rue des beaux arts

 

      Numéro 19 : MARS /AVRIL 2009

 

  §1.  EDITORIAL
La Divine et la Divinité

 

Folkestone, 1879. Un grand jeune homme se tient au milieu de la foule qui attend sur le quai l’arrivée de la plus affolante des actrices de la troupe du Théâtre Français : Sarah Bernhardt. Distingue-t-elle ce jeune homme au milieu de la houle de têtes impatientes, à cause peut-être de sa haute taille ou des brassées de lys qu’il jette théâtralement sous ses pas ? Wilde n’a pas encore vingt-cinq ans et il n’est pas grand-chose à l’époque. Il n’a pratiquement rien écrit et rien publié. Il vient de sortir d’Oxford et ne s’est encore signalé que par son esprit original et ses excentricités. Sarah, elle, est très célèbre, en passe de devenir un véritable mythe. Elle le remarque cependant, furtivement, sans s’arrêter, parce qu’il lui a fait un tapis de fleurs, qu’il a eu ce geste extravagant[1]. « Sa tête, notera-t-elle, dépassait toutes les autres têtes ; ses yeux étaient lumineux ; ses cheveux longs ; il avait l’air d’un étudiant allemand ». Puis elle passe, portée par d’autres acclamations, vers le train qui doit l’emmener vers Londres et la gare de Charina Cross. Et c’est déjà fini.

Pas tout à fait cependant. Wilde a une passion pour les actrices. Il s’est déjà pâmé pour Ellen Terry et pour la belle Lillie Langtry dont on a dit qu’elle fut pour lui bien plus qu’une amie. A l’une et à l’autre, il a écrit des sonnets, pour célébrer leur art et leur talent. Elles se rendent parfois dans le salon de Thames House, dans l’appartement qu’il partage avec son ami, le peintre Frank Miles. Et Sarah vient elle aussi se plier à la tradition instaurée pour les hôtes de marque et laisser son nom sur les lambris blancs du salon. Les soirées à Thames House sont amusantes, et Wilde polit son esprit pour le faire étinceler en l’honneur des « beautiful people» venues là à la suite du grand Henry Irving. Il sert de sigisbée  à la célèbre française, sans jamais lui faire la cour cependant, ce qui ne manque pas d’étonner cette grande séductrice habituée à recevoir les hommages masculins les plus fous[2].

Mais ce qui fait frémir Wilde, ce qui le transporte et l’enivre, c’est l’actrice plus que la femme. Les femmes ordinaires ne sollicitent jamais l’imagination, fait-il dire à Dorian. Elles restent enfermées dans leur siècle. Mais une actrice ! Quelle différence chez les actrices ! Harry ! Pourquoi ne m’avoir jamais dit que, les seules créatures dignes d’être aimées, ce sont les actrices ? Il aime leur liberté, leur mystère et la multiplicité de leurs visages. Elles sont à mi-chemin entre l’imaginaire et la réalité, entre la femme et la déesse. Elles appartiennent au Ciel et à la Terre. Et Sarah, plus que toutes, est divine, dans presque tous les sens du terme. N’est-ce pas le surnom qu’on donne à celle qui révéla à Wilde la musique des vers de Racine quand il l’entendit dans « Phèdre » ? Ce n’est pas pour elle, pourtant, qu’il écrit « Salomé », contrairement à l’idée couramment répandue. Il a déjà composé sa pièce quand Sarah, qui se trouve à Londres où elle a loué un théâtre pour une saison, lui lance au cours d’un dîner chez Henry Irving qu’il devrait bien lui écrire une pièce. « C’est déjà fait », lui répond Wilde, mystérieusement. Cette pièce, c’est Salomé, qu’il a écrite en français, l’hiver précédent, pendant un séjour à Paris. Et s’il ne l’a pas écrite spécifiquement pour Sarah, il n’en est pas moins vrai que Wilde n’imagine aucune autre femme pour interpréter le rôle de sa petite princesse juive. Sarah a presque cinquante ans, et Salomé est à peine une adolescente, mais le génie de la française, sa beauté fascinante, sa minceur de liane, sont tout à fait capables de faire des miracles. On sait que Sarah Bernhardt accepta tout de suite de jouer Salomé, après la première lecture, que les répétitions commencèrent au Palace Theatre de Londres, qu’elles furent interrompues trois semaines après leur début, et que la pièce fut interdite sous le prétexte qu’elle mettait en scène des personnages bibliques. Sarah quitta Londres furieuse. Oscar menaça de s’exiler et de se faire naturaliser français. Naturellement, il ne mit pas sa menace à exécution et ne réussit qu’à déclencher les quolibets des journaux anglais qui ne se privèrent pas de le représenter en uniforme de pioupiou. Ainsi s’acheva la seule collaboration entre « la Divine » et celui que le caricaturiste Max Beerbohm appelait « la Divinité »[3].

