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NUMÉRO 19 :
MARS/AVRIL 2009 |
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§8.
THE CRITIC AS ARTIST |
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Critique
Littéraire |
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L’Esprit d’Oscar Wilde |
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Pour une
mise-en bouche à propos du style et de la personnalité de Wilde, on pourra
assurément lire avec bonheur cet ouvrage ancien de Louis Thomas : un
petit délice quand on aime Wilde, un régal quand il s’agit d’un esprit
aiguisé au fleuret... Mais c’est toujours le fait d’avoir compris les
intentions esthétiques profondes de l’irlandais en 1920 qui frappe d’abord.
L’essentiel de son œuvre (qu’il avait
lue dans sa quasi-intégralité), est régulièrement distillée avec intelligence
et subtilité, tout en ayant le mérite de ne pas sombrer dans un pathos
existentiel -en se remémorant les souvenirs des uns et des autres à
l’enterrement d’Oscar par exemple-. |
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Et il
fallait le faire… |
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La colonne
vertébrale de cet ouvrage se trouve annoncée dans les premières lignes de sa
préface : |
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« (…) Cet homme a apporté au monde,
sinon une conception entièrement nouvelle de l’existence, tout au moins
l’exemple le plus éblouissant d’une façon de dominer la vie » |
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C’est du
Louis Thomas et ce n’est pas fait pour nous déplaire. |
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Mais
plus sérieusement; il nous épargne les quelques citations prises entre deux
répliques théâtrales, et nous familiarise davantage avec les préoccupations
artistiques de Wilde, qui, à son sens, offrent un modèle sérieux de vie
heureuse – philosophiquement parlant- tel Sénèque avec l’esprit bordé d’une
couronne de lauriers, l’ennui éthique en moins. |
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Si Louis
Thomas évoque « une conception entièrement nouvelle de
l’existence », il insiste surtout sur la nécessité de penser
l’esthétique wildienne quand elle prend corps avec force au quotidien. C’est
l’intuition de cet auteur : quand Oscar Wilde écrit un conte, il vit le
conte, il est le conte. Ce n’est pas un cercle où se perdrait Wilde avec des
rêves, c’est une belle façon de penser la réalité pour la vivre en art et en
artiste. C’est le moyen le plus sûr d’être unique et de marquer une époque
parce qu’il la fait concrètement baudelairienne : l’imagination
wildienne ne s’éloigne pas du réel, elle en crée un nouveau, parallèle, avec
des règles qui n’ont de compte à rendre à personne. |
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Et elles
ont fait leur preuve, ces règles : c’est la nécessité pour l’irlandais,
de s’inventer un personnage qui, de simple étudiant à Oxford, décide d’être
connu avant d’avoir créé. Puis la création devenant à son tour une réalité
trop évidente, décide de créer un nouvel être au bord du précipice. Et quand
ce précipice a dessiné les contours de sa misère extérieure, il lui invente
un art de vivre qui dépassera le statut du prisonnier : celui d’une
figure christique qui ne ressuscitera pas le 30 novembre 1900. |
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C’est la
force de Wilde : tenter de se hisser au-dessus des faits donnés pour
leur imposer un rêve. Dès que ce rêve devient une nouvelle habitude –si
enivrante soit-elle pour un public sans imagination- il les déroute en
construisant un chemin vers l’enfer. Et lorsque l’enfer attire la compassion
des autres exclusivement, Wilde impose son nouveau monde empli de Saints et
de pitié pour ses semblables. Toujours embellir la vie et la hisser au niveau
d’un réel artistique pimenté. |
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Une fois
mort, il aura réussi cette quatrième posture : permettre à l’imaginaire
de tous ses admirateurs et détracteurs d’en faire une icône, un idéal
esthétique et politique et une urgence individualiste à combattre ou à
réincarner. La réalité d’un Wilde décédé devient un nouvel être sans cesse
réinventé par tous ceux qu’il fascine, et il aurait trouvé tout cela
terriblement romantique… |
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Louis
Thomas a tout aussi raison d’insister sur cette autre exigence : |
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« Si la vie d’Oscar Wilde est un
chef d’œuvre, (…) ses écrits ne sont pas à prendre à la légère! Son esprit reste une déclaration de guerre
à la morale, aux préjugés mondains et demeurent des atteintes terribles à la
vieille respectabilité anglaise » |
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Il faut
reconnaître que Wilde semble flirter avec cette conception toute rousseauiste
qui combat -sans faillir- les principes régissant l’idée de fatalité. Il violente l’acceptation de la misère,
fustige le devoir de charité, ( L’âme
de l’homme sous le socialisme le démontre de bout en bout). L’autorité
d’où qu’elle vienne, n’est que dégradante et la désobéissance est sa loi.
