NUMÉRO 15 : JUILLET /AOÛT 2008

 

§7. ARTICLES ET CONFÉRENCES

« Le pêcheur et son âme »: conte emblématique d'Oscar Wilde

 

par

Marie‑Noëlle Zeender *

The Soul in the Garden of Seven Terraces, Jessie M. King

 

‘The Soul in the Watered Garden of Seven Terraces by Jessie M. King for The Fisherman and His Soul, by Oscar Wilde

 

Oscar Wilde publia "Le pêcheur et son âme" dans le recueil intitulé Une Maison de Grenades en 1891, c'est-à-dire l'année même où Le Portrait de Dorian Gray fut publié en un volume. Toutefois, il est particulièrement significatif que la composition de son unique roman, paru l'année précédente dans le Lippincott's Monthly Magazine, eût précédé celle du plus long conte écrit par l'auteur. Le fait est bien connu, Wilde n'avait de toute évidence aucune passion particulière pour le genre du roman. Ainsi, dans « Le Critique comme Artiste », Gilbert affirme-t-il sans ambages: « Celui qui voudrait aujourd'hui nous émouvoir dans un roman doit soit nous présenter un contexte entièrement nouveau, soit nous révéler les rouages les plus secrets de l'âme humaine » 1.

La tentative que Wilde fit avec Dorian Gray lui valut non seulement de nombreuses critiques mais une condamnation pour immoralité. Le retour à la forme du conte peut par conséquent se justifier par le fait que la démesure et l'outrance ne risquaient pas de choquer ses contemporains. En outre, bon nombre de témoignages l'attestent, le conte était pour Wilde non seulement une seconde nature, mais un moyen d'expression privilégié. W. B. Yeats rapporte en effet dans son autobiographie à quel point il fut étonné par l'éloquence de son compatriote ainsi que par la véritable magie qu'il exerçait sur son auditoire. Il cite d'ailleurs l'un des propos que celui-ci tînt un jour en sa présence: « Nous, Irlandais, sommes trop poétiques pour être poètes; nous sommes une nation de brillants ratés, mais nous sommes les plus grands parleurs depuis les Grecs »2. Même André Gide alla jusqu'à affirmer que « Wilde ne causait pas: il contait »3. Ayant eu le privilège rare d'entendre Wilde raconter les aventures de Dorian Gray avant que celui-ci n'eût écrit son roman, il fit part de sa déception à propos de l'œuvre achevée en ces termes: « Dorian Gray, tout d'abord, était une admirable histoire, combien supérieure à La Peau de Chagrin! Combien plus significative! Hélas, écrit, quel chef-d'œuvre manqué! »4

Il semble bien que la création pour Wilde fut avant tout orale. Quant à l'écrit, il ne faisait que fixer ou remémorer le récit. En fait, si celui-ci tenait le genre du conte en très haute estime, c'était parce qu'il le considérait véritablement comme la forme suprême de l'expression artistique. C'est donc sans équivoque qu'il affirmait :

Ils croient que toutes les pensées naissent nues... Ils ne comprennent pas que je ne peux pas penser autrement qu'en contes. Le sculpteur ne cherche pas à traduire en marbre sa pensée; il pense en marbre, directement.5

Le lien qu'il établit entre une des formes littéraires les plus anciennes, la pensée et l'art en général, nous conduit à considérer ses contes non pas comme de simples divertissements pour enfants6, mais comme le moyen le plus adapté pour illustrer ses théories esthétiques. À cet égard, « Le pêcheur et son âme » est emblématique à plus d'un titre.

En effet, l'histoire qui relève du merveilleux pur, semble à première vue s'inspirer du célèbre conte d'Andersen « La Petite Sirène ». Toutefois, elle s'inscrit d'abord et avant tout dans la lignée des fabuleuses idylles entre un humain et une créature des eaux dont regorge le folklore irlandais. Ainsi, dans un des recueils de contes rassemblés par W. B. Yeats7, trouve-t-on quelques unes des sources dont Wilde a pu s'inspirer, notamment « The Lady of Gollerus » rapporté par Crofton Croker, et « The Priest's Soul », rapporté par Lady Wilde8 En outre, dans l'appendice à l'ouvrage, Yeats nous offre une classification intéressante des différents types de fées, de sorcières et de créatures de légende, parmi lesquelles il distingue les « Merrows » ou fées des eaux9, qui sont en réalité les variantes irlandaises des sirènes.

