Après la condamnation d’Oscar Wilde, quelques voix s’élevèrent dans les cercles littéraires parisiens pour prendre sa défense. Celle de Stuart Merrill fut parmi les premières à se faire entendre en faveur de celui qu’il avait rencontré à Londres en 1890, et qui était devenu un ami.
Né en 1863 à Hampstead, près de New-York, dans une vieille famille bourgeoise d’origine anglo-écossaise, Merrill avait quitté les Etats-Unis dès l’âge de trois ans, son père, George Merrill, ayant obtenu un poste de conseiller juridique à la Légation Américaine de Paris. Merrill grandit donc dans la capitale française, entre le boulevard Malesherbes et l’avenue d’Eylau, où s’était successivement établie sa famille. Au lycée de Vanves, puis au lycée Condorcet (alors lycée Fontanes) où Mallarmé fut professeur d’anglais, il s’imprègne profondément de la culture française et s’implique rapidement dans la vie culturelle en publiant ses poèmes dans une petite revue intitulée « Le Fou ». La première marche était franchie. Il gravit la deuxième en collaborant à la revue « Lutèce » qui regroupait les jeunes poètes décadents, admirateurs de Verlaine : Jean Moréas, Laurent Tailhade, Henri de Régnier, Ernest Raynaud et quelques autres des turbulents jeunes-gens de la future École Romane.
Merrill était lancé dans les cercles parisiens mais, en 1884, année de parution du roman qui allait devenir la bible des Symbolistes : « À Rebours », de Joris-Karl Huysmans, il dut les abandonner pour rentrer aux États-Unis avec sa famille après dix-huit années passionnément françaises. Il ne reviendra à Paris qu’en 1889, après la mort de son père, pour un bref séjour pendant lequel il se hâte de reprendre contact avec le milieu littéraire qui, dira-t-il, « se compose essentiellement d’un flacon d’alcool avec des poètes autour »[1]. C’est le temps des soirées de « La Plume » où Deschamps réunit chaque soir au « Soleil d’Or » des artistes comme Rachilde ou Moréas. Courte pause avant de repartir sillonner l’Europe, de Bayreuth où il va écouter religieusement Wagner, à Vienne, Naples et Rome, en s’arrêtant à Londres où il va faire la connaissance d’Oscar Wilde dont il a déjà publié « L’anniversaire de l’Infante » (sous le titre : « L’anniversaire de naissance de la petite princesse ») dans le « Paris illustré » du 20 mars 1889 (ce fut la première œuvre de Wilde à être publiée en français). Les deux hommes ne peuvent que s’entendre. Leurs goûts artistiques très proches, leurs idées socialisantes (même si celles de Merrill sont beaucoup plus profondes que celles de Wilde), leur commun amour de la langue et de la culture française, les rassemblent. Et c’est tout naturellement Merril qui va introduire Wilde auprès de Moréas (né Ioannis Papadiamantopoulos) au cours du fameux dîner de « La Côte d’Or »..
Quand il rentre à Paris, fin mai 91, Merrill s’installe 66, rue de Seine et fréquente assidûment « La Côte d’Or », à l’angle de la rue Racine et de la Rue Médicis où Verlaine vient parfois partager leur table. Wilde qui, à Paris, désire connaître tous ceux qui comptent dans le monde littéraire, a souhaité cette rencontre avec l’extravagant poète grec, lui aussi amoureux fou de la langue française. Merrill a tout organisé et il accompagne Wilde au dîner où Moréas les attend, entouré de toute la jeune garde de l’école romane. On a souvent relaté le fiasco que fut cette soirée où Wilde, agacé de la prééminence de Moréas, aurait prématurément quitté la table, vexé de n’être pas le roi de la fête. C’est en tout cas la version donnée par Merrill, mais Ernest Raynaud, qui participait au dîner, la conteste en affirmant que Wilde n’était parti que pressé par d’autres obligations : « Ce n’est donc pas le sujet de nos vers qui avait pu froisser Wilde et je ne pense pas qu’il ait été froissé de rien»[2].
