Numéro 9 : JUIN/JUILLET/AOÛT 2007

 

§1.  EDITORIAL

 

 

UN ÉTÉ A BERNEVAL

 

 

Le 20 mai 1897, tandis que point une aube printanière, un passager du steamer « La Tamise » débarque à Dieppe où deux amis l’attendent en dépit de l’heure matinale (4H30).  Á l’hôtel Sandwich, où ses compagnons l’emmènent, il s’inscrit sous le nom de Sebastian Melmoth. C’est de ce nom d’emprunt qu’il a signé le télégramme adressé à Robbie Ross ce même soir où il a quitté Newhaven pour laisser derrière lui l’Angleterre à tout jamais. Il « est désormais le mien pour tout le monde » écrit-il à l’actrice Mrs Bernard Beere[1] quelques jours plus tard. Quand, chassé de Dieppe par l’hostilité d’une communauté anglaise qui a vite percé sa véritable identité, il arrive à Berneval pour s’y installer, nul ne sait, parmi les habitants de ce petit village normand, que sous cet étrange pseudonyme, se cache le plus célèbre des prisonniers de Reading, l’une des gloires les plus éclatantes du théâtre londonien : Oscar Wilde. C’est là son désir intime : se faire oublier, recommencer sa vie sous un nom que nul ne connaît, profiter de son anonymat pour se donner une dernière chance. Et lécher ses plaies à l’écart, le temps au moins de reprendre son souffle, d’être capable d’affronter à nouveau le monde. « J’ai peur des grandes villes » avoue-t-il à Robbie Ross, « Ici, je me lève à 7H30. Je suis heureux chaque jour. Je vais au lit à dix heures du soir. Paris me fait peur. C’est ici que je veux vivre »[2].

 

Est-ce bien Oscar Wilde qui parle ainsi, lui qui n’aimait rien tant que les honneurs d’une société qui le fêtait, que les dangereux mystères de la nuit citadine, que l’agitation exaltante des grandes villes ? Non point. C’est Sebastian Melmoth l’homme errant, fuyant une notoriété si compromise qu’elle ne peut que se dissimuler dans l’obscurité d’un petit bourg français au nord de Dieppe, où nul ne le connait. Un petit bourg que, quelques semaines plus tôt, il n’aurait même pas su situer sur la carte. Car il n’y a pas grand-chose à Berneval, sinon une belle plage, de hautes falaises, une vingtaine de chalets et un unique hôtel où Wilde s’installe le soir du 26 mai 1897 et où il va rester tout l’été. « La mer a une jolie plage, écrit-il à Carlos Blacker, vers laquelle on descend à travers un chemin creux, et la terre est couverte d’arbres et de fleurs, tout à fait comme dans un coin du Surrey »[3]

 

L’hôtel de la Plage appartient à M. Bonnet, créateur de la station, et n’héberge, selon Gide « que quelques êtres de second plan […] Triste société pour Melmoth ! ». Monsieur Bonnet a accueilli chaleureusement ce dandy anglais dont il ignore tout, et les premiers temps, Wilde se sent heureux dans cet établissement tranquille où il jouit des deux meilleures chambres, au premier étage. Il se promène sur la plage, se baigne régulièrement, et va à la messe. Le deuxième jour, 28 mai, Ross est parti pour ne revenir que six semaines plus tard. Il est seul et cet isolement lui pèse. Au cours de la promenade qu’il effectue, « le cœur […] plein de révolte et d’amertume » il découvre une petite chapelle « pleine de Saints les plus fantastiques, si gothiques et laids »[4] , où il peut admirer un beau crucifix – non un Christ janséniste mais un Christ « aux bras d’or, largement étendus ». C’est ce jour là, qu’en rentrant, il enverra au Daily Chronicle la première de ses lettres sur la prison[5]. Le 31 mai, alors qu’il a reçu la veille des photos de ses fils, il décide de faire un pèlerinage (bien court !) à Notre Dame de Liesse qui ne se trouve qu’à cinquante mètres de l’hôtel où il demeure. N’oublions pas l’époque où Wilde prenait un fiacre pour traverser la rue ! Cinquante mètres à travers des sentiers de campagne sont sûrement une expédition pour lui, et marcher jusqu’à l’église une sorte d’oblation. «Elle m’a probablement attendu pendant ces pauvres années de plaisir et, maintenant, elle vient à ma rencontre avec son message de Liesse ». Le mois de juin approche. Monsieur Melmoth se lie avec le curé de la paroisse, l’Abbé Trop-Hardi, et s’interroge : « je ne sais pas si je devrais lui dire que je suis déshonoré ». Le temps est beau, des amis viennent le voir et il envisage sérieusement de s’installer dans la station normande. Monsieur Bonnet veut lui faire construire un chalet pour 12 000Frs. Mais où trouver l’argent pour quitter l’hôtel de la Plage ? La vie d’hôtel commence à lui peser depuis qu’une femme et ses deux enfants habitent la chambre au-dessus de la sienne.[6] Les enfants font du bruit, l’empêchant de travailler à l’écriture de sa « Ballade de la geôle de Reading », commencée début juin, et peut-être cette présence féminine lui rappelle-t-elle douloureusement le naufrage de sa vie de famille, sa femme et ses deux fils dont il espère en vain la visite. Contrairement à ce qu’on a tendance à croire, en ce mois de juin, la compagnie ne lui manque pas, cependant. Il suffit de lire ses lettres ou de consulter le livre que Francis Guého consacre au séjour de Wilde à Berneval [7] pour le constater : le 4,  visite d’Ernest Dowson, Dalhousie Young, Charles Conder (« Le poète, le philosophe et le peintre » écrira Wilde), le 9, déjeuner à Dieppe chez les Stannard, au Pavillon de Berry, où ils habitent,[8] puis le 10, dîner avec le peintre William Rothenstein et Edward Strangman, du 13 au 16 juin, visite d’un de ses anciens compagnons de Reading, Arthur Cruttenden, le 15, déjeuner à Arques-la-Bataille avec Dowson, le 17, au Café Suisse de Dieppe avec Frits Thaulow, le 20, visite de Gide, le 22, fête du Jubilé pour laquelle Wilde a invité douze petits garçons du village à manger des gâteaux et des friandises en chantant « God save the Queen » et « La Marseillaise »[9], le 23, au Café Suisse avec Dowson et Thaulow, le 29, déjeuner à St Martin L’Eglise avec Dowson.

