NUMÉRO 19 : MARS /AVRIL 2009

 

§7. ARTICLES ET CONFÉRENCES

Géométrie complexe de quelques belles pièces d’Oscar Wilde :
« Cosmaos », « chaosmos » et « chiaosmos ».

Par Gilbert Pham-Thanh

Librement inscrite dans les Masculinities Studies, cette analyse interroge la persistance opératoire des concepts de cosmos et de chaos dans l’étude de la figure du chiasme wildien. Elle explore le lieu dramatique formé par Lady Windermere’s Fan (1892), A Woman of No Importance (1893), An Ideal Husband (1895) et The Importance of Being Earnest (1895). Postérieures à la publication de The Picture of Dorian Gray (1891), ces quatre comédies de mœurs composent un corpus homogène où thématiques, contextes sociaux et construction de personnages se répondent, et offrent un espace d’expression stylisé et unifié à la pensée wildienne.

Il est donc question des relations problématiques tissées entre les deux notions antithétiques de cosmos et de chaos, dans un XIXe siècle finissant, où Darwin, Nietzsche, Freud, mais aussi Wilde, chacun selon son mode d’intervention propre, s’intègrent dans la civilisation européenne tout en sapant son édifice. Ils annoncent la nécessaire révision des grands schémas épistémologiques hérités, afin que leur soient substitués les récits de la modernité. En d’autres termes, le désordre qu’ils inaugurent dans le registre des mentalités est porteur d’une nouvelle configuration des savoirs. Ainsi, l’époque doit s’efforcer de ne plus opposer de façon binaire chaos et cosmos, recomposant le tableau des possibles selon une règle du composite.

Néanmoins, dans ces pièces de salon, Wilde fait la démonstration de sa capacité à répondre sans effort apparent aux normes d’un genre et d’un style conventionnels, et s’avère à l’aise dans le rôle de porte-parole de l’Establishment. L’esthétique se met au service de l’ordre social, qui fonde sa possibilité d’intelligibilité, et le souci des différences vient tracer des lignes de partage sur une scène où résonne le texte axiologique des catégories dominantes, bien, mal, richesse, pauvreté, culture, ignorance… Ainsi, le très dandyesque Lord Goring réprouve ouvertement l’action de son ami Robert pour des raisons morales : « How could you have sold yourself for money ? » (IH II : 495). Ce sont des termes comparables, en particulier le recours à la notion de honte, qui marquent la condamnation des écarts d’Arthur Windermere par le fort élégant Lord Darlington :

“Whatever is in him he gives to this wretched woman, whom he has thrust into your society, into your home, to shame you before everyone […]”. (LWF II : 385)

En fait, les modalités d’exposition confirment le caractère fondamentalement vertueux des sphères mondaines, et rappellent que leurs frontières doivent être défendues en proclamant sur tous les modes la pérennité de l’organisation impériale de l’Angleterre à la fin du XIXe siècle. Dans ce but cosmologique, se trouvent prélevés dans la diversité polymorphe de la vie des nantis, les éléments constitutifs d’un récit qui, dans le cas du moins des trois premières œuvres du corpus (LWF, WNI, IH), répond assez fidèlement à l’impératif d’unité de lieu, de temps et d’action. Ces pièces bien faites retracent le plan d’une société où sont exposés motifs, ressorts psychologiques, fonctionnements sociaux, afin de dévoiler la cohérence du monde décrit et d’apporter crédit à la gestion victorienne de l’univers.

Malgré les multiples péripéties qui marquent le déroulement de l’intrigue, ce théâtre apparemment chaotique, donc, obéit à un mouvement géométrique classique régi par un principe dramatique ternaire, présentation d’une situation initiale stable, ou donnée comme telle, qui se complique par l’introduction d’un élément perturbateur, avant que ne soit trouvée une résolution heureuse au conflit, en accord avec la poétique de Miss Prism : « The good ended happily, and the bad unhappily. That is what fiction means » (IBE II : 565). Ainsi, dans Lady Windermere’s Fan, Margaret Windermere savoure son bonheur conjugal, lorsque des soupçons viennent planer sur la fidélité de son époux. En réalité, en se rapprochant de Mrs Erlynne, Arthur Windermere porte secrètement assistance à la mère de sa femme, qui a abandonné sa famille des années plus tôt. Mrs Erlynne saisit l’occasion de se rédimer en sauvant sa fille du scandale, sans pour autant lui dévoiler son identité, puis disparaît en rendant les Windermere à leur félicité originelle.

