rue des beaux arts

 

NUMÉRO 19 : MARS/AVRIL 2009

 

§9. wilde ET SES INTERPRÈTES

 

GEORGE ALEXANDER

Par Danielle Guérin

Né à Reading, George Alexander (de son vrai nom George Alexander Gibb Samson) fit ses débuts professionnels comme acteur en 1881, mais c’est comme producteur et comme directeur du Théâtre Saint James à Londres qu’il devait laisser son nom à la postérité.

En effet, il produit sa première pièce à l’Avenue Theatre en 1890, et en 1891 devient directeur (et acteur) du Théâtre Saint James à Londres, dans lequel il va produire plusieurs pièces majeures, dont L’éventail de Lady Windermere. C’est un théâtre moderne dont les murs et le foyer ont été décorés par Walter Crane. Il est tapissé de papier vert et or et pourvu d’un majestueux escalier en marbre de Sienne, dont les marches sont recouvertes de luxueux tapis indiens. Cette somptuosité forme un écrin idéal pour la nouvelle pièce d’Oscar Wilde. Fin 1990, celui-ci avait proposé La Duchesse de Padoue à Alexander qui fut tenté de l’accepter mais dut finalement y renoncer devant le coût exorbitant des costumes et des décors. Il demanda alors à Wilde de lui écrire une pièce contemporaine et lui offrit une avance de 50 livres en à-valoir sur une pièce à rendre le 1er janvier 1891. Mais les mois passèrent et Wilde n’avait toujours rien écrit. Il proposa de rendre l’avance, mais Alexander ayant généreusement refusé, il finit par se mettre au travail au cours de l’été 1891. Il passait quelques jours de vacances dans la région des lacs et décida de donner le nom du plus grand lac à son héroïne principale (on peut toutefois noter que le nom de Windermere apparaissait déjà dans Le Crime de lord Arthur Savile, paru dix ans plus tôt). La pièce fut achevée en octobre et vint la lire à Alexander qui l’aima beaucoup et lui en offrit mille livres. « Mille livres ! s’écria Oscar Wilde. J’ai tellement confiance en votre excellent jugement, mon cher Alec, que je ne saurais accepter votre généreuse proposition. Je préfère un pourcentage. «  Bien lui en prit, puisque L’éventail de Lady Windermere lui rapporta sept mille livres la première année.

La pièce portait primitivement le titre « A good woman » mais Wilde y avait renoncé à cause de sa mère qui ne l’aimait pas. La première eut lieu le 20 février 1892. Wilde avait assisté à toutes les répétitions, veillant à chaque détail, parfois à l’agacement de George Alexander avec lequel il lui arrivait d’être en désaccord. Alexander interprétait lui-même le rôle de Lord Windermere.

Le reste de la distribution se composait de Nutcombe Gould (Lord Darlington), Lily Hanbury (Lady Windermere), Marion Terry (Mrs Erlynne), H.H Vincent (Lord Augustus), A. Vane-Tempest (Mr Dumby), Ben Webster (Cecil Graham), V. Sansbury (Parker), Fanny Coleman (La Duchesse de Berwick), Laura Graves (Lady Agatha), Miss Granville (Lady Plymdale), Alfred Holles (Mr Hopper), Madge Girdlestone (Lady Stutfield), Miss B. Page (Lady Jedburgh), Miss A. de Winton (Mrs Cowper-Cowper), Winifred Dolan (Rosalie).

La première, où l’attitude de Wilde et ses remerciements insolents firent scandale, fut un grand triomphe. Le public suivit en nombre. Alexander remarqua que chaque soir les derniers balcons étaient aussi pleins que l’orchestre ou les loges. Wilde lui rétorqua que c’étaient des domestiques qui, ayant entendu parler de sa pièce, remplissaient le théâtre, ajoutant : « Je sais que ce sont des domestiques à leurs excellentes manières ». Après un tel succès, Wilde devint l’homme le plus en vogue de Londres.  Mais la plus grande victoire du duo Wilde/Alexander était encore à venir.

