rue des beaux arts

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Numéro 13 : MAI/JUIN 2008

 

§8.  THE CRITIC AS ARTIST

 

De Sébastien RUTES : « Le linceul du vieux monde »

 

(Ed° L’Atinoir, janvier 2008)

 

Le linceul du vieux monde

 

Lou Ferreira

 

Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira :
Nous tisserons le linceul du vieux monde,
Car on entend déjà la tempête qui gronde.

(Les Canuts - Paroles et Musique: Aristide Bruant   1894)

 

Inutile d’attendre la fin de la première partie de l’ouvrage de Rutès pour se demander où il nous emmène. Il faut tout de suite plonger dans cet univers fin de siècle auprès des anarchistes (surtout), accompagnés d’un Wilde errant (souvent) et de quelques idéologues fascisants qu’un Max Nordau aurait aisément entraînés dans ses congrès.

Là, tout s’enchaîne.

 

Ce qui nous semble alors frappant dans le récit libertaire de Rutés, c’est la question centrale de la Liberté qu’il pose implicitement, et cela, au sein d’un monde s’industrialisant... D’un côté, la critique de la propagande par le fait des Ravachol, Caserio et consorts qui ouvre la controverse sur la liberté d’expression absolue lorsqu’elle n’épargne pas les innocents; de l’autre, la démonstration que de nombreux groupuscules fascistes ou réactionnaires, refusent eux aussi les extravagances qui annoncent le déclin de ce vieux monde, et s’octroient la liberté du crime ou de la destruction des êtres (en particuliers de nombreuses jeunes femmes), et de nouvelles expressions esthétiques comme la tour Eiffel.

 

En effet, la grande Dame déplait à tout le monde dans cette période Dreyfusarde et antisémite bouillonnante, et Wilde lui-même s’invite dans le roman à l’aventure (douteuse ?) qui consiste à s’organiser avec une bande de touchants laissés-pour-compte pour la détruire. Détruire la tour Eiffel, symbole de la folie industrielle naissante, de l’avènement de l’exposition universelle et des pseudos progrès scientifiques qui ravagent tout sur leur passage, avec autant de mépris que la moralité anglaise achèvera physiquement Oscar Wilde.

 

Reprenons.

Tout se déroule entre Septembre 1899 et le 31 décembre 1900. Une bande d’amis anarchistes avec leurs souvenirs terribles de combats réguliers contre toute forme d’ordres établis et de corruptions officieuses, décident de mener une enquête au sujet de crimes étranges qui blessent et tuent de jeunes femmes. Les « piqueurs ».

Or, les anarchistes étant les « terroristes » de la Belle époque, les basses œuvres policières sont grossièrement orientées. Les forces publiques ne s’embarrassent jamais de complications éthiques et politiques.

Wilde, lui, est désœuvré, il écoute ses amis de passage, les suit avec sa bonhomie et ses aphorismes en guise de fiche de paie. Les anars, les miséreux, les révoltés de la « belle époque » le nourrissent, le respectent et l’entraînent avec eux dans leur enquête  non sans toujours le comprendre. Mais il y a de l’affection pour le poète dans toutes les lignes de Rutès, il y a de la lucidité, de la délicatesse surtout.

A aucun moment il n’est fait étalage des raisons qui ont perdu Wilde, des faits dits « dégradants » qui l’ont amené devant des juges et conduit à Reading. Toujours, ses camarades d’infortune le portent, le supportent aussi avec ses théories esthétiques entre deux verres d’absinthe, et c’est avec eux que Wilde va aussi décider de faire « sauter » la Tour Eiffel pour l’affront de la laideur qui est bien plus offensante que cette puissance industrielle meurtrière qu’elle symbolise.

 

Les couleurs que Rutès offre à Wilde sont émouvantes et réalistes : C’est un gros et grand monsieur qui rend (à sa manière) aux amis de bistrot, l’amitié qu’ils lui offrent sans calcul.

Alors la Liberté de penser, d’aimer, d’être et de contester envahit l’ouvrage de Rutès : Wilde n’est pas méprisant, ni méprisé dans les mots de l’auteur, il soulève toujours une infinie tristesse et de la révolte à propos de son sort. Oscar apparaît comme un doux utopiste qui choisit toujours l’imagination au détriment du raisonnable.