En dépit de situations assez complexes, la composition architecturale du texte trace un dessin tout aussi pur dans A Woman of No Importance, où Gerald Arbuthnot, qui se croit orphelin de père, s’éprend d’une jeune fille riche, Esther Worsley, alors même qu’une promotion sociale s’offre à lui. Hélas, il apprend que son protecteur n’est autre que son père naturel. Fort heureusement, Mrs Arbuthnot parvient à retrouver sa dignité par un acte d’intégrité morale qui lui fait refuser l’offre de mariage de son ancien amant. L’éternel séducteur est expulsé de la scène peu après son inconduite vis-à-vis de la fiancée de son fils, et la pièce se clôt lorsque Mrs Arbuthnot accepte de vivre chez Gerald, une fois célébré le mariage des deux jeunes gens. Nouvelle variante du schéma de normalisation programmée, An Ideal Husband met en scène un couple parfait, les Chiltern. Survient la nouvelle que Robert a jadis commis une indélicatesse, mais, victime du chantage de Mrs Cheveley, il refuse néanmoins de se compromettre en soutenant publiquement un projet financier frauduleux de construction d’un canal argentin. Grâce à Arthur Goring, l’intrigante est neutralisée, et Gertrude Chiltern réaffirme son amour à son mari, rendu à un statut moins idéalisé. Enfin, The Importance of Being Earnest présente l’itinéraire de deux jeunes gens jouissant d’une situation privilégiée. Ils rencontrent pourtant bien des obstacles sur le chemin de l’amour, en particulier parce que ni l’un ni l’autre ne s’appelle Ernest, comme chacun le prétend à la femme qu’il espère épouser. Par chance, il appert finalement que Jack Worthing s’appelle Ernest Moncrieff ; quant à Algernon, Cecily Cardew lui est définitivement acquise, et les noces seront bien célébrées.

Du point de vue des grandes masses signifiantes, le désordre se voit donc assimilé dans un cadre plus large, situation typique du régime de la comédie. Se dégage une structure chiasmatique portée par une dynamique vitale de type a/b/b/a, où l’ordre se déborde dans le désordre et où le désordre se résorbe dans l’ordre, comme pour éviter que la sédimentation des échanges ne se transforme en pétrification des attitudes et que la libéralisation des mœurs ne se solde par un abandon à l’anarchie. Images d’instabilité et d’ouverture à l’événement, les pièces ritualisent un cycle vital en se terminant par la formation de couples ou sur la consolidation de leur union. Parallèlement, la possibilité d’un bonheur parfait récompense la décision morale que l’individu prend en situation de crise, optant clairement en faveur du cosmos de l’orthodoxie victorienne, contre un chaos resté sans nom.

Travail de l’alternance de principes antithétiques, cette vision optimiste se démultiplie dans la présentation de personnages œuvrant à l’établissement d’une organisation capable de contenir les fauteurs de trouble. La scène s’axiologise, alors que les représentants du désordre tentent de dicter leurs termes aux héros, image rassurante d’un manichéisme conventionnel qui se renforce encore puisque les justes se voient finalement récompensés. Grand récit structurant la communauté humaine, le triomphe de la morale succède à la traversée de l’épreuve initiatique nécessaire à la consolidation du socle de la vie en société et au plein épanouissement de l’individu. En outre, amour, famille, honneurs et argent viennent former l’arrière-plan du bonheur réalisé.