Autre repas fameux : celui qui se déroule au Café d’Harcourt le 29 novembre 1891, où Wilde rencontre pour la première fois André Gide, les autres convives étant Pierre Louÿs et sans doute Stuart Merrill, selon William Rothenstein (mais on peut hésiter entre lui et Marcel Schwob)
En 1893, Merrill tient table ouverte dans son appartement du 53, quai de Bourbon, et il arrive à Wilde de partager ces agapes. « Qui l’a vu, gigantesque, glabre et rose, tel un grand prêtre de la lune au temps d’Héliogabale, partout à Paris où l’on rêve, où l’on pense, où l’on détrousse : chez Stéphane Mallarmé, dont l’ensorcelante parole, bercée au rythme de ses gestes évocateurs, l’enchanta comme la voix même du mystère ; dans les cafés du quartier latin, où il sut doctement discuter, entre demi-tasse et bock, le romantisme avec Jean Moréas et le symbolisme avec Adolphe Retté ; enfin au Château Rouge, dont les habitués, séduits par la discrète affabilité de ses manières, le prirent pour le prince de quelque fabuleux royaume du Nord. Et partout où il passait, chez les gentilhommes de la plume ou de la pince-monseigneur, il se créait des amitiés : s’il excita l’admiration de Henri de Régnier, il provoqua l’enthousiasme de Bibi-la-Purée. Ce géant à l’œil perdu, au sourire vague, à la démarche orientale, c’était Oscar Wilde, le maître de l’école esthétique en Angleterre »[3].
Tel est l’élogieux portrait que Merrill trace de celui qui lui confie la relecture de Salomé et le soin d’en corriger les imperfections grammaticales. Il sollicitera également l’avis de Marcel Schwob, de Pierre Louÿs et d’Adolphe Retté, mais, racontera Merrill dans ses Souvenirs sur le symbolisme : « Wilde finit par se méfier de Retté autant que de moi, et ce fut Pierre Louÿs qui donna le dernier coup de lime à Salomé. » S’il est vrai qu’Oscar Wilde ne retiendra que peu des corrections proposées par ses amis français, la démarche qu’il effectua auprès de Merrill semble assez significative de leur degré d’estime, même s’il faut prendre en compte le fait que Merrill était alors régisseur du théâtre de l’Œuvre, ce qui le mettait dans une position privilégiée pour relire efficacement les écrits d’un auteur de théâtre.
Cette sympathie partagée, Merrill sera l’un des rares à ne pas la renier quand le bras de la justice anglaise s’abattra lourdement sur Wilde. Le vibrant appel qu’il lance en sa faveur dans « La Plume » en novembre 95, s’adresse au monde littéraire anglais et français dont il espère le soutien pour obtenir un adoucissement au sort du prisonnier qu’on prétend malade et désespéré. L’écriture en est certes passionnée, mais elle s’exerce autant que possible à la neutralité, se gardant de porter le moindre jugement sur la culpabilité de Wilde ou sur l’injustice de l’arrêt rendu à son encontre. Merrill jugule son indignation et la maîtrise autant qu’il peut dans cette lettre ouverte qui se veut un simple appel à l’humanité, en même temps qu’une défense de l’art, privé par la mort possible de Wilde d’un auteur au brillant passé littéraire.
Quand il publie cet appel avec Léon Deschamps, Merrill est persuadé d’obtenir l’appui de tous ceux qui pèsent dans le petit monde des lettres. Sa désillusion sera cruelle, la pétition n’ayant recueilli que très peu de signatures, ce qui lui interdit toute action. Quelques noms célèbres accompagnèrent leur refus de commentaires assez ignobles. Zola ne signa pas, parce qu’il craignait d’être manipulé : «Enfin, de qui émane la pétition ? s’inquiétera-t-il […] Veut-on se servir de notre nom pour se tailler une carte-réclame sur le dos du prisonnier ? »[4]
Le 1er janvier 1896, un nouvel article publié dans « La Plume » sous le titre « Epilogue » fait le bilan de ces défections multiples. Merrill y laisse éclater son mépris et sa colère contre ceux dont les réactions frileuses, voire carrément insultantes, l’ont scandalisé. Il n’y épargne personne, ni Victorien Sardou qui a répondu d’un air dégoûté « C’est une boue trop immonde pour que je m’en mêle, de quelque façon que ce soit [5] », ni Anatole France qui s’est inquiété de savoir en quelle compagnie il serait, ni Maurice Barrès qui trouve qu’il a bien assez fait en recevant Wilde avec politesse lors de ses séjours à Paris, ni même Émile Zola dont Merrill se rapprochera pourtant au moment de l’affaire Dreyfus, le courage de l’écrivain ayant forcé son admiration au point qu’il attendra debout dans la rue pendant des heures le passage de son cortège funéraire.
