Léon Lemonnier, La vie d’Oscar
Wilde, éditions de la nouvelle revue critique,
Résumé critique :
1) Le sublime en Wilde
2) Préambule
à la justification du châtiment de Wilde
3) Interprétations
de la psychologie wildienne
Le sublime en Wilde
A en croire
Il ne faudra donc pas s’attendre à ce que les théories esthétiques, les contes et les essais de critique sociale de Wilde soit abordés par Lemonnier. Là n’est pas son propos. Ce qu’il faut essentiellement reconnaître à l’auteur irlandais, c’est d’avoir été à lui tout seul une œuvre d’art. Il n’en n’a pas produit en soi, mais la beauté de son être même, sa capacité de représentation dans un monde terne et balbutiant était la preuve que même si la Nature n’avait pas doté Wilde de beaux atouts, il avait pourtant réussi à devenir un des hommes les plus séduisants de sa génération.
Sa force se retrouve alors dans cet aspect particulier de l’esthétique Baudelairienne : L’artiste est celui qui célèbre et transforme la laideur en beauté. Wilde a pu devenir à lui seul une curiosité artistique parce que son imagination a été au service de son aura, plus que de son œuvre.
Le sublime en Wilde est d’avoir compris qu’il fallait abandonner la quête de l’utilité, s’affranchir par période du principe de raison (ne pas élaborer constamment une structure intellectuelle du beau) pour contempler ce qu’il désirait en tant que beauté pure. Plus précisément, il a été la volonté même qui transforme le meilleur de la nature en ce qu’il y a de divin dans l’art : partir de ce qui est déjà pour devenir unique ; commencer par imiter les autres pour délivrer en soi le génie de la représentation personnelle.
Un autre aspect du sublime en Wilde tient à sa générosité à l’égard des artistes, (puis des laissés-pour-compte) ; à son absence totale de vulgarité et surtout à sa dernière révérence : offrir au monde sa crucifixion après avoir connu ce qu’il y a d’unique dans la passion. La passion de Wilde a conduit aux vertiges du châtiment, et il nous a offert ainsi la possibilité d’expier le dégoût que son homosexualité provoquait. Il n’a subsisté de son histoire et de ses écrits que la beauté de ses douleurs.
Léon Lemonnier lui rend hommage à ce titre : avoir réussi à se faire admirer grâce au théâtre – au service de son aura -, et avoir réussi à se faire aimer après une condamnation méritée et une fin de vie pitoyable.
Nous sommes en pleine éthique judéo-chrétienne : Le corps de Wilde est sauvé par sa rédemption morale. Le pardon est admis à partir de son lynchage politico-judiciaire. Ainsi la punition ou la réparation remettent les choses en ordre, rétablissent l’équilibre : elles replacent Wilde dans le bien, que le dérèglement des sens lui avait fait quitter. Tout va mieux.
Lemonnier, en publiant cet ouvrage en 1931, termine son avant- propos en ces termes :
« Puisque nous nous piquons de mesure et de lucidité, ne nous indignons pas et ne déclamons point, cherchons à comprendre. »
Oui essayons.
Préambule à une justification du châtiment de
Wilde
A propos de Speranza, la mère de Wilde, Lemonnier constate les mêmes travers que pour son fils en plein succès : elle est immorale, excentrique, cache son âge, cultive le paradoxe, elle n’est guère patriote mais a plutôt « besoin de se faire remarquer en défendant une cause » (p.18). Quant à son père Sir William : « C’est de lui sans aucun doute que Wilde hérita cette sensualité prête à s’assouvir sur toute proie » (p.16).
En termes explicites ou moins hypocrites, puisque Lady Wilde était grotesque et Sir William obsédé sexuel, Oscar ne pouvait pas sortir du cercle sans une crucifixion qui laverait son âme enfin.
Et Wilde est un pêcheur. Il n’a pas seulement souillé les draps de ses amants, il a aussi menti sur ses facultés imaginatives alors que tout dans son œuvre n’est que pâle copie du talent des autres. Et cela est aussi insupportable que le pêché de chair (homosexuel s’entend).
Alors défilent Whistler et son génie oratoire que Wilde ne cessait de courtiser pour mieux voler l’âme ; Daudet qui avait raison de le trouver affecté, (et tous s’en offusqueront à juste titre) ; ou encore Zola et l’impossibilité de signer la pétition en faveur du poète parce que socialement ses actes obscènes ne servent aucune cause.
Mais Wilde a construit son tombeau avec d’autres planches encore : Que dire du théâtre où les comédiens étaient si peu respectés de lui puisqu’il les jugeait « inutiles » ? (p.96) ; Que penser de la fierté puérile de l’auteur lorsqu’il admirait ses avantages physiques en se comparant à un empereur romain ? Et surtout que faire avec un être que le succès aura grisé « au point de le rendre vaniteux, inhumain et susceptible » ? (p.105).