« Le pêcheur et son âme » a pour point de départ une situation plutôt traditionnelle. En effet, un jeune Pêcheur tombe amoureux d'une ravissante sirène qu'il a capturée dans ses filets. Comme dans « The Lady of Gollerus », celle-ci est la fille du roi des eaux. Cependant, le jeune homme doit à tout prix se débarrasser de son âme afin de pouvoir rejoindre et épouser l'objet de ses amours dans les profondeurs de l'océan. Ainsi s'efforce-t-il dans un premier temps de se libérer de cette âme encombrante, qui, prétend-il, ne lui sert à rien. Il va tout d'abord consulter le Prêtre dans le dessein de lui demander comment procéder pour cela. Ce dernier, terrorisé à cette pensée, l'adjure d'abandonner une semblable idée. Mais le jeune homme insiste et lui affirme à propos de la Sirène: « Je me damnerai pour son corps, et pour son amour j'abandonnerai le ciel » (p. 300). Devant un tel blasphème, le Prêtre le déclare perdu et refuse de lui donner sa bénédiction.

Le jeune homme tente alors de vendre son âme à des marchands, en vain, car personne ne veut de ce bien qui « ne vaut pas une pièce d'argent rognée » (p. 301). Il s'adresse ensuite à la jeune Sorcière dont il a entendu parler, afin qu'elle lui livre le secret qui lui permettra enfin de se libérer de cette âme dont il n'a que faire. Celle-ci exige alors de lui qu'il vienne danser avec elle au Sabbat par une nuit de pleine lune, dans le secret dessein de récupérer pour son maître l'âme de ce beau jeune homme. Le soir venu, la Sorcière, parée de ses plus beaux atours, l'entraîne dans une danse endiablée dont le caractère sensuel s'accentue lorsque apparaît un homme étrange ‑ le diable en personne ‑ qui fixe intensément le Pêcheur du regard. Ce dernier, effrayé par cette attitude et par l'apparence de cette créature, se signe brusquement en invoquant le nom du Seigneur, ce qui a pour effet de provoquer la débandade dans l'assemblée. Le jeune homme parvient cependant à retenir la Sorcière qui finit par lui révéler son secret sous la menace. Après lui avoir donné un « petit couteau au manche en peau de serpent vert » (p. 306), elle lui explique alors qu'il suffit de se tenir sur le rivage en tournant le dos à la lune et de découper son ombre autour de ses pieds. Toutefois, avant qu'il ne la quitte, elle le met en garde de la manière suivante: « Ce que les hommes appellent l'ombre du corps n'est pas l'ombre du corps mais le corps de l'âme » (p. 306). En somme, selon ses dires, l'ombre serait la partie visible de l'âme ainsi que ce qui la relie au corps. Quand par la suite, et malgré les protestations de son Âme, le Pêcheur se sépare de cette ombre, il est soudain saisi de frayeur en découvrant que celle-ci est « toute semblable à lui » (p. 307), son reflet ou son double en quelque sorte. Malgré son trouble, il lui ordonne de partir. Elle a beau le supplier de lui donner son cœur, il refuse car sans lui il ne pourrait aimer la belle sirène. En désespoir de cause, elle lui fixe rendez-vous, et il accepte de la rencontrer au bout d'un an, avant de plonger dans la mer pour rejoindre sa bien-aimée.

Le souhait formulé au Prêtre et le dédoublement qui s'opère entre l'âme et le corps du Pêcheur font quelque peu songer à la destinée de Dorian Gray. La différence essentielle cependant, c'est que Dorian pour sa part tombe amoureux de sa propre effigie représentée sur la toile peinte par Basil Hallward, donc d'une image de lui-même. Si à première vue l'amour du Pêcheur pour la Sirène ne revêt pas un caractère aussi narcissique en apparence, il n'en demeure pas moins vrai que la passion qu'il éprouve pour la créature des eaux est tout aussi fatale. En effet, dans la plupart des légendes, la sirène incarne la séduction mortelle, mais aussi « l'autodestruction du désir, auquel une imagination pervertie ne présente qu'un rêve insensé, au lieu d'un objet réel [...] »10 Le marché de dupe que fait le Pêcheur est en tous points comparable à celui que fait Dorian, car comme le confirme le récit, on ne peut sacrifier son âme à l'amour d'une chimère, fût-elle d'une beauté sublime, sans avoir à en payer le prix. En réalité, le Pêcheur privilégie le corps et sa beauté, autrement dit l'apparence, aux dépens de l'esprit et donc de son âme. La description de la Sirène est à cet égard particulièrement révélatrice :

