rue des beaux arts

NUMÉRO 7 : FÉVRIER / MARS 2007

EDITORIAL

 

CONQUÉRIR PARIS

 

Oscar n’est encore qu’un enfant quand il découvre Paris. Quelques mois avant cette première visite, un évènement funeste s’est abattu sur les Wilde. Isola, la jeune sœur tant aimée vient d’être emportée à dix ans par une fièvre cérébrale qui plonge la famille dans une affliction profonde. La perte de cette petite fille réduit ses parents au désespoir. Oscar, alors âgé de douze ans, est lui-même inconsolable. Est-ce pour les arracher tous à l’atmosphère funèbre qui règne à Merrion Square qu’en août 1867, Speranza décide d’emmener ses fils à Paris sous prétexte de visiter une exposition ? 1 « Oui, je suis venue ici, écrit-elle alors à son amie suédoise Lotten von Kraemer, mais c’est pour distraire mes enfants pendant leurs vacances… Nous avons tous besoin de changement, mais Sir William préfère son splendide Moytura et ne viendra pas à Paris » 2

 

L’atmosphère est bien différente pendant leur seconde visite. Oscar a dix-neuf ans et il vient d’obtenir une bourse d’études pour Oxford. C’est donc d’un cœur allègre qu’en ce début juillet 1874, il rejoint sa mère et son frère à Paris où ils s’installent tous trois dans ce célèbre hôtel Voltaire où vécut Baudelaire, où Wagner acheva la partition des Maîtres-Chanteurs pendant l’hiver 1861-1862. Grisé du parfum d’Oxford dont l’ombre des clochers se profile à l’horizon de la rentrée d’octobre, Oscar s’essaye à la littérature et commence à rédiger son poème La Sphinge, qui ne sera publié que vingt ans plus tard (septembre 1894) avec des illustrations de Charles Ricketts. Ce n’est encore qu’un coup d’essai, et les vraies ambitions littéraires sont pour plus tard. 

 

Il faudra attendre la fin de la tournée américaine et le retour en Europe pour revoir Wilde à Paris. Nous sommes en février 1883, et celui qui s’installe à Paris (toujours à l’hôtel Voltaire) est bien différent du tout jeune homme qui a quitté la ville neuf ans plus tôt. Arraché à son univers Oxfordien, il s’est frotté à la réalité brute d’une Amérique pragmatique et fort peu rompue aux délicatesses de l’esthétisme, il a coupé ses cheveux et abandonné ses bas de soie et ses culottes à la française. Et il débarque en terre française riche de l’argent amassé en Amérique, et de solides ambitions de conquête. Lui, l’admirateur éperdu de Balzac, qui écrira qu’ « Il est plus agréable d’avoir ses entrées dans le monde de Balzac que de recevoir les cartons de toutes les duchesses de Mayfair »  et qu’ « Un des drames les plus poignants de ma vie fut la mort de Lucien de Rubempré. C’est un deuil dont je n’ai jamais pu complètement me remettre », arrive dans la capitale animé de l’esprit de Rastignac au moment où, regardant Paris des hauteurs du Père Lachaise, celui-ci s’écrie : « A nous deux, maintenant ». Oscar a fourbi ses armes avant de quitter Londres : il a fait envoyer un exemplaire dédicacé de ses Poèmes, publiés deux ans plus tôt chez un petit éditeur nommé David Bogue, à tout ce qui compte dans le monde littéraire parisien. Il arrive aussi bardé de lettres de recommandations censées lui ouvrir bien des portes. Et c’est vrai que les portes s’ouvrent devant lui, quand bien même son bagage d’auteur littéraire est encore mince. La réputation qu’il s’est taillée en Amérique, son esprit, son entregent, lui permettent de s’introduire presque partout où il le souhaite. Février 1883 marque le début de sa campagne de séduction, et il la mène avec un assez beau succès en dépit de quelques couacs. Il rencontre Victor Hugo (qui s’endort en sa présence), Verlaine, Henri de Régnier, Maurice Barrès, Anatole France et le jeune Marcel Proust avec lequel il a un rendez-vous manqué. Il visite Degas avec Whistler, rencontre Edmond de Goncourt qui, de sa langue vipérine, le décrit comme « un individu au sexe douteux » 3, se lie avec Robert Sherard qu’il emmène dîner dans les meilleurs restaurants aux frais de la duchesse (il vient de terminer La duchesse de Padoue, dont il a envoyé le manuscrit à l’actrice américaine Marie Anderson, et pour lequel il a déjà reçu mille livres),  Jacques-Émile Blanche représente dans un de ses tableaux une petite fille en train de lire ses Poèmes. Oscar exulte, tourbillonne, il étincelle, il est partout : aux Folies-Bergères où il croise Henri de Toulouse-Lautrec4, au théâtre du Vaudeville où il applaudit Sarah Bernhardt dans Fédora, de Victorien Sardou (qui, à son grand dam aborde à peu près le même thème que sa pièce Véra ou les nihilistes, encore en chantier, ce qui ruine ses espérances d’offrir le rôle principal à Sarah). Paris est une fête. Oscar adore cette ville : « la demeure des artistes, la ville artiste » 5, ses cafés, ses kiosques pareils à des lanternes chinoises, sa liberté intellectuelle,  son bouillonnement culturel. Il veut tout voir, tout goûter, tout respirer, tout connaître.

 

Mais de mauvaises nouvelles arrivent d’Amérique : Marie Anderson refuse le rôle de la duchesse ; le reliquat de quatre mille livres prévu par le contrat ne sera pas versé. Déçu, à court d’argent, Wilde doit rentrer à Londres après un séjour de trois mois dans la capitale française. Il y reviendra souvent, toujours amoureux, impatient,  ambitieux et plein d’espérance. Et Paris lui offrira sa consécration en 1892 quand un journal qualifiera sa venue de «Great Event ». Oui, Paris le fêtera encore somptueusement, et il pourra bien croire alors avoir réussi sa conquête, lui, le Prince Heureux, le Seigneur du langage, le fameux King of life. C’était compter sans la cruauté des grandes villes, l’inconstance et la versatilité de la fortune. Les trônes se lézardent et s’effondrent, les anciens amis s’évanouissent, l’argent fond entre les doigts. Tout le monde naît roi, et la plupart des gens meurent en exil - comme la plupart des rois. Mort exilé,  Wilde n’a pas conquis Paris, il a conquis le monde. Le seul monument que Paris lui consentit fut son tombeau. Mais combien sont-ils encore à le visiter, à s’arrêter devant son nom constellé de baisers ? Enterré loin de son pays, Wilde fait encore battre le cœur du monde.

 

 

Danielle Guérin

 

 

1 Peut-être s’agit-il de l’exposition universelle de 1867 ?

2 Joy Melville – Mother of Oscar – The Life of Jane Francesca Wilde – p. 110 – John Murray Ltd – London – 1994.  Traduction DG.

3 Edmond de Goncourt, Journal, Tome III.

4 Cette rencontre avec Henri de Toulouse-Lautrec n’est pas avérée. Il se peut que la rencontre se soit produite à Londres, ou beaucoup plus tard à Paris, ou même qu’elle n’ait jamais eu lieu. Sur ce sujet, voir l’article de D.C Rose publié dans The Wildean n°27 de juillet 2005 : « Some trouble with Henri ».

5 Interview parue dans Le Gaulois du 29 juin 1892.

 

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