Regarder les étoiles
16 Octobre – 30 Novembre. Entre ces deux dates, se déroule la vie
d’Oscar Wilde.
Qu’auraient dit les
oracles quand il vint au
monde dans cette extravagante famille
de
Oscar (Balance, ascendant Vierge) croyait-il aux astres, au destin, à la fatalité, aux rêves prémonitoires ?
Il était Irlandais, un pays brumeux
propice aux légendes, où l’irrationnel appartient au quotidien. Son
grand oncle, Charles Maturin, était l’auteur du roman gothique
« Melmoth, l’homme errant », sa mère avait
traduit en anglais cet étrange roman allemand intitulé
« Sidonie la sorcière » ? Son père, médecin, était lui-même un collecteur acharné des contes et légendes d’Irlande qu’il recueillait auprès de ses malades,
et qu’il regroupa dans un
petit livre intitulé Irish
popular superstitions (1852).
Lorsque Speranza mourut, son fils, alors en
prison, prétendit avoir étendu
hurler la Banshee, esprit mi-fée, mi-fantôme, dont le cri annonce la mort. Faut-il croire que
cette « femme fée » typiquement
irlandaise avait quitté son
île, voyageant jusqu’à Reading pour porter à Oscar l’affreuse
nouvelle ? Il l’affirmait
en tout cas, comme il affirmait avoir vu en rêve sa mère lui rendre visite dans sa cellule pour un dernier adieu,
et le quitter en le regardant tristement
après avoir refusé de s’asseoir.
D’aucuns jugeront peut-être le sujet peu sérieux. Mais pourquoi, au fond, nous l’interdire s’il nous livre une des multiples facettes d’Oscar Wilde ?
C’est probablement son goût du rite, de la mise-en-scène et du mystère qui le
poussèrent vers le catholicisme et la franc-maçonnerie.
N’oublions
pas que Constance appartenait à l’ordre
hermétique de l’Aube d’or.
Et l’un et l’autre consultaient les chiromanciens. Ils
ne dédaignaient pas les prédictions des voyants. On sait l’anecdote de Cheiro (alias Louis Hamon), ce célèbre palmiste, au cours d’une soirée donnée par Blanche Roosevelt, à laquelle
assistait Oscar Wilde. Dissimulé
derrière un rideau, Cheiro avait été
prié par la maîtresse de maison d’examiner les lignes sillonnant la paume des invités dont il ne voyait
que la main, passée à travers
le rideau. Quand Oscar présenta
à son tour la sienne, il
lui dit, sans savoir qui il
était ; « La main gauche est
celle d’un roi, mais la droite
est celle d’un roi qui s’enverra lui-même en exil ».
On ne peut
qu’être frappé par l’exactitude d’une telle prédiction.
Sans-doute Oscar en fut-il frappé
lui aussi car, après avoir demandé : « À quelle date ? » et que Cheiro
lui eût répondu «Dans
quelques années, quand vous atteindrez la quarantaine », il quitta la soirée sans un mot, méditant
peut-être sur son destin inéluctable. On était en 1892, Oscar avait alors trente-huit ans, il venait d’obtenir
un triomphe avec Une
femme sans importance, et trois ans plus tard, le
compte à rebours allait commencer pour lui, jusqu’au
départ pour la France, qui réalisait pleinement la prédiction de Cheiro (contrairement à celle de Mrs Robinson qui lui avait promis un triomphe quand il était allé la consulter avant l’ouverture
du premier procès. Encore qu’on puisse
justifier cette prédiction à longue
échéance, car c’est bien le désastre
des procès qui va créer le mythe wildien).
Ce ne fut pas en tout cas la prédiction de Cheiro qui lui inspira l’intrigue du Crime de
Lord Arthur Savile, ni
le voyant qui servit de modèle au personnage de Podgers (autrement dit « monsieur Pied » !),
puisque cette nouvelle était parue
en revue en 1887, puis republiée en volume en 1891,
bien avant la soirée de Blanche Roosevelt. Mais l’œuvre de Wilde laisse une part essentielle à l’imaginaire. Chez lui, le surnaturel, l’étrange ne sont jamais bien loin.
Le sujet de son poème La Sphinge
est une figure mythique, monstrueuse et sensuelle, le héros du Fantôme de Canterville est
le spectre d’un aristocrate anglais assassin de sa femme, et Dorian Gray cache dans son ancienne salle d’études un portrait fabuleux qui vieillit à sa place et reflète l’horreur de son âme déchue. Une note de fatalité […] tel un fil
pourpre, s’insinue dans la trame dorée de Dorian Gray, dira
Oscar. Cette fatalité, pesant
lourdement sur sa propre
vie, il ne cessera de l’évoquer, surtout dans son exil, quand son destin doré aura viré au noir : Les Dieux tiennent le monde sur leurs genoux, […]
écrira-t-il du Café Suisse, à Dieppe, à Carlos
Blacker le 4 août 1897, Dans mon
berceau, ce sont les Parques qui m’ont bercé. Est-ce à dire qu’Oscar croyait à la prédestination, théorie qui, si
elle était avérée, lui refuserait
toute liberté ? Or, Oscar Wilde était un
être essentiellement libre.
Libre de mœurs, libre d’esprit, libre de cœur. Et celui
qui se meurt à Paris, en ce 30 novembre 1900, n’est pas un simple objet du destin,
un hochet entre les mains de dieux
cruels et capricieux, c’est
un homme – certes déchu et déchiré – mais qui a pleinement assumé sa vie, ses actes, son goût du plaisir et sa philosophie individualiste de l’existence.
Danielle Guérin
I am too young to live without desire,Too young art thou to waste this summer nightAsking those idle questions which of oldMan sought of seer and oracle, and no reply was told.
Je suis trop jeune pour vivre sans désir,
Tu es trop jeune pour perdre cette nuit d'été
À ces vaines questions que depuis longtemps
L'homme a posées au voyant et à l'oracle,
sans recevoir de réponse.
Extrait de « Panthéa » (Poems)
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