La dichotomie originaire de l’ordre et du désordre sous-tend une représentation de l’existence, et indexe parole, attitude, pensée et agissement, chacun selon sa capacité à accélérer ou à ralentir l’avènement (à l’issue de la pièce) du royaume du vrai, bien, du bon et du beau. Dans cette perspective, se trouvent légitimées les ruses que Lord Goring utilise afin de récupérer une lettre compromettante en possession de Mrs Cheveley (IH III), ou la connivence équivoque entre Mrs Erlynne et sa fille, puisque l’intrigante accepte de mettre son honneur en péril afin de protéger l’égarement de la jeune irresponsable, garantie du retour à la félicité domestique du couple Windermere (LWF III). L’harmonie finale se parfait du rejet des contrevenants hors du monde scénique car le cosmos s’affirme en neutralisant l’influence chaotique de ceux qui refusent les règles en vigueur dans la sphère publique. La scène devient le reflet de l’harmonie du monde, mais elle demeure bordée par la menace contenue hors scène. S’impose alors l’image d’un empire dont l’expansion est bloquée mais qui parvient à maintenir la cohésion du groupe à l’intérieur de ses frontières.

Ce monde bipolarisé se complexifie encore en intégrant des paramètres statutaires, et trace un axe hiérarchique des êtres où les plus valeureux occupent les positions dominantes, y compris sur la scène, où les classes moyennes demeurent objet de mépris : « How like the middle classes! » s’exclame Mrs Allonby, dédaigneuse (WNI II : 432). Argent, pouvoir et culture semblent fonder un univers auto-suffisant donné comme modèle, ou à tout le moins comme possibilité d’existence dans le dispositif théâtral.

Dans cette perspective, si les élégants wildiens paraissent dialoguer de façon décousue, accumulant bons mots et marqueurs de supériorité sociale, non seulement l’impression de désordre ne renvoie pas à un quelconque chaos des relations intersubjectives, pas plus qu’elle ne mime l’ordre fluide de l’échange courant, mais contribue à élaborer une atmosphère de conversation mondaine. La pointe, l’effet spectaculaire et la logique de rupture par adoption de l’ironie ou exploration de la polysémie y composent le régime spécifique du discours de la comédie de salon, comme l’atteste l’échange entre deux aristocrates qui permet à chacun de sauver son rôle par la qualité rhétorique de sa répartie :

LADY HUNSTANTON: Now I am quite out of my depth. I usually am when Lord Illingworth says anything. And the Humane Society is most careless. They never rescue me. I am left to sink. I have a dim idea, dear Lord Illingworth, that you are always on the side of the sinners, and I know I always try to be on the side of the saints, but as far as I get. And, after all, it may be merely the fancy of a drowning person.

LORD ILLINGWORTH: The only difference between the saint and the sinner is that every saint has a past, and every sinner has a future. (WNI III : 448)

Ici encore, une structure vient reprendre dans un sens transcendant les éléments épars qui semblaient faire obstacle à la préservation de l’harmonie.

Dans cette perspective, un idiome homogénéisé innerve les répliques de bien des personnages et lisse les différences, élaborant une parole stable où la dimension formelle de l’énoncé reprend, en contrôlant leurs termes, les divergences de vue, les conflits d’intérêt et les luttes de pouvoir. Ici encore, chaos et cosmos s’interpénètrent, selon un régime spécifique. En conséquence, cette cacophonie apparente pourrait mettre en scène les mouvements d’âme d’une personne unique, Wilde peut-être, ainsi replacé en position d’autorité et de pleine jouissance de sa propriété (intellectuelle), deux piliers de l’édifice social.

