rue des beaux arts

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NUMÉRO 15 : JUILLET/AOÛT 2008

 

§8.  THE CRITIC AS ARTIST

 

1.  François d’Arbonneau sur Daniel Salvatore Schiffer sur le dandyisme.

2.  Lou Ferreira sur Jacques de Langlade sur Dreyfus et Wilde.

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Philosophie du dandysme, de Daniel Salvatore Schiffer

Par François D’Arbonneau

 

Le dandysme : à ce mot est convoquée une société élégante, une société choisie dans la Littérature et l'Histoire du XIXème siècle. Le cénacle compte parmi ses membres influents Oscar Wilde, qui pourrait présider l'assemblée, du moins en être le plénipotentiaire, « Beau » Brummell, premier prince de la Maison, Robert de Montesquiou, son grand chambellan, et à leur suite quelques poètes à la beauté troublante, quelques désœuvrés aux gilets écarlates et dans les livres Henri de Marsay, Lucien de Rubempré, Jean de Floressas des Esseintes et tant d'autres, déclinaisons diverses d'une même race aristocratique.

A regarder rapidement le panorama du dandysme, le touriste de passage voit d'abord de beaux jeunes gens soucieux de leur masque mondain. Il voit une foule élégante, sophistiquée et originale d'Anglais admirant la France et de Français admirant l'Angleterre - ou plutôt de Parisiens guettant les modes de Londres et de Londoniens singeant les mœurs parisiennes. Mais il ne voit pas les racines profondes, la géologie invisible qui fit que le dandy devint cette figure si influente dans l'imaginaire occidental, là où ses cousins les Muscadins, les Bucks ou les Incroyables ne furent que des curiosités de l'Histoire de la Mode.

Les clichés sont tenaces et la foule ignorante continue de dépecer le dandy de sa véritable originalité, de son essence, pour n'en garder que le pâle reflet maquillé. C'est sur ce malentendu que furent sacrés dandy, ces dernières années, tel sportif ou chanteur vulgaire ayant accepté de jouer les efféminés-sandwiches pour quelque marque internationale. Et s'il n'avait été disgracié, nul doute que le pâle et médiocre David Martinon aurait reçu ce titre d'un journaliste de la presse illustrée comme prime à la jeunesse ambitieuse et bourgeoise. Enfin, même chez de plus sérieux la confusion règne et le dandy est alors un gentleman ou un honnête jeune homme à coupé sport et à cigares.

Considéré dans sa seule superficialité, le dandysme est comme le satanisme des adolescents, auxquels il manque une authentique croyance en Dieu (préalable obligatoire à une authentique croyance et donc incantation à Satan) : une vague agitation, éventuellement une bizarrerie. Dès lors, le club est ouvert au premier endimanché venu. Mais ce que montre justement la Philosophie du dandysme, et c'est là son importance, c'est que le dandysme est, au-delà de son expression, construit sur des bases solides, principalement de nature nietzschéenne et kierkegaardienne.

En effet, le dandy, produit du « siècle vaurien », est suspendu entre le Ciel et la Terre, entre Dieu (mais quel Dieu puisque « nous l'avons tué ? ») et les hommes (mais quels hommes : Homais, Nücingen, Queensberry ?). Incapable, tant son dégoût est grand, de s'associer pleinement à l'humanité médiocre, incapable aussi de croire véritablement en Dieu, le dandy en est réduit à créer un entre-deux, une réconciliation de l'hédonisme épicurien et de l'ascèse stoïcienne, une œuvre d'art totale, vivante (mais subséquemment éphémère, c'est là sa tragédie), faite de chair et d'esprit : lui-même.

En tant que telle, cette figure aux expressions - aux masques devrait-on dire - multiples est à la croisée des chemins inverses tracés par Nietzsche (de Dieu vers les hommes) et Kierkegaard (des hommes vers Dieu). C'est la description détaillée de ces deux chemins, considérés spécialement sous le monocle du dandysme, qui constitue le cœur de la Philosophie du dandysme. Puis, ces fondations solidement établies, l'édifice du dandysme peut prendre forme dans la quatrième et plus intéressante partie de l'ouvrage : Baudelaire et Wilde, métaphysique du dandysme.