Ses cheveux étaient une toison d'or humide, chaque cheveu semblait un fil d'or fin dans une coupe de verre. Son corps paraissait fait d'ivoire blanc, sa queue d'argent et de perle [...] ses oreilles étaient à la ressemblance des coquillages, ses lèvres à celle du corail marin. Les vagues froides s'abattaient sur la froideur de ses seins [...] (pp. 296‑297).

L'extrême esthétisation du corps de la Sirène n'évoque en rien le corps de la femme mais plutôt un merveilleux objet d'art. À l'opposé, celui de la Sorcière aux cheveux roux et aux yeux verts reflète une beauté toute charnelle. En effet, c'est une femme sensuelle et ardente qui entraîne le Pêcheur dans sa danse :

« Plus vite », s'écria la Sorcière en nouant ses bras autour du cou du jeune homme qui sentit, contre son visage, l'haleine brûlante de sa compagne. « Plus vite, plus vite! » criait-elle, et la terre parut tournoyer sous les pieds du Pêcheur dont le cerveau se troubla (p. 304).

Malgré ses charmes et ses appas, la Sorcière n'a aucune chance de gagner le cœur du jeune homme car contrairement à la froide Sirène, elle incarne une féminité torride et dévorante qui terrifie celui-ci. Lorsqu'elle se jette à ses pieds en pleurant, le Pêcheur la rejette avec dégoût, tout comme Dorian Gray rejette Sibyl Vane après avoir découvert ses faiblesses et sa véritable nature. Une autre analogie qui s'impose en l'occurrence, c'est que Dorian « vend » son âme au tableau alors que le Pêcheur jette la sienne au monde. En effet, tandis que ce dernier vit ses amours contre-nature, son Âme s'envole vers d'autres contrées pour y commettre les pires méfaits. Il est vrai que n'ayant pas de cœur, elle ne saurait faire la différence entre le bien et le mal. Cependant, trois années de suite, elle revient sur le rivage afin de raconter ses aventures au jeune Pêcheur.

Le premier récit nous entraîne dans un Orient fabuleux et menaçant où l'Âme brave mille dangers sans subir aucun dommage puisqu'elle ne peut mourir. Le voyage est une incursion dans un monde exotique et monstrueux, peuplé de redoutables Tartares mais aussi de créatures étranges, comme les Griffons et les Dragons ou encore les « Magadae » qui « naissent vieux, deviennent de plus en plus jeunes chaque année et meurent quand ils sont devenus petits enfants » (p. 310). À l'issue de ce périple, l'Âme parvient à pénétrer dans le jardin du dieu de la ville d'Illel. Elle s'adresse à un prêtre afin qu'il lui montre le dieu. Celui-ci la mène dans le temple et lui montre une première idole « assise sur un trône de jaspe bordé de grosses perles d'Orient » (p. 312). L'Âme n'est pas dupe et menace de tuer le prêtre s'il ne lui montre pas le vrai dieu. Il l'introduit dans une seconde chambre où se dresse une idole deux fois plus grande que la précédente et encore plus ornée de pierres précieuses. L'Âme se fait plus menaçante et exige à nouveau de voir le dieu, et alors, dans la troisième chambre, elle aperçoit enfin « un miroir de métal rond posé sur un autel de pierre » (p. 312). Les propos que tient le prêtre nous éclairent quelque peu sur le sens de cet objet étrange :

Il n'y a point de dieu, sinon ce miroir que tu vois car c'est le Miroir de la Sagesse. Il reflète toutes choses qui sont au ciel et sur la terre, hormis le visage de celui qui le regarde. Il ne le reflète point afin que celui qui y regarde puisse être sage (p. 313).