En Juillet 1894, Wilde, à court d’argent, écrivit à George Alexander pour lui proposer sa nouvelle pièce : « Je suis tellement pressé par l’argent que je ne sais que faire », plaide-t-il.  Il s’agit de « L’Importance d’être Constant », primitivement située au XVIIIe siècle et intitulée « Lady Lancing ». On apprend dans cette lettre que les deux rôles principaux, Jack Worthing et Algernon Moncrieff, s’appelaient alors respectivement Bertram Ashton et Lord Alfred Rufford. Wilde demandait à Alexander de lui envoyer 150 livres, ajoutant qu’il les lui rendrait si, d’aventure, il trouvait la pièce « trop légère – pas assez sérieuse. » En octobre, la pièce était finie et Wilde envoya une copie à Alexander en lui indiquant qu’il ne pensait pas qu’il y ait de rôle pour lui, car Alexander était spécialisé dans le répertoire romantique. Il pensait plutôt à quelqu’un comme Charles Wyndham à qui il envoya le script. Mais entre-temps il se trouva que la pièce que Henry James, « Guy Domville’, qui était à l’affiche au théâtre Saint James, connut un four retentissant. Alexander se retrouva sans aucune pièce à présenter et redemanda son script à Wilde. Le Critérion, où Wyndham aurait dû jouer la pièce, se trouvait au même moment dans l’impossibilité de la monter tout de suite en raison de la prolongation de la pièce en cours « The case of Rebellious Susan » de Henry Arthur Jones qui remportait un grand succès. « L’importance d’être Constant » fut donc programmée au Théâtre Saint-James. À la demande d’Alexander, Wilde dut cependant raccourcir sa pièce pour permettre à la pièce de Langton E. Mitchell, «In the Season », prévue en lever de rideau, de trouver sa place. Il supprima à regret l’un des quatre actes dans lequel Algernon manque d’être arrêté pour dettes.

La première eut lieu le 14 février 1895 et rencontra un succès délirant, comme Londres en avait rarement connu. Alexander y tenait le rôle de Jack Worthing, tandis qu’Algernon Moncrieff était interprété par Allan Aynesworth.

Allan Aynesworth (à gauche) dans la production originale de The Importance of Being Earnest (1895) with George Alexander (à droite) dans la célèbre scène de l’étui à cigarettes.

 

 Rose Leclercq jouait Lady Bracknell, Irène Vanburgh, Gwendolen Fairfax, Evelyn Millard, Cecily Cardew, Mrs George Canninge, Miss Prism, H.H Vincent, le reverend Chasuble, Franck Dyall, Merriman et K. Kinsley Peile, Lane.

Alexander était ravi de ce triomphe. Wilde, se souvenant des coupures qu’on avait exigé de lui, abonda ironiquement dans son sens: “Oui, c’est vraiment une bonne pièce. Je me rappelle en avoir écrit une très semblable, sinon qu’elle était encore plus brillante »

Irène Vanbrugh (Gwendolen) et George Alexander (Jack)

Quelques mois plus tard, en avril, le scandale qui ruinerait la vie de Wilde allait conduire Alexander à retirer le nom de l’auteur, puis la pièce elle-même de l’affiche. Sans perdre le sens des affaires, il s’assura les droits de représentation de «Lady Windermere’s fan » et de « The importance of being Earnest » au moment de la faillite d’Oscar. Après sa sortie de prison, alors qu’il se trouvait à Cannes, Wilde le croisa un jour qui passait à bicyclette : « Il me fit un petit sourire tordu et fila sans s’arrêter. Comme c’est absurde et mesquin de sa part ». Alexander se racheta néanmoins pendant l’été 1900 en proposant son aide à Wilde. Il lui offrit de l’intéresser aux bénéfices de la prochaine reprise de ses pièces et de léguer les droits à ces fils, ce qui toucha énormément le pauvre Oscar.

Il faudra attendre 1902 pour que « L’Importance d’être Constant » soit à nouveau programmée, mais sans indication du nom de l’auteur en disgrâce. Et c’est seulement en 1909 qu’Alexander rétablit le nom d’Oscar Wilde sur les programmes.

George Alexander fut fait chevalier en 1911 et dirigea le théâtre Saint James jusqu’à sa mort avec un constant succès. Le théâtre ferma en 1957 et fut transformé en bureaux. Avec son flair incomparable et ses brillants talents de manager, Alexander en avait fait un des hauts-lieux du théâtre Londonien.

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