rue des beaux arts

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NUMÉRO 19 : MARS/AVRIL 2009

§8.  THE CRITIC AS ARTIST

Critique Littéraire

L’Esprit d’Oscar Wilde
(Edition C.L Paris, 1920 -1ère édition-)
Par Louis Thomas
(écrivain français, né en 1885, mort en 1962)

Pour une mise-en bouche à propos du style et de la personnalité de Wilde, on pourra assurément lire avec bonheur cet ouvrage ancien de Louis Thomas : un petit délice quand on aime Wilde, un régal quand il s’agit d’un esprit aiguisé au fleuret... Mais c’est toujours le fait d’avoir compris les intentions esthétiques profondes de l’irlandais en 1920 qui frappe d’abord. L’essentiel de son œuvre  (qu’il avait lue dans sa quasi-intégralité), est régulièrement distillée avec intelligence et subtilité, tout en ayant le mérite de ne pas sombrer dans un pathos existentiel -en se remémorant les souvenirs des uns et des autres à l’enterrement d’Oscar par exemple-.

Et il fallait le faire…

La colonne vertébrale de cet ouvrage se trouve annoncée dans les premières lignes de sa préface :

« (…) Cet homme a apporté au monde, sinon une conception entièrement nouvelle de l’existence, tout au moins l’exemple le plus éblouissant d’une façon de dominer la vie »

C’est du Louis Thomas et ce n’est pas fait pour nous déplaire.

Mais plus sérieusement; il nous épargne les quelques citations prises entre deux répliques théâtrales, et nous familiarise davantage avec les préoccupations artistiques de Wilde, qui, à son sens, offrent un modèle sérieux de vie heureuse – philosophiquement parlant- tel Sénèque avec l’esprit bordé d’une couronne de lauriers, l’ennui éthique en moins.

Si Louis Thomas évoque « une conception entièrement nouvelle de l’existence », il insiste surtout sur la nécessité de penser l’esthétique wildienne quand elle prend corps avec force au quotidien. C’est l’intuition de cet auteur : quand Oscar Wilde écrit un conte, il vit le conte, il est le conte. Ce n’est pas un cercle où se perdrait Wilde avec des rêves, c’est une belle façon de penser la réalité pour la vivre en art et en artiste. C’est le moyen le plus sûr d’être unique et de marquer une époque parce qu’il la fait concrètement baudelairienne : l’imagination wildienne ne s’éloigne pas du réel, elle en crée un nouveau, parallèle, avec des règles qui n’ont de compte à rendre à personne.

Et elles ont fait leur preuve, ces règles : c’est la nécessité pour l’irlandais, de s’inventer un personnage qui, de simple étudiant à Oxford, décide d’être connu avant d’avoir créé. Puis la création devenant à son tour une réalité trop évidente, décide de créer un nouvel être au bord du précipice. Et quand ce précipice a dessiné les contours de sa misère extérieure, il lui invente un art de vivre qui dépassera le statut du prisonnier : celui d’une figure christique qui ne ressuscitera pas le 30 novembre 1900.

C’est la force de Wilde : tenter de se hisser au-dessus des faits donnés pour leur imposer un rêve. Dès que ce rêve devient une nouvelle habitude –si enivrante soit-elle pour un public sans imagination- il les déroute en construisant un chemin vers l’enfer. Et lorsque l’enfer attire la compassion des autres exclusivement, Wilde impose son nouveau monde empli de Saints et de pitié pour ses semblables. Toujours embellir la vie et la hisser au niveau d’un réel artistique pimenté.

Une fois mort, il aura réussi cette quatrième posture : permettre à l’imaginaire de tous ses admirateurs et détracteurs d’en faire une icône, un idéal esthétique et politique et une urgence individualiste à combattre ou à réincarner. La réalité d’un Wilde décédé devient un nouvel être sans cesse réinventé par tous ceux qu’il fascine, et il aurait trouvé tout cela terriblement romantique…

Louis Thomas a tout aussi raison d’insister sur cette autre exigence :

« Si la vie d’Oscar Wilde est un chef d’œuvre, (…) ses écrits ne sont pas à prendre à la légère!  Son esprit reste une déclaration de guerre à la morale, aux préjugés mondains et demeurent des atteintes terribles à la vieille respectabilité anglaise »

