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NUMÉRO 19 : MARS/AVRIL 2009
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§11. le scandale du plaisir
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Par
Martin Page
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D’après
ce que nous enseignent les livres de sciences naturelles, des millénaires ont
été nécessaires à la Terre pour donner naissance à Oscar Wilde. La gestation
fut longue. Les époques qui ont précédé sa naissance n’ont pourtant pas été
inutiles ; elles ont fourni un parfait compost. Bien sûr, il y eut un
choix à faire. Pour qu’Oscar Wilde naisse les dinosaures ont dû disparaître.
Ils n’auraient pu co-exister, Wilde n’aurait pas toléré leurs manières
grossières et leur habitude de piétiner les fleurs des champs. |
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Il
fut aimé et haï pour la même raison : on comprenait ses livres
parfaitement mal. La haine est là, il faut la dévoiler sous les baisers et
les applaudissements. Sans doute aurait-il vécu plus heureux et plus
longtemps si on l’avait haï plus tôt. La haine vaccine quand elle est
injectée dès l’enfance, laissant aux anticorps de l’indifférence le loisir de
se développer |
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Il maniait la langue comme le plus efficace des fouets,
capable aussi bien de gifler que de caresser. Il pensait avoir dompté
l’Angleterre. Mais le vieux lion cessa de s’amuser et le dévora dans un
tribunal. On porta les restes du prince déchu dans une cellule de la prison
de Reading où, pendant deux ans, ses derniers muscles furent rongés par la
fatigue et les rats. Né en Irlande, il acheva de mourir en France.
L’Angleterre n’eut que sa vie. |
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Oscar Wilde est aimé aujourd’hui, et il ne peut rien contre cet
amour. On aime les artistes morts, car ils sont sans défense. La société les
tue pour qu’ils deviennent le symbole de ce dont elle les accuse.
Homosexualité et débauche étaient des accusations imparables sous le règne de
Victoria. Les crimes de Wilde sont ailleurs. |
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Son
génie passe pour une génération spontanée d’idées brillantes. L’horrible
vérité est qu’Oscar Wilde travaillait énormément. Il jouait la facilité par
pudeur. Il faisait trop de bruit pour qu’on remarque combien il était humble.
Il parlait trop de lui pour qu’on comprenne combien il était préoccupé des
autres. Il prenait trop soin de son apparence pour qu’on voie à quel point il
ne s’en souciait guère. |
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Le
grand scandale d’Oscar Wilde est le plaisir qu’il donne, plus que celui dont
il parle. Il est aphrodisiaque quand il aborde la politique. Il est
aphrodisiaque quand il écrit sur les fleurs, les costumes de scène, l’amour
ou la morale. On ne pardonne pas à un écrivain d’avoir un style si excitant.
Le faible lecteur se sent coupable. Habitué à souffrir pour apprendre, il en
déduit que, s’il jouit, cela ne doit pas être bien sérieux. Wilde a réussi la
fusion de l’intellect, de l’apollinien et du dionysiaque. |
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On
trouve Wilde drôle, brillant et inventif, on le couvre de qualités
secondaires, pour ne pas voir qu’il est, avant tout, un artiste tragique et
un penseur. Il y a des artistes qui éloignent le public par leur
inaccessibilité. L’inaccessibilité de Wilde est son accessibilité. Peu de
gens ont compris son désespoir et la profondeur de sa révolte. S’il n’était
défendu de rire dans les amphithéâtres de philosophie, il serait considéré
comme un des plus grands philosophes. |
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Il
faut lire ses contes, voir ses pièces et étudier ses essais pour se rendre
compte qu’il fait partie de ce petit nombre d’artistes capables à la fois de
nous émouvoir, de nous faire rire, de nous donner du plaisir et de changer
notre regard sur le monde. Un seul de ses aphorismes constitue un repas
complet : « Le succès, c’est aller d’échec en échec sans perdre son
enthousiasme ». |
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Il
est mort aussi. Ce n’est pas le moindre de ses talents. Le propre des grands
artistes n’est pas d’être immortel, mais de mourir. Dire que seuls les grands
artistes sont immortels est une bêtise. La vérité est que seuls les grands
artistes meurent. Le reste de l’humanité arrête seulement de respirer. |
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Allez
vous recueillir devant la tombe d’Oscar Wilde au cimetière du Père-Lachaise.
Touchez la pierre et regardez le Sphinx. Vous comprendrez, alors, que cette
tombe est le seul endroit de la planète où Oscar Wilde ne se trouve pas. |
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Martin Page |
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Ce
texte est reproduit avec l’aimable autorisation des éditions Arléa qui l’a
édité en préface de « L’Ame Humaine » d’Oscar Wilde (Arléa – 12
janvier 2006 – traduit de l’anglais par Nicole Vallée – présentation Martin
Page). Nous les en remercions. |
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· Martin Page est né en 1975. Il est l’auteur de préfaces (Traité des excitants modernes, de Balzac ; L’Âme humaine, d’Oscar Wilde ; Paris Vertical, de Horst Hamann) et de plusieurs romans : Comment je suis devenu stupide, Le Dilettante, 2001 - Une parfaite journée parfaite, éditions Mutine/Nicolas Philippe, 2002 – La libellule de ses huit ans, Le Dilettante, 2003 - On s'habitue aux fins du monde, Le Dilettante, 2005 - Le Garçon de toutes les couleurs, L'École des loisirs, 2007 - De la Pluie, Ramsay, 2007 - Peut-être une histoire d'amour, L'Olivier, 2008. En octobre 2008, le roman de Martin Page Peut être une
histoire d'amour (Olivier, 2008) a été retenu en deuxième sélection pour
le prix Renaudot |
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