Néanmoins, nouvelle figure de chiasme, l’auteur se rit de la société parce qu’elle est dénoncée comme risible. Alors, le théâtre se fait satire, certes bienveillante, dans la veine horatienne, et l’esthétique devient critique. Le grand monde se voit clairement défini comme sphère de la futilité, où la communauté élégante glisse de salon en salle de bal, hauts lieux d’une oisiveté fondée sur le travail du peuple. Lady Windermere’s Fan place la réception des Windermere au cœur du dispositif dramatique ; A Woman of No Importance se déroule au cours d’un week-end mondain à la campagne ; The Importance of Being Earnest situe l’intrigue dans les résidences de jeunes dandies, et An Ideal Husband s’ouvre sur la préparation d’une soirée. Parasites de la société du labeur, les membres des cercles exclusifs sont, dans l’insouciance la plus totale, conviés à venir échanger des banalités, « extravagant silly things » (LWF I : 369), et ce, quoi qu’en ait Lady Windermere. En d’autres termes, la nature réconciliée de ces êtres provient de leur inconsistance et de leur retrait de la sphère de la responsabilité, ainsi que du refus d’embrasser la nature conflictuelle de la vie en groupe et de faire sens de leur existence. Ils planent au-dessus du réel sans s’astreindre à l’habiter, trouvant dans la conversation mondaine l’alibi idéal, l’idéal ici-bas, et voient dans leurs manières le substitut à la mise en œuvre d’une éthique : « manners before morals ! » (LWF IV : 405). Les privilèges de classe ne sont plus légitimes, puisque leurs bénéficiaires refusent de remplir le rôle de guide spirituel. Ainsi, lorsque Algernon déclare : « if the lower orders don’t set us a good example, what on earth is the use of them ? » (IBE I : 547-48), le paradoxe s’enrichit d’une structure de chiasme implicite, où est questionnée l’utilité des classes dominantes, puisqu’elles se révèlent avoir renoncé à édifier par l’exemple le reste de la communauté, qui rend pourtant leur mode de vie possible.

Au cœur de la foire aux vanités londonienne, les coteries élégantes se contentent d’organiser les unions et d’enregistrer les séparations. Pire encore, le préjugé, ce refus de penser, est à l’origine de bien des attitudes. En fait, la valeur de l’individu est proportionnelle à sa capacité de répondre à des critères dont l’iniquité est dénoncée au travers de Lady Bracknell. Cette représentante générique des institutions et des conventions juge en effet irrecevable la demande en mariage faite par Jack Worthing, en raison des origines sans prestige de celui qui est caricaturalement présenté comme le fils d’un sac de voyage déposé en gare de Victoria :

You can hardly imagine that I and Lord Bracknell would dream of allowing our only daughter […] to marry into a cloakroom, and form an alliance with a parcel. (IBE I : 559)

Construction artificielle et fallacieuse, la « haute » société ne parvient plus à rendre l’image microcosmique de la grandeur de l’Angleterre et se fissure symboliquement lorsque Wilde introduit une problématique du scandale dans chacune des pièces : mercenariat déshonorant de personnages publiques, abandon d’enfants illégitimes pratiqué par le père aussi bien que par la mère, mensonges et chantages en tous genres, usurpation d’identité… En outre, si les catégories binaires sont conservées, leur application se montre chaotique et contradictoire, comme en atteste cette réplique au schéma à présent familier : « all the married men live like bachelors, and all the bachelors like married men » (WNI II : 431). Ce détournement de l’appareil conceptuel bipolaire dénonce les prétentions à l’exemplarité des classes dites supérieures, incarnations auto-proclamées de l’excellence victorienne. Ici encore, la figure du chiasme s’impose car, semble penser Wilde, la subversion du cadre épistémologique victorien se légitime si l’on prend conscience que cette machine référentielle est largement idéologique. Est alors révélée la part de chaos inhérente à la caractérisation de bien des représentants de l’ordre, les héros, en l’occurrence, que l’auteur sacrifie à l’indignité de l’immoralité, fût-elle passagère. Ces justes vertueux, puritains au cœur pur, abritent de sombres secrets : Mrs Arbuthnot fut jadis séduite (WNI II), Margaret Windermere dissimule la visite nocturne qu’elle rend à Lord Darlington, son soupirant. (LWF III) Robert Chiltern a vendu un secret d’Etat, et même Lord Goring se parjure, lorsqu’il déclare solennellement au même Chiltern que personne ne peut entendre leur conversation :

SIR ROBERT CHILTERN: Do you give me your word that there is no one there?

LORD GORING: Yes.

SIR ROBERT CHILTERN: Your word of honour ? (sits down)

LORD GORING: Yes. (IH III : 521)

Le spectateur, tout comme le dandyesque aristocrate, sait qu’une visiteuse attentive est postée dans la pièce voisine. Quand à Jack Worthing et Algernon Moncrieff, leur mode de vie est à ce point fondé sur le mensonge qu’il devient une institution nommée Bunburyism (IBE I : 552).