Il faut reconnaître que Wilde semble flirter avec cette conception toute rousseauiste qui combat -sans faillir- les principes régissant l’idée de fatalité.  Il violente l’acceptation de la misère, fustige le devoir de charité, ( L’âme de l’homme sous le socialisme le démontre de bout en bout). L’autorité d’où qu’elle vienne, n’est que dégradante et la désobéissance est sa loi. Cela permet quelques provocations relevées avec enthousiasme par Louis Thomas : « C’est absurde qu’il y ait une loi pour les hommes et une pour les femmes. Il ne devrait y en avoir ni pour les uns, ni pour les autres. ». C’est d’ailleurs le péché de cet enthousiasme : Louis Thomas va avertir le lecteur régulièrement : il ne faut jamais s’arrêter à une lecture superficielle, au risque de l’être nous-mêmes avec un homme aussi complexe et intelligent que l’était Wilde. Mais il ne nous en dit pas vraiment plus…

Pourtant son ouvrage, si mineur soit-il, nous laisse admiratif en retour : il semble avoir compris les intentions de Wilde au-delà d’une sexualité débridée, par-dessus les remarques puritaines (et vaguement politiques) si affirmées à cette époque, débarrassé déjà de toutes les invectives faciles sur le maigre talent littéraire du paon irlandais. Il assure à plusieurs reprises que l’entreprise de Wilde a une dimension philosophique universelle, c’est-à-dire que l’utilité de son travail théorique et artistique doit dépasser les frontières, s’installer dans des réflexions et des commentaires plus précis pour en saisir toute la portée éthique et pratique au quotidien.

Pour Louis Thomas, les travaux d’Oscar Wilde ne cesseront de nous surprendre dans le temps, et devraient être –à certains égards- appliqués par tout un chacun comme mode de vie ou comme exigence intellectuelle au moins…

Or, lorsque l’on sait qu’il était lecteur assidu de Schopenhauer et de Nietzsche, et de tous les grands auteurs littéraires du 19ème siècle, on est tenté de le prendre au sérieux. Certes, nous l’avons dit, son engouement masque parfois la profondeur de ses réflexions, mais il faut passer outre et respecter ce que nous nommerons plutôt un hommage à Wilde.

C’est à la lueur de cet hommage, que nous mesurons aussi l’importance des rapprochements à faire entre Nietzsche et Wilde. Ils se rejoignent –avec des outils d’analyses différents bien entendu-, sur l’importance démesurée à accorder à la morale. Voire, sur l’utilité de la combattre quand elle s’insurge en tant que « science de l’être » alors qu’elle n’est que le produit d’imaginations particulières.

Nietzsche et Wilde ne cessent d’affirmer que la réalité de l’individu, est le désir d’un moi. Volontaire et combattif, il n’a comme devoir, que de croitre en dehors des principes moraux, qui ne sont que le respect démesuré des instincts d’autrui. Ils ne signifient en rien une volonté de puissance. La moralité à ce stade, est un verbiage et repose sur une duperie de quelques uns sur tous, et admis par le plus grand nombre, sans remise en cause.

Or, Wilde le dira à son procès : « Il n’y a pas de livre moral ou immoral ; ils sont bien ou mal écrits ». C’est affaire de style et de talent, pas de préjugés encombrants.

Lorsque Nietzsche suppose que la morale est vaine et dangereuse, c’est parce qu’elle travestit la réalité, -surtout des réalités individuelles- et qu’elle n’interroge jamais sur l’origine de nos jugements de valeur. Wilde ne dit pas nécessairement cela, mais il le fait. Il renverse les valeurs de son époque, les confronte à l’art et aux pulsions amoureuses, pour qu’elles ne leur résistent pas. Les combats métaphysiques de Nietzsche rejoignent souvent les combats esthétiques de Wilde. Leur issue, au final, se retrouve dans un même saut ; celui qui justifie la puissance d’exister.