C'est là, dans ces pages limpides comme un air de Delibes, qu'est véritablement redoré le blason du mot dandy. Redoré, rafraîchi, car le dandysme n'évoluait pas dans un vide conceptuel sidéral : Barbey d'Aurevilly en son Du dandysme et de George Brummell - qui vint sans doute trop tôt -, Wilde en son œuvre toute entière et surtout Baudelaire en son Peintre de la vie moderne sondèrent déjà l'âme cachée derrière les masques et les caricatures des gazettes. La Philosophie du dandysme est donc à lire comme la nécessaire poursuite des intuitions baudelairienne et wildienne, leur indispensable mise à jour en même temps que formalisation.

C'est pourquoi on peut regretter que Schiffer ne tranche pas la question de la possibilité d'un dandysme contemporain. Il semble acter, dans le liminaire, le dandysme de David Bowie mais n'y revient pas vraiment. Or, si on poursuit le raisonnement proposé par la thèse de la Philosophie du dandysme - thèse fort fondée car même si elle s'appuie surtout sur deux exemples historiques, Baudelaire et Wilde, elle garde sa solidité à l'examen des figures littéraires, notamment balzaciennes - il faut pour le dandysme être dans un instant particulier, à l'intersection précise de deux routes, celle « transascendante » désignée par Kierkegaard et celle « transdescendante » fléchée par Nietzsche. Hors de ce schéma, il semble, même si Schiffer n'explore hélas pas le terrain des avatars et supercheries du dandysme, que le dandy devienne soit une caricature mondaine soit un philosophe atrabilaire.

Ce point philosophique particulier, produit d'un contexte historique également particulier, a été de toute évidence dépassé depuis longtemps - au moins depuis la Grande guerre -, empêchant logiquement tout dandysme de s'incarner, sinon sous une forme fortement biaisée (le Gilles de Pierre Drieu La Rochelle par exemple). Vu d'ailleurs, si on considère, à juste titre, que le dandysme est un des produits - le plus subtil, le plus délicat - du décadentisme, il faut au moins une décadence pour qu'émerge un authentique dandy. Or, nos jours sont ceux d'une évidente et triste régression qui ne s'accompagne même pas des beautés et des éclairs - dont fut le dandysme au XIXème siècle - d'une décadence.

Pourtant, la race de ceux qui font leur pinacle de la recherche aristocratique de l'élégance, comme masque et épée, la race de ceux qui se résument par la formule « savoir-vivre ou mourir », n'est pas encore éteinte : le XXIème siècle devra leur trouver un nom, sinon leur identifier une philosophie, pour les inscrire dans la tradition des élégants. Dans ce domaine, ce serait une véritable défaite de la pensée - une régression de plus - si on n'avait à proposer qu'un mauvais « néo-dandy ».

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Sur le même ouvrage, vous pouvez également consulter le site : http://bibliobs.nouvelobs.com/2008/06/05/ne-tirez-pas-sur-les-dandys

D'Oscar Wilde à Pete Doherty

Ne tirez pas sur les dandys !

Par Aude Lancelin

 

 

Et nous vous recommandons, bien-sûr, le site de François d’Arbonneau sur les dandys :

Savoir-vivre ou Mourir

http://francois.darbonneau.free.fr/

 

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Jacques de Langlade : « La mésentente cordiale » Wilde – Dreyfus

(Editions Julliard, Paris 1994)

par Lou Ferreira

 

Si l’histoire est marquée par quelques grands procès fondateurs, restés des symboles d’iniquité – tels ceux de Socrate, Jeanne d’Arc, Galilée ou Dreyfus – nous savons que l’injustice d’une peine émeut souvent plus que la justice parce qu’elle reste un scandale absolu. Le scandale de l’affaire Wilde a révolté Jacques de Langlade, autant que l’affaire Dreyfus. Avec quelques parallèles osés, il nous présente dans un style journalistique les parcours du poète et du militaire de carrière. Et l’effervescence, puis la révolte vont nourrir son style. Il faudra s’y faire.