Il lui restera le prétoire comme dernière mise en scène. Wilde va se tromper et improviser une ultime pièce de théâtre, en oubliant que « le prétoire n’est pas un salon » (p.137)
Paradoxalement, c’est ce qui le sauvera. La condamnation éprouvera Wilde et aura raison de sa vanité. Il va enfin créer son plus beau poème et rédiger sa plus belle missive composée dans « un mysticisme proche du christianisme », mais « il ne faut pas en exagérer l’importance. Cet homme intelligent éprouva le besoin de repenser son sort, de transposer son expérience personnelle. Comme il souffrait, il élabora une doctrine de la souffrance. (…) Il y a là un phénomène quasi-mécanique. (…) Wilde se fit un culte passager de la souffrance » p.185).
Ainsi, lorsqu’un être tel que Wilde est « attiré par le châtiment » (p.165), il est inutile de le pleurer puisqu’il a –selon la formule kantienne appropriée- installer les conditions de possibilité de ses tortures mentales et physiques. Donc de sa mort.
Interprétations de
la psychologie wildienne :
Tout n’est pas inexact dans ce que Léon Lemonnier appelle un essai mesuré et lucide. Il existe dans sa pensée un chemin de traverse grâce auquel les critiques se font bonne conscience. Et nous par la même occasion. Un exemple : Wilde était un obsédé sexuel extravagant.
Certes.
La réflexivité de ce critique est hantée par une morale dominante qui sous-tend le moindre de ses arguments. Nietzsche aurait vomi cet écrit, mais cela n’aurait servi à rien. Et puis nous ne sommes pas Nietzsche. Il nous reste l’invective pour aller mieux.
Que dit clairement Léon Lemonnier ?
1) Il prend le risque de jugements à l’emporte pièce en affirmant que « Wilde, comme tout irlandais, était d’instinct parisien et boulevardier » (p.66). Est-ce à dire prétentieux et médiocre comme le seront ses pièces de théâtre ?
2) Il s’octroie le droit d’ériger une loi morale en affirmant sans appel que « L’homosexualité est constante chez les snobs, les décadents et les esthètes » (p.79). Nul doute que cette constatation va nourrir la bonne volonté et les principes premiers d’une éthique hétérosexuelle (qui se doit d’être universelle ?)
3) Il rappelle que les anglais n’ont pas mal jugé Le portrait de Dorian Gray car « ce n’est pas hypocrisie de leur part comme on dit trop souvent, mais sens de l’équilibre entre la liberté individuelle et la morale publique » (p.83).
Lemonnier s’est risqué à une interprétation rousseauiste du droit des victimes contre le silence et la tyrannie imposés par les décadents, mais cela ne conduit qu’à la manifestation d’un moi tourné vers des désirs de répression. Il faut le dire.
4) Il constate avec effroi que Wilde « recrutait aussi ses amis parmi des gens qui n’étaient point ses égaux » (p.99). N’est-ce pas ici la nature d’un propos que tous les philosophes des Lumières se sont évertués à combattre ? En clair, il semble que ce constat ouvre la porte à la découverte nietzschéenne de la morale ; celle qui se constitue un ensemble de préceptes et d’impératifs pour mieux déguiser son immoralité, mais également un symptôme d’instincts faibles « du troupeau manipulé par le prêtre ascétique » (Généalogie de la Morale). Nous sommes inquiets.
5) Il lui semble
crucial de souligner à quel
point Wilde souffrait de l’absence
d’Alfred
De quels maîtres-chanteurs s’agit-il ?
L’on note ici
que l’éthique de Lemonnier n’attend pas l’âge de raison,
elle dépend de son inégalité
d’instruction et d’éducation face au talent (qu’il
reconnaît) de Wilde. Mais surtout
elle semble prendre
Il n’y a pas d’issue, quand la morale se passe la corde au cou, elle doit s’étrangler.
Ce cher Léon Lemonnier avait prévenu : « il ne faut pas braver les médiocres, ils ont le nombre pour eux » (p.136).
Sur ce point, il faut lui rendre hommage.
Isaure de St Pierre s’en chargera quand Dieu la rappellera.
A l’ordre.
Lou Ferreira.
Notes pour la critique de Lemonnier
- référence à Platon sur la justice p. 5, 6
- Antigone p.41
- Sur le mal p. 62
Une critique signée D.C Rose de la biographie de Wilde par Jacques de Langlade a été publiée dans The Wildean de juillet 2006. Une critique de Patrick Pollard de la biographie de Wilde par Pascal Aquien paraîtra dans l’actuel numéro de The Oscholars.
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