Numéro 9 : JUIN/JUILLET/AOUT 2007

 

§9. wilde ET SES INTERPRÈTES

 

Par Danielle Guérin

Nous inaugurons dans ce numéro une série consacrée aux interprètes de Wilde, aussi bien au théâtre qu’au cinéma ou au ballet. Nous commencerons ici avec une des premières interprètes de Salomé à l’écran : Theda BARA.

Theda BARA – Salomé

 

Recto SALOME (145Ko)

 

Une légende, forgée de toutes pièces par William Fox Studios (plus tard la Twentieth Century Fox) entoure les origines de Theda Bara, qu’on prétendit née en Egypte, à l’ombre du Sphinx, d’un père italien et d’une mère française. Sans doute pour répondre au stéréotype en vogue de la séductrice orientale, ou parce que Cléopâtre devait être un de ses rôles les plus fameux !

La réalité est plus prosaïque.

Théodosia Goodman (son vrai nom) a vu le jour à Avondale – banlieue de Cincinatti, le 29 juillet 1885, dans une famille de tailleurs juifs. Jeune fille intellectuelle, avide de lecture, elle tombe amoureuse du théâtre et se lance en 1905 dans une carrière d’actrice. Ses débuts à New-York sont laborieux, et elle poursuit en vain un succès qui lui échappe jusqu’en 1914, date de sa rencontre avec le metteur en scène Frank Powell qui lui donne sa chance dans une version filmée d’une pièce à succès de Potter Emerson Browne : A Fool There Was (1), sorti sur les écrans en 1915. Elle ne tournera pas moins de 38 films, presque tous disparus aujourd’hui – sauf trois. Sans doute Theda Bara, qui jouait les femmes fatales, ruinant et détruisant les hommes, fut-elle la première « vamp » de cinéma.

Le film muet « Salomé » fut tourné en 1918 sous la direction de J. Gordon Edwards, avec G. Raymond Nye dans le rôle d’Hérode, Geneviève Blinn dans celui d’Hérodias, Albert Rosko incarnant Iokanaan et Theda Bara, Salomé. Il ne s’embarrassait guère de fidélité envers la pièce originale, l’intrigue s’organisant autour d’une série de séquences dont l’intensité s’aiguise progressivement, essentiellement focalisées sur la star interprétant le rôle-titre qui multiplie des vilénies inexistantes chez Wilde et danse sur une immense terrasse vide devant toute la cour réunie.

« Même la conception Oscar-Wildienne de la Princesse n’atteint pas la complète sécheresse de cœur et la frénésie démoniaque de l’héroïne de ce film » - écrit alors Bioscope – Theda Bara réussit néanmoins à rendre son personnage convaincant et sa performance très efficace, en dépit de son inclination pour des poses un peu longues. » (2)

Comme presque tous les autres, le film périt dans un incendie des stocks.  La cinémathèque de Paris, fondée en 1936 par Henri Langlois et Georges Franju, en détint un moment une copie. Langlois avait créé cette bibliothèque du film guidé par sa seule passion, sans aide de l’Etat. Il opéra dans un premier temps de manière sélective, ne choisissant que les grands classiques. Salomé n’étant pas considérée comme tel, il la laissa partir, et le film fut à tout jamais perdu.

La carrière de Theda Bara se poursuivit jusqu’en 1919. Elle souhaitait en finir avec les rôles de symbole sexuel, varier son répertoire en jouant dans de meilleurs films, et William Fox cessa de s’intéresser à elle. Décidée à changer son image, elle tourna un film radicalement différent des précédents : Kathleen Mavourneen qui fut très mal reçu par la presse et par le public. Des groupes de pression Irlandais et catholiques protestèrent violemment contre la description de l’Irlande qui y était donnée  et par le fait que l’héroïne était interprétée par une actrice juive. Il y eut des bagarres dans les cinémas et des menaces d’attentat, et le film fut retiré de l’affiche.

Ainsi, la carrière de Theda Bara s’acheva-t-elle sur un scandale, comme celle d’Oscar Wilde. A ceci près que Bara fit par la suite un bon mariage et qu’elle eut une longue et heureuse vie.

Happy End.

 

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(1). En 1897,  Philip Burne-Jones avait exposé à la New Gallery de Londres une toile intitulée « The Vampire » qui représentait une femme maléfique nimbée de lumière verte, penchée sur un homme exsangue et prostré. Dans le catalogue, cette œuvre était accompagnée d’un extrait d’un poème de Rudyard Kipling dont le premier vers « A fool there was », devint le titre de la pièce.

(2). Robert TanitchOscar Wilde on Stage and ScreenMethuen – 1999 – p 155.

 

 

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