Toutefois, le mouvement inverse permet d’établir la persistance d’éléments d’ordre et de morale au sein même des représentants du désordre désignés par les instances de l’autorité hégémonique, et Mrs Erlynne, aventurière sans scrupules, risque pourtant son honneur afin de préserver celui de sa fille, dans un geste d’abnégation inattendu : « Never mind me » (LWF III : 397), alors que Lord Illingworth est prêt à épouser son ancienne maîtresse et à assurer un patrimoine à son fils naturel :

I am ready to marry you, Rachel – and to treat you always with the deference and respect due to my wife. I will marry you as soon as you choose. I give you my word of honour. » (WNI IV : 466)

Il tente certes de gagner l’amour de son fils, mais surtout, ce grand méchant homme accepte de se plier aux conventions sociales en rentrant dans le rang respectable des hommes mariés.

Des gestes propitiatoires sont esquissés par ces parents dénaturés, tandis que des parents conformes aux attentes sociales s’avèrent insensibles aux besoins de leurs enfants. Mrs Arbuthnot reste d’abord sourde à l’ambition de Gerald en s’efforçant de l’empêcher de partir (WNI II : 443), Lady Bracknell refuse de considérer les sentiments de Gwendolen en matière de fiançailles (IBE I : 557), et Lord Caversham n’entend rien à la personnalité de Lord Goring, lui récitant un discours paternel stéréotypé sans portée :

You have got to get married, and at once. […] Damme, sir, it is your duty to get married. […] You must get a wife, sir. (IH III : 515)

Ce fils indigne, il est vrai, ridiculise son père, ignore ses injonctions, méprise ses valeurs, et l’incompréhension s’installe. En fait, l’ordre familial est condamné dans ses folles prétentions à réguler l’existence et à donner sens à l’expérience humaine : « there are so many sons who won’t have anything to do with their fathers, and so many fathers who won’t speak to their sons » (IH II : 508). C’est une cellule par trop carcérale que celle de la famille, et ce fondement du monde victorien est sapé par la mise en scène wildienne de ses manquements, de ses impasses et de ses incohérences.

La remise en perspective textuelle conteste le système d’évaluation, et les exclus se trouvent en partie réhabilités, alors que se damnent au moins partiellement ceux que leur position centrale dans la pièce désigne à l’admiration. Lady Windermere peut alors déclarer : « I don’t think now that people can be divided into the good and the bad as though they were two separate races or creations » (LWF IV : 403), et Wilde dénonce l’artificialité trompeuse de la conformité qui s’affiche sur la scène publique. Faillible, l’individu se révèle incapable d’égaler les modèles prônés par ses pairs, et si la partie de la société décrite demeure viable et prospère, elle ne peut plus prétendre qu’à une exemplarité requalifiée, et non absolue : elle est jetée au bas du piédestal qu’elle avait elle-même érigé pour justifier une supériorité historique posée comme ontique.

Partant, Wilde inscrit un point de rupture au cœur du système dominant et caviarde le grand texte de la respectabilité victorienne, dans un geste perspectiviste et iconoclaste. Il démontre, par le choix des situations mises en scène, le caractère inadapté des paradigmes de pensée que le siècle se donne afin de retranscrire dans une grammaire compréhensible les éléments de l’expérience humaine. Arbitraires, ces notions et concepts possèdent certes la rigueur géométrique de la définition bien faite, mais, produit d’un délire de la raison, ils répondent davantage à un besoin intellectuel de déterminer et de hiérarchiser le réel qu’à un souci de rendre compte du tumulte de la vie. En conséquence, l’individu se voit broyé par une identité sociale rigide définie selon l’ordre phallogocentrique. C’est par exemple la catégorie de l’enfant illégitime, donc délié de son ascendance paternelle, mais aussi incapable d’organiser la filiation et la transmission de l’héritage dans le système patriarcal, qui donne son origine sociale au scandale de l’existence de Jack Worthing (IBE) ou de Gerald Arbuthnot (WNI). Cette forme d’aliénation se reflète dans le traitement des représentants du petit peuple, qui ne sont admis sur scène qu’à condition d’être banalisés et neutralisés sous l’uniforme de la domesticité. Réduits aux utilités, ils s’identifient au travers d’un idiome qui marque leur intégration dans l’ordre dominant et les arrime à la double fonction de servir et d’acquiescer, tel Phipps, qui répond « Yes, my lord » à sept reprises au cours du même échange (IH III : 513). La répétition, suspecte jusqu’au ridicule, dévoie le rituel des relations entre employeurs et employés, alors que les saillies de certains domestiques contestent la clôture du rôle anonyme qui leur échoit. Refusant la simple dimension instrumentale inhérente à sa fonction de serviteur, Lane, par exemple, n’hésite pas à évoquer sa vie sentimentale, à la grande surprise d’Algernon. Il affirme ainsi sa personnalité dans un commentaire des plus subjectifs, grâce auquel Wilde place subversivement les deux hommes sur un plan d’égalité :