Pourtant,  si son ouvrage a souvent le tort de juxtaposer deux biographies et une chronologie de faits vérifiables  – qui usent à la lecture –il n’empêche que certains éclaircissements sont très utiles à la compréhension de l’épisode désastreux Wilde-Dreyfus entre 1895 et 1900.

Jacques de Langlade a raison de s’attarder sur la genèse des deux procès ; c’est-à-dire, pour Dreyfus, quel est le contexte politique qui va provoquer un tel déluge de haine antisémite dans la population française, et de quelles façons le pouvoir militaire va l’éreinter. Et pour Wilde, rappeler les tumultes de la société victorienne face aux conditions d’existence de la majeure partie de la population entre deux conflits d’intérêts dans les colonies convoitées.

En plus clair, Jacques de Langlade va nous abreuver de détails précis : les missives secrètes pour faire condamner Dreyfus, le rôle condamnable de plusieurs militaires et de nombreux écrivains français, les querelles de bonne « moralité » entre l’Angleterre et la France comme outils de pression politique et judiciaire et bien entendu toutes les minutes de ses procès, mais aussi ceux de Zola, et ceux d’Esterhazy, jusqu’à ce que le 21 Juillet 1906, le commandant Dreyfus reçoive les insignes de la légion d’honneur et qu’il s’engage en 1914.

Quant à Wilde, n’importe quelle bonne biographie de l’auteur irlandais ressasse les faits avec la même précision que De Langlade. Ce n’est pas cela qui nous intéresse ici, mais deux pages : 164 et 165.

Elles sont fondamentales pour définitivement répondre à la question : 

Oscar Wilde a-t-il eu une attitude équivoque à l’égard de Dreyfus, en rencontrant Esterhazy à sa sortie de prison ?

Il nous semble ici essentiel de dire – même sommairement – que le comportement d’Oscar Wilde a été beaucoup moins ambigu qu’on ne le pensait. Et cela tel qu’il apparaît dans les journaux de l’époque, dans les témoignages de ses amis et surtout lorsqu’il s’agit de corroborer toutes ces informations avec les anales militaires de l’époque et tout bon ouvrage historique sur l’Affaire Dreyfus. Herbert Lottman aurait dû s’en servir.

Ainsi, lorsque Wilde rentre à Paris en février 1898, il a, comme tout le monde, lu la lettre de Zola « J’accuse » et il partage son opinion. (Il va le prouver, nous le verrons). Mais avant, il croise, par le biais d’un certain Rowland Strong –correspondant à Paris de différents journaux anglo-saxons – la route d’Esterhazy. Et comme le dit J. Reinach dans « L’affaire Dreyfus » « Pour cet anglais, le plus raffiné et le plus perverti des hommes, le spectacle d’un espion passé héros national, n’était pas dépourvu d’agrément » (T II, p172). Admettons.

Il faut tout de même se souvenir que Strong parle bien ici d’Esterhazy !

En effet, Nous savons que le commandant Esterhazy, avant même l’arrivée de Wilde à Paris, avait été accusé de faux et présenté devant la justice en janvier 1898. Il est acquitté et c’est à ce moment précis que Zola, indigné, rédige son « J’accuse » après quatre années de silence.

C’est cet espion devenu « héros » qu’évoque R. Strong et que rencontre bien entendu Oscar Wilde puisque Dreyfus est à l’île du Diable depuis le début de l’année 1895.

Mais les faits qui nous intéressent vraiment sont les suivants ; Wilde entre en scène :

-          Le 12 Janvier 1898, acquittement du commandant Esterhazy

-          Le même jour, Emile Zola porte à l’ « Aurore » son texte

-          Le 7 Février, procès contre Zola

-          Le 2 Avril 1898, le jugement de Zola est cassé. La presse nationaliste titre « les magistrats contre l’armée ». L’affaire est relancée.

-          Le 23 mai 1898, deuxième procès de Zola à Versailles. Il se pourvoit en cassation.

-          Et le 18 juillet 1898, le pourvoi étant rejeté, le procès reprend.