Cela permet quelques provocations relevées avec enthousiasme par Louis
Thomas : « C’est absurde
qu’il y ait une loi pour les hommes et une pour les femmes. Il ne devrait y
en avoir ni pour les uns, ni pour les autres. ». C’est d’ailleurs le
péché de cet enthousiasme : Louis Thomas va avertir le lecteur
régulièrement : il ne faut jamais s’arrêter à une lecture superficielle,
au risque de l’être nous-mêmes avec un homme aussi complexe et intelligent
que l’était Wilde. Mais il ne nous en dit pas vraiment plus… |
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Pourtant
son ouvrage, si mineur soit-il, nous laisse admiratif en retour : il
semble avoir compris les intentions de Wilde au-delà d’une sexualité
débridée, par-dessus les remarques puritaines (et vaguement politiques) si
affirmées à cette époque, débarrassé déjà de toutes les invectives faciles
sur le maigre talent littéraire du paon irlandais. Il assure à plusieurs
reprises que l’entreprise de Wilde a une dimension philosophique universelle,
c’est-à-dire que l’utilité de son travail théorique et artistique doit
dépasser les frontières, s’installer dans des réflexions et des commentaires
plus précis pour en saisir toute la portée éthique et pratique au quotidien. |
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Pour
Louis Thomas, les travaux d’Oscar Wilde ne cesseront de nous surprendre dans
le temps, et devraient être –à certains égards- appliqués par tout un chacun
comme mode de vie ou comme exigence intellectuelle au moins… |
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Or,
lorsque l’on sait qu’il était lecteur assidu de Schopenhauer et de Nietzsche,
et de tous les grands auteurs littéraires du 19ème siècle, on est
tenté de le prendre au sérieux. Certes, nous l’avons dit, son engouement
masque parfois la profondeur de ses réflexions, mais il faut passer outre et
respecter ce que nous nommerons plutôt un hommage à Wilde. |
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C’est à
la lueur de cet hommage, que nous mesurons aussi l’importance des
rapprochements à faire entre Nietzsche et Wilde. Ils se rejoignent –avec des
outils d’analyses différents bien entendu-, sur l’importance démesurée à
accorder à la morale. Voire, sur l’utilité de la combattre quand elle
s’insurge en tant que « science de l’être » alors qu’elle n’est que
le produit d’imaginations particulières. |
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Nietzsche
et Wilde ne cessent d’affirmer que la réalité de l’individu, est le désir
d’un moi. Volontaire et combattif, il n’a comme devoir, que de croitre en
dehors des principes moraux, qui ne sont que le respect démesuré des
instincts d’autrui. Ils ne signifient en rien une volonté de puissance. La
moralité à ce stade, est un verbiage et repose sur une duperie de quelques
uns sur tous, et admis par le plus grand nombre, sans remise en cause. |
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Or,
Wilde le dira à son procès : « Il n’y a pas de livre moral ou
immoral ; ils sont bien ou mal écrits ». C’est affaire de style et
de talent, pas de préjugés encombrants. |
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Lorsque
Nietzsche suppose que la morale est vaine et dangereuse, c’est parce qu’elle
travestit la réalité, -surtout des réalités individuelles- et qu’elle
n’interroge jamais sur l’origine de nos jugements de valeur. Wilde ne dit pas
nécessairement cela, mais il le fait. Il renverse les valeurs de son époque,
les confronte à l’art et aux pulsions amoureuses, pour qu’elles ne leur
résistent pas. Les combats métaphysiques de Nietzsche rejoignent souvent les
combats esthétiques de Wilde. Leur issue, au final, se retrouve dans un même
saut ; celui qui justifie la puissance d’exister. |
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Lou Ferreira |
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II. Critique théâtrale |
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De Profundis, par Corin Redgrave |
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au Collège des Irlandais, Paris |
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Dans la salle nue du Collège des Irlandais à Paris, un
homme s’avance vers l’estrade en titubant. Un autre homme derrière lui le
soutient presque. Est-ce un gardien ? Le premier a du mal à marcher. Il
hésite, il chancelle, s’assoit avec difficultés sur l’unique chaise qui sert
de décor. Il est vêtu d’une chemise bleue ouverte au col et d’un pantalon
clair. Ce pourrait être, au fond, avec un peu d’imagination, la tenue des
prisonniers de Reading aujourd’hui. Il tient à la main un bloc et un stylo.