Stuart Merrill ne reverra pas Wilde après sa disgrâce et son retour à Paris. Il n’assistera pas non plus à ses funérailles. Au moment de la mort d’Oscar, une mauvaise grippe le retient au lit, et c’est sa femme (peinte en 1892 par Jean Delville sous le nom de Mysteriosa) qui accompagne la dépouille de Wilde au cimetière de Bagneux, dans une des trois voitures louées par Ross. Il lui rendra cependant une sorte de dernier hommage en traduisant en français dans « La Plume » du 15 décembre 1900 son conte « Le Rossignol et la Rose ».
Aujourd’hui l’auteur des Fastes et des Gammes est tombé dans un relatif oubli. Une petite place plantée d’arbres porte son nom dans le quartier de la Plaine Monceau, à Paris, et on peut voir son buste au cimetière du Père Lachaise. Peu de gens savent qu’il est enterré là, et peu s’arrêtent devant sa tombe. L’attention des visiteurs de la 89e section est appelée ailleurs, retenue par l’ombre d’un grand sphinx, par une pierre aux baisers rouges. La tombe d’Oscar Wilde est là, à quelques pas, juste de l’autre côté de l’allée. Un hasard facétieux les a réunis dans un même espace. Une même terre amie accueille ensemble ces deux exilés.
Danielle Guérin
Quelques œuvres :
· Les gammes : vers, Vanier, Paris, 1887.
· Les Fastes : 1891
· Petits poèmes d'automne 1895
· Les quatre saisons : poèmes, Mercure de France, Paris, 1900.
· Prose et vers : œuvres posthumes, A. Messein, Paris, 1925.
A PAUL VERLAINE.
I
Par le jardin royal, en l'arôme
des roses,
La princesse aux yeux pers, sœur nubile des fleurs,
Erre en pleurs au vouloir de ses rêves moroses :
Les mille et mille voix du triomphal
matin
Lui murmurent l'amour, et le soleil sommeille
En ses cheveux épars sur son col enfantin.
Un jet d'eau dont la gerbe en perles d'or ruisselle
Parmi les boulingrins aux bordures de buis
S'irise de reflets d'ambre et de rubacelle.
La brise heureuse a ri sous l'osier des taillis
Et les oiseaux issus des massifs de verdure
Se sont, au bleu des airs, grisés de gazouillis.
Mais ni le brouillard rose
et rouge des corolles,
Ni l'eau mirant le ciel ensoleillé d'avril,
Ni les rameaux émus de vivantes paroles,
Ne peuvent divertir la douce déraison
De l'Infante qui va vers la haute terrasse
D'où le regard des rois rôde vers l'horizon.
Stuart Merrill – Extrait des Gammes
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[1] Stuart Merrill – La contribution d’un américain au Symbolisme français – Marjorie Louise Henry – Paris – Librairie ancienne Honoré Champion - 1927
[2] Ernest Raynaud, La Mêlée symboliste, Portraits et Souvenirs, Paris, La Renaissance du livre, 1920.
[3] Oscar Wilde - La Plume – 15 mars 1893
[4] Stuart Merrill – La contribution d’un américain au Symbolisme français – Marjorie Louise Henry – Paris – Librairie ancienne Honoré Champion - 1927
[5] Pour Oscar Wilde – Elisabeth Brunet - 1994