Par Lou Ferreira
Petit billet d’humeur
À propos de l’ouvrage d’André Germain :
« Les fous de 1900 » ;
chapitre 1 : Le prophète des lys et des tournesols : Oscar Wilde
(Ed° La Palatine, Paris,
1954)
Le Sieur André Germain, heureusement
peu connu de nos jours, a pourtant eu le loisir de sévir dans la première
moitié du 20ème siècle en rédigeant une vingtaine d’ouvrages aussi
inconsistants et nauséabonds que des articles sur les parasites jet-set,
faciles à feuilleter dans tout cabinet dentaire qui se respecte. Ce qui pose
problème, c’est qu’on ne sourit plus lorsqu’en 1954 ( !) il met bas
« Les fous de 1900 ».
Donc 54 années après la
mort de Wilde, bien après les conférences de G.Luis
Borges et la thèse de Robert Merle, l’écrivaillon André Germain se propose de
nous éclairer sur la relation sentimentale et intellectuelle qu’entretenaient
Oscar et son Dear Bosie.
Seigneur…, c’est vous dire l’intérêt que nous portons aux ouvrages d’un certain
Lottmann ou miss De St Pierre en 2007 : il y a
entre leurs lignes l’odeur des égouts, celle qui rappelle la mort d’une pensée
structurante ou simplement belle à imaginer parce que dame la Morale et
Monsieur petit-gain macèrent dans leurs rubriques lubrifiées.
Mais allez savoir !
Il va peut-être nous révéler une vilenie wildienne
qu’il est de bon ton –aujourd’hui encore- de dénoncer ?
Allons lui rendre visite…
Bonjour Monsieur
Germain, comme nous sommes flattés de
vous évoquer ! Vraiment. Certes, nous perturbons votre promenade matinale
en enfer, mais, nous avons lu votre avant-propos pour savourer la beauté de
votre style et la profondeur de votre appréhension de la « Folie »
quinze années après la mort de Freud. Absolument éclairant :
« Les fous ; c’est dans le sens le plus
honorable qu’il faut entendre ce mot. Les facilités d’une époque
exceptionnellement heureuse (…) inclinaient à rechercher une beauté
excentrique, destinée à se faner bien vite au souffle des guerres (…) »
(p.7)
Honorable. Epoque
heureuse…Tout cela sonne juste, il n’y a rien à ajouter. Les « fous »
aiment la notion de respectabilité (dans sa globalité), on le sait, et vous
avez bien raison ; Van Gogh mangeait à sa faim, les enfants ne
travaillaient plus dans les mines, Wilde n’était pas censuré pour
« Salomé », La moitié de la France était antidreyfusarde et les
répressions de Monsieur Thiers avaient heureusement nettoyé la place de Paris.
En somme, rien à voir avec les répressions staliniennes de votre époque, ou
l’appel de l’Abbé Pierre pour les miséreux.
« L’avant » est
toujours jouissif. Nous comprenons cela, mais ne sous-estimez pas les effets
pervers de la nostalgie Monsieur Germain ; elle moque la mémoire et le
savoir de l’homme avec un aplomb déconcertant, et cela donne un ouvrage tel que
le vôtre : la suffisance petite- bourgeoise de l’après-guerre au service
de la médiocrité intellectuelle sectaire de surcroit. Ce n’est pas très grave
en soi, mais cela fait toujours des petits aujourd’hui, et dans notre
actualité, ce n’est pas facile à vivre.
Mais reprenons votre
pensum sur ce cher Oscar.
« Wilde, lui, ne pourra que conserver un rang,
dont on ne l’a d’ailleurs guère délogé, parmi les aimables conteurs de second
ordre de la littérature anglaise » (p.9)
Bien vu. Mis à part qu’il
demeure un des auteurs le plus joué au monde après Shakespeare, il est de plus
en plus respecté dans les milieux littéraires et philosophiques, de nombreux
artistes (tous univers confondus) lui vouent un culte -parfois démesuré-, mais
en font un prophète de l’esthétisme -décadent ou non- et il est l’auteur de
travaux sérieux sur l’Art et une approche politique de l’Individualisme. Ceci
dit, vous ne vous trompez pas de cible : Wilde fait beaucoup vendre et son
histoire sulfureuse homosexuelle (pléonasme) lui assure une réputation que vous
et vos « descendants » entretiennent avec délectation pour renflouer
vos caisses, soulager votre conscience et vous empêcher de penser.
Avez-vous lu Oscar
Wilde ?
Evidemment non. Ou
seulement parcouru certains textes avec deux neurones. Vous ne faites allusion
à aucune de ses œuvres avec précision, mis à part « Le portrait de Dorian
Gray », et vous notez sur un ton que l’on devine péremptoire, la seule
remarque qui vous rend seul au monde désormais :
« La conception de la vie qu’apportait ce frivole prophète, il l’a
surtout exprimée dans son unique roman, Dorian Gray. Je me demande si on
le lit encore. Naguères, j’ai essayé de le relire ; si voulu, si bâclé, il
m’est tombé des mains. »
Isaure de St Pierre vous
doit un orgasme.