Le miroir n'est donc pas ici symbole de vanité, ni encore moins de narcissisme, mais l'instrument de la connaissance absolue et de la sagesse. Malgré la proposition que lui fait son Âme de posséder cet objet extraordinaire, le Pêcheur refuse, prétextant que « l'Amour vaut mieux que la Sagesse » (p. 313).

Au retour de son second voyage qui l'a entraînée vers le midi cette fois, l'Âme tente encore de réintégrer le corps du Pêcheur en lui proposant l'Anneau des Richesses qu'elle s'est procuré par la ruse auprès d'un Empereur fabuleusement riche. Le jeune homme refuse à nouveau, car il considère que l'Amour vaut mieux que les richesses 11.Ce n'est qu'à la troisième tentative que l'Âme parvient à ses fins, lorsqu'elle évoque la grâce d'une jeune danseuse. La description qu'elle en fait est en effet très séduisante: « Son visage était voilé d'une gaze, mais ses pieds étaient nus. Oui, ses pieds nus couraient sur le tapis comme deux pigeons blancs. Jamais je n'ai rien vu d'aussi merveilleux [...] » (p. 319).

Le « désir fou » (p. 320) qui s'empare soudain du Pêcheur devient irrésistible. Lui qui avait refusé la Sagesse et les Richesses cède enfin, peut‑être pas tant pour l'Art représenté ici par la danse que pour la lascivité suggérée par les pieds nus de la danseuse. Sa violente réaction à cette évocation ne peut se justifier en effet que par une sorte de manque, de privation de ces attributs érotiques qui font défaut à la Sirène. Le Pêcheur n'hésite pas un seul instant à sortir de l'eau il tend les bras à son Âme qui s'empresse de réintégrer son corps.

La quête de la danseuse fait l'objet d'un ultime voyage au cours duquel l'Âme conduit le Pêcheur de ville en ville. À chaque étape elle lui souffle de commettre les pires méfaits. Ici, le jeune homme vole une coupe d'argent, là il frappe un enfant sans raison, pire encore, il tue et vole l'hôte bienveillant qui l'avait accueilli dans sa maison. Après ce troisième forfait, le Pêcheur se repent et accuse son Âme d'être malfaisante et de l'avoir incité à mal agir. Cette dernière se justifie alors en disant que lorsqu'il l'avait chassée, il lui avait refusé son cœur, et qu'elle avait dû parcourir le vaste monde où elle avait appris toutes ces choses. À ces mots, le Pêcheur décide de se séparer d'elle à nouveau. Mais le charme ne saurait opérer à deux reprises, car « Un homme peut se défaire de son âme une fois dans sa vie, mais quand elle lui revient, il doit la garder à jamais: « C'est son châtiment et sa récompense » (p. 323). Le jeune homme comprend qu'il ne pourra plus jamais rejoindre la Sirène dans les profondeurs sereines de l'océan. Son désespoir est tel qu'il décide sur le champ de s'attacher les mains et de fermer ses lèvres, afin de ne plus céder aux sollicitations de son Âme. Malgré tout, celle-ci le tente encore, d'abord par le mal en lui décrivant les plaisirs illicites de ce monde, l'incitant à ne pas se soucier du péché, et ensuite elle essaie de l'attirer par le bien, mais elle ne parvient pas à le convaincre. Le Pêcheur s'enferme alors dans une petite cabane qu'il bâtit dans le creux d'un rocher, d'où il ne sort que pour appeler la belle Sirène qui ne répond pas à ses cris déchirants. De guerre lasse, au bout d'une autre année, l'Âme demande au Pêcheur de lui permettre d'entrer dans son cœur, mais elle se rend vite compte que cela est impossible, parce que celui‑ci est si « caparaçonné d'amour » (p. 325) pour la créature des eaux qu'elle ne peut y accéder. C'est à ce moment-là que survient la mort tragique de la petite Sirène, annoncée à grands cris par toutes les créatures de l'océan. La douleur qui terrasse le Pêcheur quand il découvre son corps échoué sur le rivage lui fait prendre conscience une fois de plus de l'immensité de son amour. À cet égard, la confession qu'il fait à la morte est des plus révélatrices :

L'Amour vaut mieux que la Sagesse. Il est plus précieux que les Richesses et plus beau que les pieds des filles des hommes. Les brasiers ne peuvent le détruire, et les flots ne peuvent l'éteindre (p. 326).