On lit encore un peu partout que Sarah Bernhardt fut la créatrice du rôle de Salomé. Voici une idée préconçue à laquelle il convient de tordre le cou. Car Salomé ne fut créée qu’en février1896, alors que Wilde était en prison, au Théâtre de l’Œuvre à Paris, avec Lina Munte dans le rôle-titre. Sarah Bernhardt ne l’interpréta jamais. La Divine poursuivait sa route étoilée, mais La Divinité était tombée de son piédestal. Déshonoré, vilipendé, Wilde n’avait plus le sou. Se rappelant les jours fastes, il mandata son ami Robert Sherard pour visiter la grande actrice et lui proposer l’achat des droits de Salomé pour quatre cents livres. Wilde était en droit de croire que Sarah, qu’il regardait comme une amie, accepterait de lui venir en aide. Elle était riche et au faîte de sa gloire. Après-tout, elle avait accepté de signer la pétition qui avait été faite en sa faveur, ce qui n’était pas rien à une époque où la plupart de ses anciennes relations lui tournaient le dos. Sarah compatit beaucoup, en effet. Elle berça Sherard de belles paroles lors des différentes visites qu’il lui fit pour la convaincre, mais ses hésitations l’emportèrent et elle finit par ne pas donner suite à sa demande.

Avait-elle oublié Wilde pour autant ? Celui-ci raconte leur dernière entrevue au théâtre de Nice[4], en décembre 1898. Frank Harris l’a alors invité à passer l’hiver à La Napoule pour le sauver de la mélancolie. Et Oscar va voir Sarah, qui joue La Tosca au théâtre de Nice. Il raconte leurs retrouvailles émues dans les coulisses, comment Sarah, en le voyant, se jeta à son cou en pleurant, tandis qu’Oscar fondait en larmes, lui aussi. Et toute la soirée fut merveilleuse, affirme-t-il. Malheureusement, aucun autre témoignage ne vient corroborer ces dires. Sarah Bernhardt n’en dit pas un seul mot dans ses Mémoires. Et on est en droit de douter de la véracité de cette scène touchante, de se demander si  Wilde n’a pas embelli un peu la réalité, en vertu de la beauté du mensonge et de celle du souvenir.

Deux ans plus tard à peine, Oscar Wilde était mort. Peu de gens suivirent le cortège funèbre, et Sarah Bernhardt n’en faisait pas partie. Le vieux serpent du Nil, comme l’appelait affectueusement Oscar, n’était pas venu Rue des Beaux Arts, rendre son tribut à César, et jeter, en rappel de leur première rencontre, des brassées de lys sur le passage des chevaux.

                                                                                                                                                                         Danielle Guérin

 

  

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 [1]. Cet épisode romanesque est contesté par certains auteurs.

 [2]. Ainsi, Pierre Loti s’était-il fait livrer chez Sarah Bernhardt enroulé dans un tapis.

 [3]. Quand, en juin 1892, le Lord Chamberlain fit interdire Salomé, Max Beerbohm manifesta son indignation dans une lettre à Reginald Turner. Il écrira : "If Oscar would re-write all the Bible, there would be no sceptics," (Si Oscar avait réécrit la Bible, il n’y aurait pas de sceptiques). Selon Richard Ellmann il avait surnommé Oscar "the Divinity Oscar," et affirmait que “l’aristocratie de l’intellect était réprésentée par lui-même et La Divinité”.

 [4]. Dans sa biographie d’Oscar Wilde, Richard Ellmann indique que le théâtre de ces retrouvailles était celui de Cannes (Oscar Wilde, Gallimard, 1994, p.607), mais d’autres auteurs, en particulier Philippe Jullian, indiquent Nice. Et c’est cette ville qui est confimée par Wilde lui-même dans une de ses lettres à Frank Harris « a very nice young Englishman, whom I met by chance, has invited me to go to Nice tomorrow to see my dear Sarah in La Tosca (un charmant jeune anglais, recontré par hasard, m’a invité à me rendre à Nice demain pour voir ma chère Sarah dans La Tosca) – Complete Letters of Oscar Wilde – Fourth Estate Londres – p.1115)