Mais diantre, nous
n’avons pas le temps de respirer que déjà vous renchérissez avec une découverte
qui vaut tous les commentaires sur les œuvres de Wilde ! (la presse
« people » vous vénèrerait aujourd’hui) : En 1911 vous rencontrez
(vous aussi), Lord Alfred Douglas.
Le divin aristocrate vous soulage, vous êtes
désormais convaincu de l’avarice et des rancœurs de Wilde à l’égard de son ange
lorsqu’il vous montre ses carnets de chèques et « De profundis ».
(Pour vous, ce sont deux preuves de même ordre), Elles ont détruit ce petit monsieur et vous
pouvez à loisir comparer leur tragédie à celle de Verlaine et Rimbaud. Du
moins, Bosie demeure un Rimbaud éperdu et Wilde, qui
n’est pas l’ombre d’un Verlaine, ne mérite sur-tout
aucun respect posthume.
Il nous faut abréger tant
le ridicule peut décidément fatiguer : je résume vos propos puisque ce
n’est pas ce qui nous préoccupe vraiment : En clair, les poèmes de Douglas
sont très supérieurs à ceux de Wilde, le nationalisme du Lord bien qu’étant
insupportable, ne l’empêche nullement d’être un anglais
« convenable », son unique passion a été son épouse et elle méprisait
–très justement- les textes du paon irlandais, de plus, grâce à ce cher Bosie, Wilde a pu être décemment enterré tant ses amis
-Ross en particulier- se sont agités stérilement les trois dernières années de
sa vie.
D’ailleurs votre amie
Lucie Delarue-Mardrus vous l’a confirmé. C’est vous
dire le sérieux avec lequel il faut approcher vos analyses sur l’esthétisme de
Wilde…
(Mais au fait, vous n’en
n’avez pas touché un mot !
Ce n’est pas grave).
Bon, vous êtes assez
amusant vous aussi, mais nous vous laissons enfin. Votre errance est épuisante,
il n’y a même pas Lucie pour vous proposer un thé.
Revenons parmi nos amis
qui ont dû s’ennuyer avec ce rappel de faits calomnieux et mensongers à l’égard
d’Oscar Wilde, (ce qui est toujours très banal) ; Ce n’est pas cela qui
est désespérant, c’est l’angoisse qui nous étreint lorsque l’on se rend compte
qu’il n’y a Rien dans l’ouvrage de Dédé Germain. On tombe. Dans le Vide.
L’archéologie de la pensée de tous les auteurs qui se risquent sans honte à
évoquer Wilde avec autant de légèreté (et au final du mépris), est
insignifiante parce qu’elle se base sur une sorte de névrose chrétienne qui
stérilise la valeur de la critique. En plus clair, la morale qui salit une
idée, ou l’originalité d’une pensée est toujours indécente parce qu’elle se lit
toujours plus vite et se vend surtout sans peine. Soixante ans après le torchon
d’André Germain, l’éthique judéo-chrétienne a besoin du sang de Wilde pour
justifier la condamnation de son hédonisme et de l’effet (réel) du génie
esthétique de l’auteur dans le monde moderne.
S’il nous semble
difficile de comprendre pour quelles raisons la Philosophie, (qui se doit
d’inviter à vivre mieux), commence timidement à prendre au sérieux l’Esthétique
de Wilde, nous devons (au moins) souligner une contradiction -encore
banale- et en même temps surprenante en dehors de la Philosophie :
Si Oscar Wilde n’avait
pas eu le souci de la provocation pour un vouloir-vivre sans idéalité
prédéfinie, comment se seraient enrichis ceux qui condamnent sa débauche et son
absence de talent littéraire ? Toutes les théories morales nourrissent les
chroniqueurs de troisième ordre tels qu’Isaure de St Pierre, ou même les
délires religieux à Moscou ; et, dans le même mouvement ils sont incapables
d’admettre à quel point ils le doivent au génie provocateur de Wilde qui n’en
finit plus de rire outre-tombe.
Le sérieux de la Morale
comme attitude, ne doit pas masquer les limites d’une certaine morale
répressive -donc improductive- (cf. Nietzsche) et la fatuité de ce sérieux.
Aucun de ces petits pamphlétaires n’a aperçu chez Wilde une tradition de
l’oral et de l’Ironie comme art de vivre aussi. Ils ont toujours
très vite assimilé Joie et Jouissance et Mon Dieu ! : La Jouissance
pour la Jouissance, l’Art pour l’Art n’ont alors qu’une seule et irréversible
interprétation au final : la perversité.
Mais ce qu’il y a
d’encombrant dans la Morale, c’est qu’elle ne pourrait exister sans la
perversité de l’Autre ! Alors, comment ne pas saluer l’éthique wildienne qui s’impose dans tous ses écrits avec une
vitalité hors du commun lorsqu’il mentionne la nécessité ou l’urgence de
bien écrire et non pas de philosopher sur la « mauvaise conduite » ou
le « penser mal ».
Avec André Germain et ses
semblables, non seulement on écrit mal, mais on ne pense pas du tout. On
glousse, on se révolte, et on finit dans les bras de sa bonne, avant de se
rhabiller en toute hâte et songer à sa prochaine invective hypocrite.
Bref, encore une vie pour
rien.
Lou Ferreira
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