rue des beaux arts

 

NUMÉRO 14 : MAI/JUIN 2008

 

§9. wilde ET SES INTERPRÈTES

 

Par Danielle Guérin

 

La dynastie Redgrave

Sir Michael Redgrave

Text Box:

Sans doute Michael Redgrave est-il le premier de sa famille à avoir commencé à tisser avec Wilde des liens théâtraux qui devaient persister dans la tribu des Redgrave pendant au moins trois générations.

Fils d’un acteur du muet, Roy Redgrave, et de l’actrice Margaret Scudamore, Michael est né à Bristol le 20 mars 1908. Il ne connut jamais son père qui quitta le foyer conjugal alors que  l’enfant n’était âgé que de six mois pour retourner poursuivre sa carrière en Australie. Sa mère se remaria avec un riche planteur de thé, le Capitaine James Anderson, avec lequel il ne s’entendait pas. Il fit ses études à Clifton College, puis à Cambridge (Magdalene College). Sa carrière théâtrale commença dans la Liverpool Repertory Company (1934–36) et se poursuivit à l’Old Vic Theatre de Londres (1936–37). Acteur remarquable, aux multiples talents, il s’illustrera aussi bien au cinéma [The Lady Vanishes d’ Alfred Hitchcock (1938), The Stars Look Down (1939), avec James Mason dans le film tiré de la pièce de Robert Ardrey, Thunder Rock (1943), Dead of Night (1945), puis en Amérique, face à Rosalind Russell,  Mourning Becomes Electra (1947), pour lequel il fut nommé pour l’Academy Award for Best Actor, The Browning Version (1951) pour lequel il reçut le prix de la meilleure interprétation masculine à Cannes, The Importance of Being Earnest (1952), The Dambusters (1954), et 1984 (1956)], qu’au théâtre où il se produisit souvent avec sa femme, Rachel Kempson. Il devait plus précisément se distinguer dans les rôles Shakespeariens (Hamlet, Macbeth, Marc-Antoine, Prospero) et son interprétation de James (The Aspern Papers) et de Tchekhov (Oncle Vania) est demeurée célèbre. Harold Pinter ayant notamment déclaré : "Je sais maintenant que c’est là une des plus grandes performances de tous les temps qui ait jamais été donnée sur scène”.

C’est en 1952, alors qu’il a déjà dépassé la quarantaine, que le metteur en scène Anthony Asquith (fils de l’ex-Premier Ministre Herbert Henry Asquith, qui connaissait bien Wilde, et avait donné l’ordre de son arrestation alors qu’il était Ministre de l’Intérieur) offrit à Michael Redgrave le rôle de Jack Worthing dans « The Importance of being Earnest ». Algernon Moncrieff était joué par Michael Denison, Lady Bracknell par Edith Evans, Gwendolen Fairfax par Joan Greenwood, Cecily Cardew par Dorothy Tutin, Miss Prism par Margaret Rutherford, Canon Chasuble par Miles Malleson. On s’accorde généralement à dire qu’Asquith a réuni là une des meilleures distributions qu’on ait pu imaginer pour la plus célèbre pièce de Wilde. Sa troupe s’entend à révéler la magnifique théâtralité de la prose wildienne, et Jack Worthing est particulièrement bien interprété par un Michael Redgrave brillant et d’une grande élégance.

    Michael Redgrave - Il importe d'etre constant

Michael Redgrave était bisexuel. Il eut une liaison prolongée avec l’acteur Bob Michell qui vécut au foyer des Redgrave comme un « oncle », adoré des trois enfants, alors âgés de 11, 9 et 5 ans. En dépit de cela, son mariage avec Rachel Kempson dura cinquante années et ils demeurèrent ensemble unis jusqu’à sa mort. Il avait d’ailleurs prévenu sa fiancée avant leur mariage, avouant qu’il avait « des difficultés avec sa nature » et qu’il sentait « ne pas être fait pour le mariage », mais elle avait répondu qu’elle comprenait, qu’elle l’aimait et l’acceptait comme il était. Le couple eut trois enfants : Vanessa, Corin and Lynn Redgrave, tous impliqués dans le théâtre, comme le sont aussi leurs propres enfants : Natasha et Joely Richardson, et Jemma Redgrave (seuls à n’être pas comédiens, Luke Redgrave, fils de Corin,  et Carlo, fils de Vanessa et de l’acteur italien Fanco Néro, n’ont cependant pas totalement échappé à l’emprise du théâtre et du cinéma puisque le premier est opérateur cameraman et assistant de production et le second écrivain et réalisateur).

Michael Redgrave est mort le 21 mars 1985, au lendemain de son 77e anniversaire. Il souffrait de la maladie de Parkinson depuis plusieurs années. Le Redgrave Theatre de Farnham, dans le Surrey, lui a rendu honneur en prenant son nom.

Vanessa, Corin et Lynn Redgrave

Les trois enfants de Sir Michael Redgrave (fait chevalier en 1959) ont repris la tradition wildienne.  Pour le centenaire de la mort de Wilde, Corin Redgrave, frère cadet de Vanessa,  s’est produit au Cottesloe Theatre de Londres (Royal National Theatre), où il a interprété In Extremis de Neil Bartlett du 7 novembre au 16 décembre 2000. In Extremis met en scène la visite que la voyante Mrs Robinson (rôle tenu par Sheila Hancock) rendit à Oscar Wilde à sa demande dans la nuit du 24 mars 1895, peu de temps avant le début des procès qui allaient entraîner la ruine de sa vie.  Corin Redgrave enchaînait alors avec l’émouvant texte de Wilde De Profundis dont il fera une lecture au Lyttelton Theatre de Londres (National Theatre) pour trois représentations les 16 juin, 1er et 2 Juillet 2008.