Parce que leurs objectifs à tous, ont quelque chose de désespéré : Pourquoi et comment détruire la Tour Eiffel ? (Volonté de Wilde ici). Comment mener l’enquête pour venger la mort de ces femmes ? Tous sont déterminés à faire justice. A rendre justice : sur la société industrielle qui avilit la majeure partie de la population, et sur les faibles, victimes d’actes indécents, meurtriers justement.

 

Les anarchistes ne doivent pas offrir au monde une vision aussi nauséabonde et lâchement meurtrière. 

C’est auprès d’eux que Wilde conservera toute sa folie et sa grandeur.

 

Et puis ils n’ont rien à perdre, ils ont leurs valeurs humanistes à proposer justement : combattre la violence (même des anarchistes, nous l’avons dit) contre des innocents, celle des politiques qui ont su si bien régler leurs comptes avec les Communards (par exemple), celle des groupuscules réactionnaires qui se battent pour des idéaux quasi-kantiens. La misère, ça ne peut plus durer.

 

Mais le statut de la Liberté pose problème : Tous se battent pour elle. Pour leur liberté ontologique et sociale. Pourtant leurs moyens, leurs buts, leurs motivations sont contestables. Si la résistance par la destruction est un de leurs points communs à tous, il n’empêche tout de même que la volonté de liberté des compagnons (de beuverie et de lutte) qui entraînent avec eux Wilde, s’annonce soit utopique (la Tour Eiffel est toujours debout), soit rusée (le coupable, le cerveau des meurtres est retrouvé). On sent alors que l’homme demeure un simple maillon de la grande chaîne des causes et des effets et que le problème de l’organisation politique en amont et en aval est toujours périlleux…Et nécessaire.

 

De plus, Rutès met dans la bouche d’un Wilde trop fatigué des mots qui sonnent justes et d’autres qui donnent tout simplement chair au roman : la présence du poète irlandais vacillant au milieu des amis de Bruant apporte de la force au contenu du récit, elle permet les contradictions, de belles surprises et des intonations bien wildiennes comme :

 

« ….Les Anglais, ces héritiers de Tartuffe, ces émules de Caliban, ces boutiquiers, ces bourgeois qui vont par le monde armés d’un carnet de chèque et d’une poignée de dictons, me manquent ! Me pardonneront-ils d’avoir proclamé qu’ils réalisent chaque jour le miracle de transformer le vin en eau ? Il semble qu’en définitive je m’étais habitué à eux plus qu’ils ne s’étaient habitués à moi… » p.46

 

Ou encore :

 

« J’ai refusé d’emprunter le chemin de la vertu car on y faisait la queue. L’autre était désert, je m’y suis engagé. Vous savez que les Anglais ont si peu d’imagination, qu’aucun vice digne de ce nom ne leur vient à l’esprit ? (…) » p.126

 

Nous préférons croire que la liberté de Wilde est une liberté dite « positive », celle qui consiste à être son propre maître.

Malgré l’absinthe et la mise à mort réussie, l’ouvrage se termine certes, par le décès de Wilde et de quelques camarades de Paris, mais nous quittons Rutès avec la sensation que cette liberté positive était non seulement une claire indépendance face à toutes sortes de contraintes extérieures (ne plus rien posséder par exemple), mais surtout par la décision, le choix authentique d’être soi-même par soi-même.

Une forme d’autonomie qui se continue à travers des actes de rébellions anarchistes - qui ont leur sens et leur place dans l’histoire de la deuxième moitié du 19ième siècle d’abord- et tout autant aujourd’hui, et qui confère parallèlement à un écrivain tel que Wilde, une position qui impose des questionnements sur ses critiques esthétiques, éthiques. Et ce, face à une machine juridique par exemple…

 

Oui le vieux monde a emporté dans son linceul Wilde et ses camarades, mais les débats qu’ils suscitent tous aujourd’hui, relèvent de la nature même de la liberté qui fait (de toute façon) de chaque homme un commencement et un « commenceur » pour reprendre les termes d’Hannah Arendt… 

 

Lou FERREIRA

 

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