rue des beaux arts

 

Numéro 5 : Octobre / Novembre 2006

EDITORIAL

Regarder les étoiles

 

 

16 Octobre – 30 Novembre. Entre ces deux dates, se déroule la vie d’Oscar Wilde.

 

Qu’auraient dit les oracles quand il vint au monde dans cette extravagante famille de Dublin haute en couleurs, frondeuse, aussi cultivée qu’iconoclaste ? Quelle était la configuration des planètes quand il naquit ? Comment était son étoile ? Etait-ce une étoile filante, comme le montre le début du film « Velvet Goldmine » le metteur en scène l’imagine comme un enfant venu d’ailleurs, un nouveau- d’une autre planète (celle des artistes ?), mystérieusement tombé du ciel , un petit être magique, porteur d’un talisman en forme de scarabée vert, apparu comme un enfant-étoile sur les marches de Westland Row ? Evénement fantastique qui s’inscrit dans une atmosphère féerique et complètement onirique, le hissant d’emblée au dessus des hommes ordinaires en le mariant à la fois au ciel et à la terre.

 

Oscar (Balance, ascendant Vierge) croyait-il aux astres, au destin, à la fatalité, aux rêves prémonitoires ? Il était Irlandais, un pays brumeux propice aux légendes, l’irrationnel appartient au quotidien. Son grand oncle, Charles Maturin, était l’auteur du roman gothique « Melmoth, l’homme errant », sa mère avait traduit en anglais cet étrange roman allemand intitulé « Sidonie la sorcière » ? Son père, médecin, était lui-même un collecteur acharné des contes et légendes d’Irlande qu’il recueillait auprès de ses malades, et qu’il regroupa dans un petit livre intitulé Irish popular superstitions (1852).

 

Lorsque Speranza mourut, son fils, alors en prison, prétendit avoir étendu hurler la Banshee, esprit mi-fée, mi-fantôme, dont le cri annonce la mort. Faut-il croire que cette « femme fée » typiquement irlandaise avait quitté son île, voyageant jusqu’à Reading pour porter à Oscar l’affreuse nouvelle ? Il l’affirmait en tout cas, comme il affirmait avoir vu en rêve sa mère lui rendre visite dans sa cellule pour un dernier adieu, et le quitter en le regardant tristement après avoir refusé de s’asseoir.

 

D’aucuns jugeront peut-être le sujet peu sérieux. Mais pourquoi, au fond, nous l’interdire s’il nous livre une des multiples facettes d’Oscar Wilde ? C’est probablement son goût du rite, de la mise-en-scène et du mystère qui le poussèrent vers le catholicisme et la franc-maçonnerie. N’oublions pas que Constance appartenait à l’ordre hermétique de l’Aube d’or. Et l’un et l’autre consultaient les chiromanciens. Ils ne dédaignaient pas les prédictions des voyants. On sait l’anecdote de Cheiro (alias Louis Hamon), ce célèbre palmiste, au cours d’une soirée donnée par Blanche Roosevelt, à laquelle assistait Oscar Wilde. Dissimulé derrière un rideau, Cheiro avait été prié par la maîtresse de maison d’examiner les lignes sillonnant la paume des invités dont il ne voyait que la main, passée à travers le rideau. Quand Oscar présenta à son tour la sienne, il lui dit, sans savoir qui il était ; « La main gauche est celle d’un roi, mais la droite est celle d’un roi qui s’enverra lui-même en exil ». On ne peut qu’être frappé par l’exactitude d’une telle prédiction. Sans-doute Oscar en fut-il frappé lui aussi car, après avoir demandé : « À quelle date ? » et que Cheiro lui eût répondu «Dans quelques années, quand vous atteindrez la quarantaine », il quitta la soirée sans un mot, méditant peut-être sur son destin inéluctable. On  était en 1892, Oscar avait alors trente-huit ans, il venait d’obtenir un triomphe avec Une femme sans importance, et trois ans plus tard, le compte à rebours allait commencer pour lui, jusqu’au départ pour la France, qui réalisait pleinement  la prédiction de Cheiro (contrairement à celle de Mrs Robinson qui lui avait promis un triomphe quand il était allé la consulter avant l’ouverture du premier procès. Encore qu’on puisse justifier cette prédiction à longue échéance, car c’est bien le désastre des procès qui va créer le mythe wildien).

 

Ce ne fut pas en tout cas la prédiction de Cheiro qui lui inspira l’intrigue du Crime de Lord Arthur Savile, ni le voyant qui servit de modèle au personnage de Podgers (autrement dit « monsieur Pied » !), puisque cette nouvelle était parue en revue en 1887, puis republiée en volume en 1891, bien avant la soirée de Blanche Roosevelt. Mais l’œuvre de Wilde laisse une part essentielle à l’imaginaire. Chez lui, le surnaturel, l’étrange ne sont jamais bien loin. Le sujet de son poème La Sphinge est une figure mythique, monstrueuse et sensuelle, le héros du Fantôme de Canterville est le spectre d’un aristocrate anglais assassin de sa femme, et Dorian Gray cache dans son ancienne salle d’études un portrait fabuleux qui vieillit à sa place et reflète l’horreur de son âme déchue.  Une note de fatalité […] tel un fil pourpre, s’insinue dans la trame dorée de Dorian Gray, dira Oscar. Cette fatalité, pesant lourdement sur sa propre vie, il ne cessera de l’évoquer, surtout dans son exil, quand son destin doré aura viré au noir : Les Dieux tiennent le monde sur leurs genoux,  […] écrira-t-il du Café Suisse, à Dieppe, à Carlos Blacker le 4 août 1897, Dans mon berceau, ce sont les Parques qui m’ont bercé. Est-ce à dire qu’Oscar croyait à la prédestination, théorie qui, si elle était avérée, lui refuserait toute liberté ? Or, Oscar Wilde était un être essentiellement libre. Libre de mœurs, libre d’esprit, libre de cœur. Et celui qui se meurt à Paris, en ce 30 novembre 1900, n’est pas un simple objet du destin, un hochet entre les mains de dieux cruels et capricieux, c’est un homme – certes déchu et déchiré – mais qui a pleinement assumé sa vie, ses actes, son goût du plaisir et sa philosophie individualiste de l’existence.

 

 

 Danielle Guérin

 

I am too young to live without desire,
Too young art thou to waste this summer night
Asking those idle questions which of old
Man sought of seer and oracle, and no reply was told.
 
 

Je suis trop jeune pour vivre sans désir,

Tu es trop jeune pour perdre cette nuit d'été

À ces vaines questions que depuis longtemps

L'homme a posées au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse.

 

Extrait de « Panthéa » (Poems)

 

 

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