 

Text Box:

En avril 2003, à la British Library, Corin Redgrave a également incarné Oscar Wilde dans une transcription des procès. L’acteur Steven Berkoff (auteur d’une remarquable mise-en-scène de Salomé) interprétait Edward Carson.

Text Box:  Avec ses sœurs Vanessa et Lynn, il a gravé De Profundis en édition limitée.

Il est apparu dans la pièce que Moïses Kauffmann a consacrée aux procès de Wilde : Gross Indecency – The Three Trials of Oscar Wilde  (Outrage aux Mœurs) (Plymouth Theatre Royal), et dans L’Éventail de Lady Windermere (Her Majesty’s theatre, West End).  

 

Lynn Redgrave est elle aussi tombée dans la marmite wildienne quand elle était petite. En 1991, elle est Cecily pour un enregistrement HarperAudio de The Importance of Being Earnest (direction : Peter Wood – avec Alec McCowan (Algernon Moncrieff) ; Richard Johnston (John Worthing); Gladys Cooper (Lady Bracknell) ; Joan Greenwood (Gwendolen Fairfax) ; Irene Handl (Miss Prism) ; Robertson Hare (Canon Chasuble)]. Vingt-cinq ans plus tard, c’est la redoutable Lady Bracknell   qu’elle interprète dans une production du Royal Theatre de Bath (17 janvier/5 mars 2006 – avec Lynn Redgrave (Lady Bracknell), James A. Stephens (Lane), Robert Petkoff (Algernon Moncrieff), James Waterston (Jack Worthing), Bianca Amato (Gwendolen Fairfax), Miriam Margolyes (Miss Prism), Charlotte Parry (Cecily Cardew), Terence Rigby (the Rev. Canon Chasuble), Geddeth Smith (Merriman) and Greg Felden (Footman)], production qui se transportera ensuite aux Ėtats-Unis, en particulier à Los Angeles (Ahmanson Theatre) et New York (Harvey Theater).

 

             Lynn Redgrave as Lady Bracknell    

 

Sa sœur aînée, Vanessa Redgrave, incarne une magnifique Lady Wilde dans le film de Brian Gilbert, Oscar Wilde, avec Stephen Fry dans le rôle-titre. Le jour de sa naissance, le 30 janvier 1937, Lawrence Olivier, qui jouait Hamlet aux côtés de Michael Redgrave (rôle de Laertes), annonça au public : « Mesdames et Messieurs, cette nuit, une grande actrice est née. Laertes a une fille ».

Elle fait ses débuts au théâtre en 1958 dans « A touch of the sun » où elle partage l’affiche avec son illustre père (qu’elle aura la même année comme partenaire au cinéma dans "Behind the Mask"), et devient vite une des étoiles montantes de la scène anglaise. Tous ses personnages symbolisent la femme moderne, intelligente, qui contient ses passions sous un masque impassible. Elle épouse le metteur en scène Tony Richardson, à qui elle donne deux filles, Joeley et Natasha. Leur mariage s’effondre en 1967 et, pendant le tournage de Camelot, elle rencontre le comédien italien Franco Nero avec lequel elle aura un fils, Carlo. Tandis que sa réputation croît, elle s’engage résolument dans une action politique d’extrême gauche, protestant contre la prolifération des armes nucléaires et contre la guerre du Vietnam et se porte candidate du parti révolutionnaire des travailleurs qui milite pour l’abolition du capitalisme et de la monarchie anglaise. Avec son frère Corin, elle s’implique dans le Parti pour la Paix et le Progrès, farouche adversaire de l’intervention en Irak, qui se bat pour les droits des dissidents et des réfugiés. À partir des années 70, sa carrière connaîtra des hauts et des bas, mais elle s’est stabilisée dans les années 90 où elle apparaît dans des films importants comme Howard End ou Little Odessa. C’est en 1997, l’année où elle tourne Mrs Dalloway, qu’elle apparaît sous les traits de Speranza, la mère d’Oscar Wilde, rôle secondaire, mais qu’elle interpréte avec force et sensibilité.

[Picture of Speranza]

Peut-on désormais imaginer Lady Wilde vieillissante avec un autre visage que le sien ?

Le 13 octobre 2000, elle rendra hommage à celle qu’elle incarna en dévoilant une plaque au domicile londonien où vécut la mère d’Oscar, dans Oakley Street, Chelsea.

En 2002, le Royal Theatre Haymarket affiche L’éventail de Lady Windermere sous la direction de Peter Hall. Vanessa Redgrave, qui joue Mrs Erlynne, partage l’affiche avec sa fille, Joely Richardson, qui interprète la jeune Lady Windermere (Joely Richardson (Lady Windermere), Peter Gordon (Parker), Jack Davenport (Lord Darlington), Googie Withers (The Duchess of Berwick), Clare Swinburne (Lady Agatha Carlisle), David Yelland (Lord Windermere), Philippa Urquhart (Lady Stutfield), Frank Jarvis (Sir James Royston), Tina Jones (Lady Plymdale), Roger Hammond (Mr Dumby), Mary Duddy (Mrs Cowper-Cowper), Ross Brooks (Mr Guy Berkeley/Gentleman's Gentleman), Pamela Gibson (Lady Jedburgh), Amanda Shillabeer (Miss Graham/Rosalie), Richard Laing (Mr Hopper), Lord Augustus Lorton (John McCallum), Robert Hands (Mr Cecil Graham), Vanessa Redgrave (Mrs Erlynne).

   

 

Vanessa Redgrave s’est définitivement imposée comme une grande dame de la scène anglaise. Comme la digne héritière de son père.

 

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