poèmes. Oscar exulte, tourbillonne, il étincelle, il est
partout : aux Folies-Bergères où il croise Henri de Toulouse-Lautrec4, au théâtre du Vaudeville
où il applaudit Sarah Bernhardt dans Fédora, de Victorien Sardou (qui, à
son grand dam aborde à peu près le même thème que sa pièce Véra ou les
nihilistes, encore en chantier, ce qui ruine ses espérances d’offrir le
rôle principal à Sarah). Paris est une fête. Oscar adore cette ville :
« la demeure des artistes, la ville artiste » 5, ses cafés, ses kiosques pareils à des
lanternes chinoises, sa liberté intellectuelle, son bouillonnement culturel. Il veut tout voir, tout goûter, tout
respirer, tout connaître.
Mais de mauvaises nouvelles
arrivent d’Amérique : Marie Anderson refuse le rôle de la duchesse ;
le reliquat de quatre mille livres prévu par le contrat ne sera pas versé.
Déçu, à court d’argent, Wilde doit rentrer à Londres après un séjour de trois
mois dans la capitale française. Il y reviendra souvent, toujours amoureux,
impatient, ambitieux et plein
d’espérance. Et Paris lui offrira sa consécration en 1892 quand un journal
qualifiera sa venue de «Great Event ». Oui, Paris le fêtera encore
somptueusement, et il pourra bien croire alors avoir réussi sa conquête, lui,
le Prince Heureux, le Seigneur du langage, le fameux King of life. C’était
compter sans la cruauté des grandes villes, l’inconstance et la versatilité de
la fortune. Les trônes se lézardent et s’effondrent, les anciens amis
s’évanouissent, l’argent fond entre les doigts. Tout le monde naît roi, et
la plupart des gens meurent en exil - comme la plupart des rois. Mort
exilé, Wilde n’a pas conquis Paris, il
a conquis le monde. Le seul monument que Paris lui consentit fut son tombeau.
Mais combien sont-ils encore à le visiter, à s’arrêter devant son nom constellé
de baisers ? Enterré loin de son pays, Wilde fait encore battre le cœur du
monde.
Danielle Guérin
1 Peut-être s’agit-il de l’exposition universelle de 1867
?
2 Joy Melville – Mother of Oscar – The Life of Jane
Francesca Wilde – p. 110 – John Murray Ltd – London – 1994. Traduction DG.
3 Edmond de Goncourt, Journal, Tome III.
4 Cette rencontre avec Henri de Toulouse-Lautrec n’est pas
avérée. Il se peut que la rencontre se soit produite à Londres, ou beaucoup
plus tard à Paris, ou même qu’elle n’ait jamais eu lieu. Sur ce sujet, voir
l’article de D.C Rose publié dans The Wildean n°27 de juillet
2005 : « Some trouble with Henri ».
5 Interview parue
dans Le Gaulois du 29 juin 1892.
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