C’est à ce moment précis qu’Oscar Wilde est convoqué par le tribunal militaire pour faire état des confidences d’Esterhazy  contre Dreyfus dans l’affaire du bordereau contresigné. Esterhazy n’en était pas à ses premiers aveux et ses premiers mensonges. Oscar Wilde accepte de témoigner, mais c’est le Conseil de guerre de Rennes qui le récuse pour « immoralité » ce 18 Juillet 1898. Le poète ne pourra donc pas s’y rendre alors qu’il avait déjà révélé la trahison d’Esterhazy à plusieurs amis et journalistes, ce qui fit dire au véritable traître ceci :

« …Je dois dire que Monsieur Rowland Strong a comme amis intimes, avec lesquels il vit de façon constante, deux hommes de beaucoup d’esprit, Lord Alfred Douglas et Oscar Wilde. (…) Malgré que l’on m’ait chargé de tous les crimes et vices, je n’ai pas encore celui qui pourrait me rendre agréables ces relations. (…) Les révélations sur mes aveux sont un mensonge de Mr Strong, de Wilde et ses amis … » (The Times, 28 Janvier 1899)

Emile Zola va fuir en Angleterre le 19 Juillet 1898 (il rentrera en Juin 1899), Esterhazy devra rendre sa légion d’honneur, et Dreyfus sera gracié le 19 Septembre 1899.

En dehors de ces évènements, nous sommes soulagés (avouons-le) d’apprendre qu’Oscar Wilde n’a pas tenu compte du fait que Zola et lui ne s’appréciaient guère – et que l’auteur de « Germinal » ait clairement annoncé qu’il ne signerait pas la pétition en sa faveur –, pour se représenter devant les tribunaux avec toutes les douleurs qu’il portait.

Si Wilde s’amuse un temps des masques et des mensonges pour mieux supporter la misère ou le puritanisme, il faut avouer que nombre d’écrivains ont pu compter sur sa générosité dès qu’il s’est agi de lutter contre une forme d’oppression et d’autorité qu’il exécrait. Mais ce qui est bien plus intéressant, c’est l’intérêt que nous devrions porter aux causes et aux objets qui ont été défendues dans ces deux affaires :

Dans le cas qui nous regarde, Emile Zola et les dreyfusards (tels qu’ Anatole France ou Edmond de Goncourt – sur le tard ! –), vont défendre Dreyfus dans ce qu’ils considèrent comme une atteinte xénophobe du Politique. La réputation de la France est en jeu, l’Angleterre fait pression et aucun d’entre eux ne souhaite voir infiltrer dans les méandres de la justice, des textes à connotations antisémites qui feraient loi.

Les mœurs restent toujours la référence de nos jugements moraux, et dans le cas de Dreyfus,  – (une fois que les preuves de son innocence s’accumulent) – ils notent tous que son comportement est exemplaire. L’individu est alors tout autant menacé au milieu de ces pseudo questions éthiques fondées par les intérêts croissants d’une haute bourgeoisie coloniale et de militaires à leur solde.

Zola défend un honneur perdu, une carrière militaire bafouée et une « race » injustement haïe. Son engagement est donc à saluer. Mais pourquoi a-t-il refusé de signer la pétition pour Oscar Wilde dans le même temps ? Il nous semble que justement, les mœurs hédonistes de Wilde renvoient à un dégoût irrationnel de la libido homosexuelle, et dans ce cas, il ne s’agit pas de combattre une injustice étatique, mais de combattre ce que Zola et tant d’autres nomment une perversion.

Wilde a « fauté », pas Dreyfus.

Pour le premier, la Morale envahit l’espace juridique et n’offre pas de place légitime à Wilde, poète libertaire et contempteur du puritanisme victorien, tandis que pour le second, c’est le Droit qui lui est restitué, et lui permet de re-trouver une liberté d’être dans le cadre proposé par des instances militaires.

Les exigences d’Oscar Wilde n’étaient pas sectorisées, son humanisme ne souffrait d’aucune hiérarchisation parce que seule lui importait l’universalité d’un art porté à la boutonnière. Qu’il ait été adulé ou méprisé…

                                                                                                                                                                                                              Lou FERREIRA

 

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