LANE: I have only been married once. That was in consequence of a misunderstanding between myself and a young person.

ALGERNON (languidly): I don’t know that I am much interested in your family life, Lane.

LANE: No, sir; it is not a very interesting subject. I never think of it myself. (IBE I : 547)

Pourtant, les thématiques de l’amour et de la mansuétude déportent encore le projet, et recentrent le discours sur l’individu, plutôt que sur le cycle vital de la société. L’esthétique est progressivement rendue à l’art et il est alors question de plaisir et de jouissance (sans reprendre l’opposition barthésienne), non seulement relatifs à la création wildienne mais aussi à la posture interprétative du lecteur.

L’ordre langagier conventionnel devient un terrain d’expérimentation ludique, lieu de contestation des identités, des définitions et des lignes de partage. C’est dire que la déraison s’y déploie, en tant que redéploiement de la raison dans des conditions inédites et inouïes, décalées, génératrices de chocs sémantiques. Ainsi, illégitime sur la scène de l’échange comme dans le for intérieur de la personne, la fascination pour la débauche dont Cecily fait preuve, cherche dans le discours acceptable les éléments d’une grammaire personnelle où la charge érotique oriente l’énoncé : « I hope you have not been leading a double life, pretending to be wicked and being really good all the time. That would be hypocrisy » (IBE II : 567). Le discours est reconfiguré afin de lui rendre une dynamique sémantique perdue, par exemple dans cette tirade de Mrs Erlynne où le propos platement météorologique se fait métamorphique, voire poétique : « Whether the fogs produce the serious people or whether the serious people produce the fog, I don’t know » (LWF IV : 404). L’exploration de l’absurde au travers d’un type de paradoxe illustre cette approche du langage et de la scène comme sites d’élaborations transgressives. La perversion des modèles y règne, autant comme ressort esthétique que comme principe moral, ce qu’atteste cette réplique relativiste de Lord Goring : « Vulgarity is simply the conduct of other people […]. And falsehoods the truths of other people » (IH III : 513).

Cependant, il faut noter la pluralité des modes de fonctionnement du paradoxe. Il peut, comme dans des énoncés  de type « the youth of America is their oldest tradition » (WNI I : 422), se caractériser par sa dimension épiphanique, forme de court-circuit cognitif, mais il se mue aisément en une afféterie parodique du langage. Il procède alors par création d’effets de sens qui déroutent la raison mais charment les sens, parmi lesquels un sens qualifiable d’intellectuel, auquel s’adresse cette répartie de Cecil Graham : « I say you’ve been twice divorced and once married. It seems so much more probable » (LWF II : 382). Le monde créé semble s’affranchir de toute contrainte, comme le rappelle Lord Darlington : « I think life too complex a thing to be settled by these hard and fast rules » (LWF I : 370), et l’absurde coudoie le poétique.

Construction idéologique étriquée, le cosmos est dans l’œuvre wildienne soumis à un régime de la négociation. Un espace d’expression s’ouvre alors au jeu des recompositions, à l’expression des différences, dans le but de retrouver une capacité de création euphorique menacée par un formatage social et culturel produit, à leur bénéfice, par certaines élites bien pensantes. Bien sûr, le dandy donne sa teinte spécifique à ce travail de déconstruction.