Il est assis. Il ne dit rien. Il relit silencieusement quelques lignes,
réfléchit, gribouille encore quelques mots, réfléchit encore. Passent sur son
visage des ombres, trace fugitive, douloureuse, des sentiments contraires qui
l’habitent. Des sentiments trop violents, qu’il n’a plus la force d’exprimer,
dirait-on. Puis sa voix soudain s’élève, rompant le silence qui l’entoure –
silence extérieur, silence intérieur aussi peut-être qu’une vague de colère,
d’amour, de douleur, va briser, emportant tout sur son passage – Le poids des
souvenirs est là, bouleversant, insupportable : |
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« Dear Bosie, |
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After long and fruitless waiting I have
determined to write to you myself, as much for your sake as for mine, as I would
not like to think that I had passed through two long years of imprisonment
without ever having received a single line from you, or any news or message
even, except such as gave me pain. » |
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La voix est celle d’un homme abattu,
longtemps muselé. Il balbutie, butte sur les mots et les répète, éperdu,
égaré. C’est celle d’un homme qui avait tout et qui a tout perdu, la voix de
celui qui a subi la trahison, l’humiliation, la déchéance, celui qui a été
abandonné de tous, y compris de celui qu’il aimait. |
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Il y a, bien sûr, du règlement de compte
dans « De Profundis » où Wilde se fait comptable, accusateur et
juge. Alors, fusent des mots assassins, chargés de haine, à l’encontre de
celui qui fut l’amant adoré, de l’exquis et détestable enfant qui l’a emmené
là, seul, ruiné, déshonoré, dans ce cul de basse-fosse. Le ton monte et
s’enfle de tout le ressentiment qui flétrit ce cœur brisé. Il est terrible,
alors, Wilde, quand la fureur le submerge, injuste aussi, sûrement, parce
qu’il se laisse emporter par une rage dévastatrice et vengeresse, en rejetant
sur Bosie une faute pourtant partagée. Mais c’est qu’il n’en peut plus, que
le désespoir l’étouffe, ce désespoir terrible qui se brise parfois en
sanglots étouffés. Alors, la voix retombe et se rompt, des larmes fusent,
incontrôlables, et glissent doucement sur un visage convulsé. Il pourrait
être pathétique, pitoyable. Certains reprocheront sans doute à Corin Redgrave
de nous offrir là l’image d’un Wilde presque larmoyant. Mais il n’en est
rien. Car ces pleurs sont ceux d’un homme qui essaie de se tenir encore
debout, qui ne se départit pas d’une certaine dignité, qui se reprend vite et
se redresse autant qu’il peut, malgré la cassure du chagrin. Et parfois passe
un vague sourire, comme une accalmie, un souvenir de tendresse, qui remonte à
la surface, et c’est une bouffée d’amour qui s’envole encore, malgré tout,
vers le jeune Dieu adoré et maudit, à qui il écrit cette lettre, comme une
catharsis. |
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Il est certain que Corin Redgrave nourrit
son personnage de sa propre souffrance (on sait qu’il est gravement malade),
intensément, tragiquement, mais jamais de manière indécente. Il n’y a pas de
voyeurisme ou de sensiblerie, pas d’attendrissement malsain, ni de pathos
dans son interprétation d’Oscar Wilde en prison. Il y a seulement un grand
acteur seul en scène, qui s’identifie tellement à son personnage qu’on a
l’impression troublante de voir Wilde se matérialiser sous nos yeux, avec sa
silhouette lourde et défaite, luttant, souvent en vain, contre une
insurmontable douleur. L’émotion qu’il communique au public est pleine d’une
chaleur, d’une humanité fraternelles. Loin de s’abandonner aux excès d’un
épanchement impudique, son interprétation sensible, à la fois forte et
fragile, est la représentation bouleversante et maîtrisée d’une tragédie
humaine. Du bel ouvrage, qui élève l’âme et touche au cœur. |
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Danielle Guérin |
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(Cette lecture de De Profundis a été donnée par Corin
Redgrave au Collège des Irlandais, Paris, les 11 et 12 février 2009.) |
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