Lou Ferreira

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II.  Critique théâtrale

De Profundis, par Corin Redgrave

au Collège des Irlandais, Paris

Dans la salle nue du Collège des Irlandais à Paris, un homme s’avance vers l’estrade en titubant. Un autre homme derrière lui le soutient presque. Est-ce un gardien ? Le premier a du mal à marcher. Il hésite, il chancelle, s’assoit avec difficultés sur l’unique chaise qui sert de décor. Il est vêtu d’une chemise bleue ouverte au col et d’un pantalon clair. Ce pourrait être, au fond, avec un peu d’imagination, la tenue des prisonniers de Reading aujourd’hui. Il tient à la main un bloc et un stylo. Il est assis. Il ne dit rien. Il relit silencieusement quelques lignes, réfléchit, gribouille encore quelques mots, réfléchit encore. Passent sur son visage des ombres, trace fugitive, douloureuse, des sentiments contraires qui l’habitent. Des sentiments trop violents, qu’il n’a plus la force d’exprimer, dirait-on. Puis sa voix soudain s’élève, rompant le silence qui l’entoure – silence extérieur, silence intérieur aussi peut-être qu’une vague de colère, d’amour, de douleur, va briser, emportant tout sur son passage – Le poids des souvenirs est là, bouleversant, insupportable :

« Dear Bosie,

After long and fruitless waiting I have determined to write to you myself, as much for your sake as for mine, as I would not like to think that I had passed through two long years of imprisonment without ever having received a single line from you, or any news or message even, except such as gave me pain. »

La voix est celle d’un homme abattu, longtemps muselé. Il balbutie, butte sur les mots et les répète, éperdu, égaré. C’est celle d’un homme qui avait tout et qui a tout perdu, la voix de celui qui a subi la trahison, l’humiliation, la déchéance, celui qui a été abandonné de tous, y compris de celui qu’il aimait.

Il y a, bien sûr, du règlement de compte dans « De Profundis » où Wilde se fait comptable, accusateur et juge. Alors, fusent des mots assassins, chargés de haine, à l’encontre de celui qui fut l’amant adoré, de l’exquis et détestable enfant qui l’a emmené là, seul, ruiné, déshonoré, dans ce cul de basse-fosse. Le ton monte et s’enfle de tout le ressentiment qui flétrit ce cœur brisé. Il est terrible, alors, Wilde, quand la fureur le submerge, injuste aussi, sûrement, parce qu’il se laisse emporter par une rage dévastatrice et vengeresse, en rejetant sur Bosie une faute pourtant partagée. Mais c’est qu’il n’en peut plus, que le désespoir l’étouffe, ce désespoir terrible qui se brise parfois en sanglots étouffés. Alors, la voix retombe et se rompt, des larmes fusent, incontrôlables, et glissent doucement sur un visage convulsé. Il pourrait être pathétique, pitoyable. Certains reprocheront sans doute à Corin Redgrave de nous offrir là l’image d’un Wilde presque larmoyant. Mais il n’en est rien. Car ces pleurs sont ceux d’un homme qui essaie de se tenir encore debout, qui ne se départit pas d’une certaine dignité, qui se reprend vite et se redresse autant qu’il peut, malgré la cassure du chagrin. Et parfois passe un vague sourire, comme une accalmie, un souvenir de tendresse, qui remonte à la surface, et c’est une bouffée d’amour qui s’envole encore, malgré tout, vers le jeune Dieu adoré et maudit, à qui il écrit cette lettre, comme une catharsis.

Il est certain que Corin Redgrave nourrit son personnage de sa propre souffrance (on sait qu’il est gravement malade), intensément, tragiquement, mais jamais de manière indécente. Il n’y a pas de voyeurisme ou de sensiblerie, pas d’attendrissement malsain, ni de pathos dans son interprétation d’Oscar Wilde en prison. Il y a seulement un grand acteur seul en scène, qui s’identifie tellement à son personnage qu’on a l’impression troublante de voir Wilde se matérialiser sous nos yeux, avec sa silhouette lourde et défaite, luttant, souvent en vain, contre une insurmontable douleur. L’émotion qu’il communique au public est pleine d’une chaleur, d’une humanité fraternelles. Loin de s’abandonner aux excès d’un épanchement impudique, son interprétation sensible, à la fois forte et fragile, est la représentation bouleversante et maîtrisée d’une tragédie humaine. Du bel ouvrage, qui élève l’âme et touche au cœur.

Danielle Guérin

(Cette lecture de De Profundis a été donnée par Corin Redgrave au Collège des Irlandais, Paris, les 11 et 12 février 2009.)

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