Nouvelle atteinte portée au phallogocentrisme, une réplique insolite telle : « All women become like their mothers. That is their tragedy. No man does. That’s his » (IBE I : 560), bouleverse le discours attendu tout en rappelant l’influence de Speranza, la mère du dramaturge, voire en évoquant un désir de transsexualité. Cette forme d’énoncé inversé, voire inverti, se laisse interpréter comme manifeste émancipateur et évoque déjà la notion de constructivisme psychologique en rupture avec tout ordre naturel. L’identité sexuelle se revendique comme identification sexuelle libérée qui serait liée au dépassement décomplexé et festif des contraintes inhérentes à la construction de la société en tant que lieu de l’homosocialité, et de l’homophobie qui l’accompagne presque naturellement. Ainsi, les jeunes hommes wildiens sont liés par une amitié complice, et la réaffirmation de l’hétéronormativité est tournée en dérision par le choix du registre comique de l’auteur, qui vient frapper tout élément décrit d’une étrangeté cocasse.

En conséquence, bien que les pièces décrivent le sempiternel ballet amoureux du scénario hétérosexuel, les situations manquent de profondeur et perdent en crédibilité, lorsqu’elles ne mettent pas en présence des individus (se) posant, dans le registre sentimental, la question de l’honnêteté, de l’honneur et de la respectabilité, toutes valeurs étrangères à l’idiome du désir, mais rattachées à la problématique de la structure sociale patriarcale. Le caractère artificiel de l’amour que se vouent jeunes gens et jeunes filles marque moins un attachement à une forme d’amour courtois qu’un congé donné au schéma classique des rapports sentimentaux, dont l’authenticité est largement mise en doute. Tout au moins perd-il son caractère naturel en se parant des couleurs de la mascarade, ramené à une mise en acte et en paroles auto-parodique d’une possibilité narrative parmi d’autres. En outre, sur cette scène apparemment devenue le lieu institutionnel de la construction de l’identité sexuelle dominante, le personnage dandyesque adopte une attitude suspecte, équivoque, peu conforme, s’appropriant des caractères féminins traditionnels. Ce brouillage des repères sexuels ne rend en rien le dispositif de Wilde illisible, mais accroît au contraire son pouvoir de séduction, comme le reconnaît Gwendolen : « once a man begins to neglect his domestic duties he becomes effeminate, does he not? And I don’t like that. It makes men so very attractive » (IBE II : 577). L’homme parade et s’exhibe, envahit l’espace visuel de l’incarnation, prenant la pose, ajustant sa mise, comme Algernon Moncrieff (IBE) et Lord Goring (IH), livrés à des pulsions narcissiques, ne cessent de le faire. S’il accepte encore de tenir son rôle en courtisant les jeunes filles placées sur son itinéraire, le dandy marque une nouvelle forme de masculinité qui ne peut laisser de décevoir les attentes des patriarches les plus conservateurs, tels Lord Caversham (IH) ou bien le Très Honorable Mr Kevil (WNI). D’ailleurs, l’introduction d’un dandy qui ne fera que traverser A Woman of No Importance (I : 424-25), fait basculer le monde de la représentation. En effet, lorsqu’un certain Lord Alfred, homonyme de l’amant de Wilde, badine avec Lady Stutfield, une cigarette à filtre doré à la main, le dramaturge invite à reconfigurer l’intrigue en tant que tentative de placer le scénario homosexuel dans les marges d’un récit conforme aux canons de la bourgeoisie, site d’un désir qui n’ose dire son nom qu’à mots couverts : « The Love that dare not speak its name », s’il est permis de s’inspirer de l’expression due à Lord Alfred Douglas, évoquant dans son poème « Two Loves » le caractère indicible de l’homosexualité sur la scène publique.

Reste au moins le plaisir de se construire en se disant, comme pour Jack Worthing, qui devient le Ernest qu’il prétend être (IBE). D’un point de vue symbolique, cette liberté prise avec l’état civil fonctionne comme nouvelle revendication pour chacun de la possibilité d’une auto-fondation par agrégation de traits sélectionnés en fonction de goûts propres et non par respect des codes en vigueur. D’ailleurs, loin de l’essentialisme, et en accord avec une vision constructiviste de l’individu, les jeunes héroïnes wildiennes sont souvent entreprenantes, et n’hésitent pas à réécrire le texte du rôle qui leur revient conventionnellement. Insoumises, volontaires, dominatrices, actives, elles sont les dignes représentantes de la Nouvelle Femme, même si c’est au risque d’être classées dans la catégorie des Gorgones victoriennes, comme Lady Bracknell, tyran domestique et parente despotique (IBE).

