rue des beaux arts

 

NUMÉRO 15 : JUILLET/AOÛT 2008

 

§9. wilde ET SES INTERPRÈTES

 

QUELQUES TANTES AUGUSTA…

OU LES MÉTAMORPHOSES DE LADY BRACKNELL

 

Par Danielle Guérin

 

L’un des personnages les plus remarquables du théâtre wildien, l’un des plus hauts en couleurs et des plus mémorables, c’est Lady Bracknell, mère de Gwendolen Fairfax et tante d’Algernon Moncrieff, dans « L’importance d’être Constant ». Riche, extrêmement snob, autoritaire et conservatrice, « tante Augusta » représente aux yeux de Wilde le symbole même de  l’Angleterre victorienne arrogante et répressive. Ce rôle redoutable a attiré de nombreuses comédiennes célèbres dont la première fut Rose Leclercq, la créatrice du rôle.

Rose Leclercq as Lady Bracknell, Illustrated Sporting and Dramatic News, March 9, 1895

 

Rose Leclercq, qui interpréta aussi le rôle de Lady Hunstanton à la création d’Une femme sans importance le 19 avril 1893, au Haymarket Theatre, campa à ce qu’on en sait une Lady Bracknell très digne, jouant sur le registre de la grande dame. La critique de l’époque cependant, la mentionna à peine, et nous ne possédons que de très maigres renseignements sur son interprétation.

En 1930, c’est la propre tante de l’acteur John Gielgud (qui joue alors John Worthing), Mabel Terry-Lewis, qui se glisse dans les vêtements de « tante Agatha ». jouant avec un sérieux inénarrable l’un des  personnages les plus comiques du répertoire wildien.

Edith Evans, au contraire, inflige à son personnage une arrogance ‘nouveau riche » qui confine aux mauvaises manières. Elle joua ce rôle au théâtre (1939), puis au cinéma dans le film d’Anthony Asquith, avec Michaël Redgrave (1952). Sa manière de mugir l’une des plus célèbres répliques : « A handbag ? » avec une emphase qui en prolongeait indéfiniment les voyelles, son insupportable suffisance, en font l’une des interprètes les plus marquantes d’un rôle qu’elle avoue avoir joué partout, hormis sur mer et sous-terre.

 

The Importance of Being Earnest

 

D’autres actrices imprimèrent une forte empreinte sur le personnage, comme Maggie Smith qui joua le rôle au théâtre en 1993 au Aldwych Theatre (production Nicholas Hytner) avec un grand succès (la critique la désigna alors comme digne héritière de dame Edith Evans), ou Judy Dench qui fut Lady Bracknell au théâtre et au cinéma dans le film d’Olivier Parker en 2002.

 

            Maggie Smith
              

                                                                Dame Maggie Smith                              Dame Judy Dench

 

On peut également citer Dame Margot Hamilton, qui joua Lady Bracknell en 2003, Lynn Redgrave  (dirigée par Sir Peter Hall), élégante et raffinée, ou Penelope Keith, une des dernières en date qui, en 2008, se produisit au Vaudeville Theatre de Londres (sous le direction de Peter Gill) dans ce rôle qu’on aurait dit taillé sur mesure  à son intention.

 

                                                                   

Lynn Redgrave as Lady Bracknell

Penelope Keith as Lady Bracknell in The Importance of Being Earnest

Dame Margot Hamilton  (2003)                          Lynn Redgrave (2006)                                                    Penelope Keith (2008)

 

En France, où la pièce à été récemment donnée au théâtre Antoine avec un grand succès, nous retiendrons essentiellement les noms de Macha Merrill qui réussit à tirer son épingle du jeu avec grâce dans un spectacle sans grande imagination, et Danièle Lebrun qui, en 1995, à Chaillot, incarna une Lady Bracknell séduisante et drôle, sous la direction inspirée de Jérôme Savary.

 

Macha Merrill  (2007/2008)

Danièle Lebrun (1995)

 

Il n’est pas exceptionnel que le rôle de Lady Bracknell soit tenu par un homme, comme par exemple John Buck en 1989, ou James Pellow au Jermyn Street Theatre de Londres en 2007.

John Buck in 1989 production of The Importance Of Being Earnest by Oscar Wilde 

Lady Bracknell

John Buck

James Pellow

Paul Doust a poussé la parodie encore plus loin avec son texte “ Lady Bracknell's Confinement » créée à Londres en 1991. Il y pose une question saugrenue : et si Tante Augusta était un homme ? C’est la stupéfiante révélation que nous fait Lady Bracknell elle-même dans ce monologue interprété par l’auteur : ce pilier de l’aristocratie anglaise ne serait pas en réalité la mère de Gwendolen, mais bel et bien le père de Jack Worthing !

Lady Bracknell n’a pas fini de nous surprendre !

Lady Bracknell's Confinement

Paul Doust – “Lady Bracknell’s confinement”

 

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