 

Le début de juillet est marqué par son installation au chalet Bourgeat, loué 32£ et pourvu d’un jardin, de deux chambres d’amis et de deux balcons. Enfin, Wilde a un chez-lui ! Il en profite pour engager un domestique, et tout pourrait aller pour le mieux si l’argent ne lui manquait et s’il n’apprenait par un courrier de Carlos Blacker que Constance, son épouse, est très gravement malade. La visite de Robbie Ross, bientôt rejoint par Reginald Turner, un peu avant la mi-août, le rassérène quelque peu. Mais après leur départ, Wilde commence à ressentir une grande lassitude. Le temps devient exécrable et le secret de son identité vacille. Les gens du village ont trouvé étrange que, seuls, les petits garçons aient été invités au Jubilé de la Reine, et que les visites de Monsieur Melmoth soient exclusivement masculines. On commence à le considérer d’un œil soupçonneux, et il est temps pour lui de fuir un passé qui s’apprête à le rattraper jusque dans son asile. Bosie, dont les courriers le pressent de le rejoindre, sera son fatal recours. Le 15 septembre, il quitte définitivement Berneval pour rejoindre Bosie à Naples. L’intermède normand n’aura duré qu’un seul été pendant lequel il a rêvé d’une « vita nuova », dans la paix et la simplicité d’une campagne française. Aujourd’hui, presque toute trace d’Oscar Wilde a disparu de Berneval. La petite ville a été bombardée pendant la dernière guerre, détruisant la plupart des lieux où il est passé, où il a vécu. Seul, un chemin porte désormais son nom. La « sente Oscar Wilde » a été inaugurée par Merlin Holland le 17 mai 1995. C’est celui qu’empruntait quotidiennement Oscar Wilde pour se rendre de l’hôtel à la plage.

 

Danielle Guérin                                                                                                                                  

 

 



[1]. Mrs Bernard Beere tint le rôle de Mrs Arbuthnot dans « A Woman of No Importance » lors de sa création au Théâtre Royal Haymarket, à Londres, le 19 avril 1893.

[2]. The Complete Letters of Oscar Wilde – Edited by Merlin Holland and Rupert Davis – Londres – Lettre à Robert Ross du 31 mai 1897 – p.869 – Traduction D.G.

[3]. Ibid Lettre à Carlos Blacker du 12 juillet 1897 – p. 911 – Traduction D.G.

[4]. Ibid – Lettre à Robert Ross du 28 mai 1897 – p.858.

[5]. Comme il est indiqué dans The Complete Letters of O.W, cette lettre fut sans doute commencée dès le 24, tout de suite après qu’il ait appris par le journal la démission du gardien Thomas Martin, auquel il avait été reproché d’avoir donné un gâteau à un jeune enfant prisonnier complètement affamé. La lettre sera publiée le 28 mai.

[6]. Francis GuéhoBerneval, Terre d’Exil d’Oscar Wilde – Editions Bertout, « La Mémoire normande » - 2002.

[7]. Ibid.

[8]. La résidence d’Arthur Stannard et de sa femme (qui écrivait sous le nom de John Strange Winter) était l’ancienne résidence d’été de la Duchesse de Berry. Elle s’élevait près de la plage, 28, rue de la Halle au Blé, à Dieppe.

[9]. Dans son fascicule sur Oscar Wilde in Dieppe and Berneval, Donald Mead se réfère à un ouvrage d’Alin Caillas, Oscar Wilde, tel que je l’ai connu, 1971, Il semble qu’il y ait un doute sur le lieu de la fête :  soit à l’Hôtel de la Plage de Berneval-sur-Mer, comme l’affirme Richard Ellmann (Wilde y ayant commandé un énorme gâteau glacé), soit à Berneval-le-Grand, au Café de la Paix, tenu par Mme Darcy, dont le petit fils Marcel s’était chargé des invitations, comme le stipule Jacques de Langlade.

 

 

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