Logiques transformationnelles, transgénérisme psychologique et principe de réversibilité décomposent la narration multiséculaire de l’histoire des relations entre sexes et de l’identité individuelle telle qu’elle est racontée à la fin du XIXe siècle, et introduisent aux délices d’une mise à disposition des caractères identitaires, que chacun recompose à l’envi. Il est significatif que Lord Goring déclare voir dans les femmes les véritables dandies de la scène mondaine : « The men are all dowdies and the women are all dandies, aren’t they ? » (IH I : 482).

Enfin, la poétique de Wilde se laisse lire au travers de l’évolution du rôle du dandy, posé en tant que nouveau modèle de masculinité, ou plus exactement comme porte-parole d’une sensibilité masculine alternative. Simple élément de la scène mondaine et élégante de Lady Windermere’s Fan (Lord Darlington), il devient le représentant du mal, celui qui n’obéit pas à la morale dominante dans A Woman of No Importance (Lord Illingworth). An Ideal Husband (Lord Goring) le voit placé en position d’élément de résolution de l’intrigue centrale ; enfin, The Importance of Being Earnest promeut deux jeunes dandies (Algernon Moncrieff et Jack Worthing) jusqu’au cœur du propos, faisant en quelque sorte du dandysme le sujet d’une pièce où l’absurdité iconoclaste devient principe existentiel, alors que l’élégance et le raffinement prennent une dimension ontologique. En outre, cette dernière œuvre se donne comme anticipation du spectacle queer, se prête à une mise en scène queer, univers en folie où chacun joue son existence dans une quête avide de jouissance, en contravention des règles et des normes, repoussant les frontières de l’imaginaire victorien, offrant l’image d’un monde dont le caractère le plus rassurant reste l’accueil qui y est fait à l’inattendu.

En dernière analyse, même si le paradoxe en constitue une figure privilégiée, le texte obéit aussi à une logique du chiasme, forme de l’équilibre autour d’un centre insaisissable qui marque ici le point d’effondrement du cosmos et d’avènement du chaos, tous deux reconfigurés selon le régime spécifique de la fête. Pourtant, si les concepts de chaos et de cosmos demeurent pertinents, ils font plus que délimiter des espaces réels de vie. Ils perdurent aussi en tant que catégories formelles offertes aux manipulations en tous genres, se décomposant et se recomposant à l’infini en chaosmos, en cosmaos et en leurs dérivés. Surtout, ils marquent des bornes hypothético-idéelles d’un continuum le long duquel Wilde invite à faire évoluer des parcours existentiels rendus à leur ouverture, et dont une forme géométrique simplifiée pourrait être la figure ludico-parodique du chiasme.

http://www.oscholars.com/RBA/home.JPG

BIBLIOGRAPHIE

DOUGLAS, Alfred. « Two Loves ». The Chameleon, décembre 1894.
WILDE, Oscar Fingal O’Flahertie Wills.
   - Collected Works of Oscar Wilde. Ware: Wordsworth, 1997.
   - Lady Windermere’s Fan (1892). 363-411. abbr. LWF.
   - A Woman of No Importance (1893).
413-468. abbr. WNI.
   - An Ideal Husband (1895). 469-542. abbr. IH.
   - The Importance of Being Earnest (1895). 543-595. abbr. IBE.

·         Gilbert PHAM-THANH, agrégé d’anglais, est maître de conférences à l’Université Paris Nord. Il a soutenu une thèse intitulée Du dandysme en Angleterre au XIXe siècle et de ses répercussions en France, et poursuit son exploration des champs de l’esthétique, de l’élégance, des mœurs, du dandysme et de la définition de la masculinité, dans la littérature britannique du XIXe siècle. Il est aussi membre de la Société Française d’Etudes Victoriennes et Edouardiennes.

 

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