rue des beaux arts

 

 

Numéro 5 : Octobre / Novembre 2006

§7. CONFÉRENCES

 

COLLOQUE  “LA REPRISE EN LITTERATURE –

 

13 ET 14 OCTOBRE 2006

 

Rewriting/Reprising In Literature                                                                                                             

 

Campus de l’Université Lumière Lyon 2

 

http://recherche.univ-lyon2.fr/ceran/reprise/index2.html

 

13 Octobre : Séminaire A : The performing arts / Chair: Francis Guin

 

17H00 - Emmanuel Vernadakis (Université d’Angers), "Oscar Wilde, Tennessee Williams and the Palempsest of the Courtesan"

 

13 Octobre : Séminaire B : Victorian and modern / Chair: Nicole Terrien

 

14H30 -Liliane Louvel, Université de Poitiers La reprise de The picture of Dorian Gray  dans « Dorian » de Will Self.

 

15H00 - Josiane Paccaud-Huguet and Annie Ramel (Université Lumière-Lyon 2), “From The Picture of Dorian Gray to Dorian : rending, mending and ending

 

14 Octobre : Séminaire B : Aesthetic reflections / Chair: Liliane Louvel

 

9H00 - Laurence Constanty (Université Lumière-Lyon 2), "Surprise, surprise: repetition and creation in Turner, Ruskin and Proust"

 

Conférences données par nos membres :

« L’identification endocryptique du  “secret ” de Dorian Gray »

par Andréas Pichler

Université de Provence – Aix en Provence

                                                                                                                                                                     

Le roman d’Oscar Wilde « Le Portrait de Dorian Gray », tissé d’amours, de secrets et d’intrigues, finit par s’arrêter avec la mort du protagoniste. À la fin du roman, il ne subsiste que cadavres et énigmes laissant le lecteur sur son désarroi comme Dorian « tuerait l’œuvre du peintre et tout ce qu’elle signifiait »[1] mais finissant par se tuer lui-même. Ce livre met en branle un processus inconscient, mais n’apporte pas d’apaisement final.

 

En m’appuyant sur les élaborations théoriques de Nicolas Abraham et Maria Torok sur les notions d’« introjection » et d’« incorporation », je m’interroge sur l’origine et les conséquences du « secret » de Dorian, afin de pouvoir fournir une explication psychologique au drame final.

 

Dans la voie de Sigmund Freud et de Sándor Ferenczi, Abraham et Torok offrent une ouverture dans la psychanalyse dont la porte théorique s’avère féconde pour la compréhension du secret de Dorian.

 

À propos du deuil, Freud parle dans « Deuil et mélancolie » de la difficulté à abandonner une position libidinale et du risque à se détourner de la réalité pour maintenir l’objet par une psychose hallucinatoire de désir et ajoute que l’existence de l’objet perdu se poursuit dans le psychisme[2]. Ferenczi de son côté décrit cette notion de « l’inclusion de l’objet d’amour dans le moi »[3] comme une introjection. En parlant de transfert sur un objet comme introjection, comme élargissement du Moi, Ferenczi donne à l’introjection un rôle de médiateur vers l’inconscient. Opérant en va-et-vient, elle transforme les incitations pulsionnelles en désirs et fantasmes de désir, et par là, les rend aptes à recevoir un nom.

 

L’introjection correspond à un processus d’inclusion de l’inconscient dans le Moi, mais pas à une perte de l’objet d’amour qui ne saurait qu’arrêter ce processus. Abraham et Torok proposent d’éliminer la fausse synonymie qui s’est créée entre introjection et incorporation en distinguant clairement les deux concepts. Pour eux, l’incorporation concerne uniquement la perte d’un objet avant même que les désirs le concernant aient été libérés. La perte, quelle que soit la forme, agissant toujours comme interdit, constituera pour l’introjection un obstacle provoquant une introjection manquée. L’objet prohibé s’installe à l’intérieur de soi. L’incorporation n’est pas un processus, mais un fantasme pour compenser cette introjection manquée[4].

