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Numéro 14 : MAI/JUIN 2008
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§1.
EDITORIAL
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Dîner avec la Duchesse |
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Mary Anderson |
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Le
manuscrit autographe de La Duchesse de
Padoue appartenant à la collection de l’Université de Leeds qui vient
d’être mis à la disposition du public, laisse apparaître dans le coin droit
de la page de couverture l’inscription suivante : « Written in
Paris in the XIX Century » (écrit à Paris, au XIXe siècle). On retient
généralement la date de 1883. Il semble évident cependant que la gestation de
la pièce ait commencé dès le séjour de Wilde en Amérique l’année précédente,
en 1882 ([1]), séjour
au début duquel il a assisté à une représentation de Roméo et Juliette, avec la jeune actrice Marie Anderson dans le
rôle de Juliette. Elle jouit à ce moment là d’une immense popularité auprès
du public américain qui l’a baptisée « Our Mary » (notre Marie).
Wilde lui a écrit début septembre 1882 de son hôtel de New-York pour la
rencontrer et lui proposer d’écrire à son intention une pièce qui – selon lui
- doit apporter à l’interprète « la gloire de Rachel », et à
l’auteur « la notoriété de Victor Hugo ». Wilde ne doute de rien.
Il n’a publié d’autre œuvre dramatique que Véra ou les Nihilistes (1880), qui, d’ailleurs, n’a pas été
montée, mais sa lettre déborde
d’élogieuse effusion et de volubilité romantique : « Je veux voir
mon œuvre reprendre vie, mes vers gagner une splendeur nouvelle par votre
flamme, une musique nouvelle par vos lèvres » ([2]). Comme il déclare ne rien
pouvoir faire avant d’avoir rencontré celle qu’il place « au rang des
plus grandes actrices du monde » (un peu de flagornerie ne nuit pas…),
il n’en a pas écrit le premier mot. Mais sans doute, dans sa tête, en a-t-il
déjà jeté les bases. Et il lui faudra bien se mettre sérieusement au travail
après avoir enfin rencontré Mary Anderson (le premier rendez-vous n’ayant pas
eu lieu pour des raisons obscures) puisque le contrat qu’il signe porte une
date limite pour la remise de la pièce : le 1er mars 1883. Wilde a
l’intention de se rendre à Paris après son retour des Etats-Unis, et sans
doute arrive-t-il déjà avec une ébauche dans ses valises, ébauche commencée
en Amérique, poursuivie en Angleterre et à laquelle il mit la dernière main
dans sa chambre de l’hôtel Voltaire à Paris. Wilde nourrit alors l’ambition
d’écrire des drames, adoptant ainsi la tradition du théâtre romantique,
spécifique du XIXe siècle. On a pu dire de sa pièce qu’elle était Hugolienne.
On peut aussi y reconnaître des échos Shakespeariens (Hamlet pour le thème de la vengeance de la mort du père – Macbeth pour certaines répliques de la
Duchesse et son obsession du sang sur ses mains qu’elle n’arrive pas à laver)
ou Jacobéens (dont l’un des chefs de file, John Webster, avait écrit La Duchesse de Malfi). L’Italie de la
Renaissance est en vogue dans la plupart des œuvres du théâtre romantique,
qui fourmillent de ducs tyranniques, de duchesses adultères, de cardinaux
doués pour l’intrigue, de nobles gentilshommes, de traîtres armés de poisons et
de dagues ; des pièces longues et sombres, aux ressorts mélodramatiques
où les héros meurent tous tragiquement. Le jeune Wilde, dont l’art dramatique
balbutie encore un peu, puise largement dans la fougue et la noirceur du
répertoire romantique. Et en lisant La
Duchesse de Padoue, comment ne pas établir un parallèle avec Lorenzaccio ? Sans doute Wilde a-t-il
lu Musset, mais il n’est pas sûr qu’il ait connu cette œuvre, jamais jouée du
vivant de l’auteur en raison de sa longueur, du nombre effarant de scènes, de
décors et de personnages (de même La
Duchesse de Padoue sera réputée « injouable» ([3]), et
pourtant Lorenzaccio et Guido Ferranti partagent bien des choses en commun.