 

Abraham et Torok étendent ces vues à la constitution d’un cryptophore porteur de secret car «  il s’agit donc de garder son secret, de couvrir (l)a honte »[5] d’un objet indispensable et inavouable. La crypte a pour but de recouvrir, sur un mode magique et occulte, cet objet. Pour sa survie, le secret devient primordial et doit rester secret, une différence de plus avec l’introjection qui opère au grand jour. La réalité se définit donc comme ce qui est refusé, masqué, dénié en tant que – précisément – ‘réalité’, comme ce qui est. Notons en passant que l’opposition entre l’introjection et l’incorporation se reflète aussi entre la différence de l’apparent et du caché, du manifeste et du latent. Tandis que l’introjection des pulsions met fin à la dépendance objectale, l’incorporation de cet objet, par contre, crée ou renforce « un lien imaginal »[6].

 

Dans la topique, cette crypte, où se trouve ce secret, correspond à un lieu défini. Ce n’est ni l’inconscient ni le Moi de l’introjection. Ce serait, d’après Abraham et Torok, plutôt comme une enclave entre les deux logée au sein même du Moi. Rien ne doit filtrer vers le monde extérieur et c’est au Moi que revient la fonction de « gardien de cimetière »[7]. Le cryptophore décrit un désir déjà réalisé et sans détour qui se trouve enterré, incapable qu’il est de renaître.

 

Quant au « Portrait de Dorian Gray », une telle réalité semble exister et pourrait être la source des actes inexplicables et irrationnelles dont je tente de dévoiler les raisons à travers une identification endocryptique.

 

Revenons d’abord sur la différence entre l’introjection et l’incorporation pour ensuite pouvoir jeter un coup d’oeil plus profond sur le secret. Il importe déjà de bien savoir que l’auteur nous invite à regarder de plus près l’aspect psychologique du protagoniste d’où mon choix pour ce cas clinique fictif[8] :

                                                                                                                                                                     

D’un point de vue psychologique, qu’il était intéressant ! Un nouveau style artistique, un regard neuf sur la vie, suggérés si bizarrement par la simple présence visible de quelqu’un qui en était totalement inconscient ; l’esprit silencieux qui hante les sous-bois obscurs et parcourt, invisible, les prairies découvertes [...]. [9]

 

Hanté par un « esprit silencieux » dont il est « totalement inconscient », cette description de Dorian donne l’impression de contenir quelque chose de latent, d’invisible en soi. L’auteur suggère au lecteur cette dichotomie opposant le conscient et l’inconscient. Ce qui m’intéresse le plus ici c’est justement cet « esprit qui hante les sous-bois ». Serait-il victime d’une simple introjection ou d’une incorporation ?

 

Dorian tombe amoureux d’une jeune actrice au début du roman, Sibyle Vane qui se suicidera suite à une performance de Roméo et Juliette qui deçoit tellement Dorian qu’il lui avoue de ne plus jamais vouloir la revoir. La perte de cet amour aurait pu constituer le secret de Dorian si ce dernier ne fut pas parfaitement heureux après la mort de Sibyle Vane : « J’ai dépassé ce stade, dit Dorian, secouant la tête avec un sourire. Je suis maintenant parfaitement heureux. D’abord, je sais ce qu’est la conscience »[10]. En incluant de l’objet d’amour dans le Moi, Dorian a réalisé le mécanisme de transfert sur un objet comme introjection, et non pas une perte effective d’un objet d’amour en ce qui concerne Sibyle. En dépassant « ce stade », stade de processus, Dorian a déclenché le rôle de médiateur et a pu nommer et parler de cet objet d’amour. Il ne l’a pas incorporé parce qu’il a réussi à élargir le Moi. Son désir pour Sibyle a été libéré étant donné qu’il est maintenant « parfaitement heureux ». Et la perte de Sibyle n’est ni une perte ni un obstacle. On peut noter également qu’au niveau phonétique le nom de la jeune actrice (Vane, en anglais : in vain) révèle un aspect inutile et sans valeur pour l’inconscience de Dorian qui sait « ce qu’est la conscience ».