Tous deux sont de haut lignage, et peuvent prétendre au pouvoir ; nobles
jeunes gens orphelins de père, ils se glissent dans l’intimité du tyran et en
deviennent le favori dans le but secret de l’assassiner. Mais le dessein de
Lorenzaccio est politique tandis que celui de Guido ne l’est pas. Et l’un ira
jusqu’au bout de son crime au prix de sa pureté, tandis que l’autre en sera
détourné par l’amour. Tous deux mourront cependant, victimes de leur passion
malheureuse (la cause de la République chez Musset, l’amour de la Duchesse
chez Wilde). Dans les deux pièces, l’intrigue se déroule sensiblement à la
même époque – celle de la Haute Renaissance, dite Cinquecento – à Florence,
et à Padoue (mais le titre primitif de la pièce de Wilde était La Duchesse de Florence). Et Béatrice
a parfois des accents de la marquise Cibo quand elle essaie de rendre le Duc
plus compatissant envers le peuple maltraité. |
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Á Paris,
Wilde a du mal à respecter les délais prévus par le contrat qui le lie à Mary
Anderson et lui assure un versement de mille livres à la signature et de
quatre mille livres supplémentaires à l’acceptation de la pièce. C’est
essentiellement grâce à cette manne américaine qu’il peut mener grand train à
Paris et régaler son ami Robert Sherard qu’il emmène dans les meilleurs
restaurants en disant : Nous dînons avec la duchesse. Il termine le 15 mars, et envoie avec deux
semaines de retard à Marie Anderson le manuscrit qu’il considérait comme
« le chef-d’œuvre de ma jeunesse ». Las, le 23 avril, un télégramme
de Mary Anderson arrive à l’hôtel Voltaire, qui ne s’embarrasse pas de vaine
diplomatie : « Votre
duchesse n’aurait pas de succès entre mes mains, car le rôle ne me convient
pas ». Adieu, veaux, vaches, cochons, couvées ! Les rêves de gloire
s’écroulent et Wilde, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, se contente
de dire à Sherard en masquant comme il peut sa déconvenue : Robert,
c’est très ennuyeux. Nous ne pourrons pas dîner avec la
duchesse, ce soir. Il devra attendre presque huit ans avant que sa pièce
soit portée à la scène. Elle fut montée en 1891 au Broadway Theatre de
New-York par le tragédien américain Lawrence Barrett ([4]), avec Mina Gale dans le rôle de
Béatrice ([5]). L’œuvre avait changé de titre et
était présentée sous le titre Guido
Ferranti, transférant ainsi l’intérêt de l’héroïne au héros. Le nom de l’auteur n’était pas mentionné
(déjà !) même s’il s’agissait plus ou moins d’un secret de polichinelle,
comme en atteste cet article du New
York Times du |
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La fréquentation semble
satisfaisante : « L’audience était nombreuse et comptait plusieurs
célébrités. La tragédie a été accueillie favorablement ». |
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Il est
communément admis que Guido
Ferranti ne tint l’affiche que
trois semaines. Cette assertion semble cependant démentie par un autre
article du New York Times qui
affirme : « Guido Ferranti entame cette nuit sa troisième semaine
de représentations au Broadway Theatre. Le nombre des réservations n’ayant
cessé d’augmenter, Mr. Barrett a pris la décision de conserver la pièce à
l’affiche au moins quinze jours supplémentaires, et n’a pas encore annoncé
d’autre programme pour la suite. L’interprétation du rôle-titre par Mr.
Barrett a reçu un accueil enthousiaste et il a été rappelé plusieurs fois
après le tomber de rideau […].
Les locations pour Guido Ferranti
sont complètes pour les deux semaines à venir. » ([7]) |
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Quoi qu’il en soit, la carrière de la
pièce tourna court après les représentations de New-York. Elle ne fut pas
reprise à Londres et les
représentations allemandes connurent un sort peu glorieux. Sur la fin de sa vie, en 1898, Wilde
lui-même reconnut que La Duchesse de
Padoue ne convenait pas à la publication. Convenait-elle à la
scène ? Elle fut en tout cas peu jouée et n’eut jamais les honneurs
d’une grande salle à Paris. Il y a pourtant dans cette pièce imparfaite,
souvent emphatique et trop bavarde, d’assez belles promesses qui laissent
augurer des futurs succès de Wilde dans l’art dramatique anglais. Peut-être
faudrait-il un metteur en scène inventif et audacieux pour redonner vie à
cette œuvre de jeunesse et permettre au public de redécouvrir cette autre
facette de Wilde, encore bien méconnue. |
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Danielle Guérin |
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retour à la table
de matières |
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[1]. Dans la
copie offerte par Robert Ross en 1910 au
British Museum, celui-ci précise dans une note : « La Duchesse de Padoue
fut écrite en 1882 et terminée en mars
1883 ».
[2]. Complete
Letters, Edition Merlin Holland et Sir Rupert Hart-Davis – Fourth Estate,
[3]. « Le
théâtre anglais du XIXe siècle se divisait […] en pièces qui n’étaient pas
lisibles et en œuvres qui n’étaient pas jouables », écrit Robert Merle
dans son « Oscar Wilde » - Editions de Fallois, 1995, p.295.
[4]. La pièce
avait failli être montée par Edward Godwin, en 1885, à l’Olympic Theatre de
Londres. Godwin avait envisagé de distribuer le jeune premier Kyrle Bellew dans le rôle de Guido et
l’actrice accomplie Alice Lingard dans celui de la Duchesse. Malheureusement,
le projet de Godwin n’aboutit pas. Cf Joseph Donohue, ‘E.W. Godwin’s failed production of The Duchess of Padua’, The Wildean, No. 30, janvier 2007, pp 36
à 43.
[5]. F. Vroom
interprétait Simon Gesso, duc de Padoue.
[7]. New York Times,