Cette ultime déclaration sert de morale à la fable d'Oscar Wilde. À la fin de l'histoire, le Pêcheur choisit de se laisser mourir de chagrin pour rejoindre sa bien-aimée, et au moment où il lui donne un dernier baiser, son cœur se brise et l'Âme peut enfin pénétrer par la brèche qui s'y est ouverte.

Le conte aurait très bien pu se terminer sur cette note à la fois tragique et païenne, mais c'est à ce moment que ressurgit le Prêtre qui découvre sur le rivage le cadavre du Pêcheur serrant dans ses bras celui de la Sirène. Horrifié devant ce spectacle, il ordonne que les dépouilles soient enterrées dans un lieu aride et non consacré appelé Champ des Foulons, car déclare-t-il: « Ils furent maudits en leur vie, maudits seront-ils en leur mort » (p. 327). Toutefois, trois ans plus tard, de mystérieuses et odorantes fleurs blanches provenant de la terre où furent enterrés les amants et ornant l'autel de son église, exercent sur le Prêtre une étrange influence. En effet, l'inflexible homme d'église qui était bien résolu à invoquer la colère de Dieu dans son sermon, en cette semaine sainte, se met aussi brusquement qu'inexplicablement à bénir la mer ainsi que les créatures qui l'habitent, c'est-à-dire « Tout ce qui vit dans l'univers divin »(p. 328)

C'est donc apparemment sur une note de tolérance que se termine ce conte, tolérance pour « tout ce qui vit » en ce monde et dans l'autre. La morale chrétienne semble sauve, mais comme on l'apprend dans les dernières lignes du récit, après la bénédiction du Prêtre, les créatures de la mer désertent les flots. Quant au Champ des Foulons, il demeure à jamais stérile, et aucune fleur n'y poussera plus jamais.

Le mal tel qu'il transparaît dans « Le pêcheur et son âme » est incarné tour à tour par le Prêtre fanatique, la Sorcière et ses compagnons de sabbat, mais aussi par l'ombre, c'est-à-dire « le corps de l'âme ». En revanche, le monde neptunien peuplé de tritons, d'hommes de l'Océan, de chevaux marins et autres marsouins, est décrit comme un univers joyeux et harmonieux, où règne l'Amour. Le chant de la Sirène, bien qu'irrésistible, n'a pas le caractère mortel de celui qu'entendent les compagnons d'Ulysse. Par ailleurs, « Le pêcheur et son âme » est un conte où les mythologies irlandaise, grecque, arabe et chrétienne s'enchevêtrent harmonieusement. Ainsi, la Sirène, désignée sous le terme de « mermaid » dans le texte original, évoque non seulement Andersen, mais aussi les « Merrows » du folklore irlandais. Quant au Pêcheur, Wilde le décrit à plusieurs reprises semblable à une « statue grecque » 12. Mais l'univers poétique du conte nous entraîne dans un monde où les amours considérées comme monstrueuses et contre-nature sont rendues possibles à la seule condition que le jeune homme se sépare de son âme détestable et sans cœur. Si le Pêcheur est un personnage platement allégorique, l'Âme en revanche est plus riche car elle s'apparente à une sorte de démon de la perversité. Cependant, il est essentiel de souligner qu'à l'origine de la séparation entre le corps et l'âme, ou plutôt entre le cœur et l'âme, il y a une séparation d'avec l'ombre, une rupture qui n'est pas sans évoquer une forme de castration. En effet, comment ne pas voir dans cette désunion non seulement une mutilation mais également une sorte d'autodestruction du désir? La peur de la féminité et de la sexualité est ainsi suggérée à plusieurs reprises dans le récit. Comme nous l'avons vu, le trouble qui s'empare du Pêcheur quand la Sorcière l'entraîne dans sa danse, est révélateur à plus d'un titre. Celui-ci préfère, et de loin, les beaux bras glacés de la Sirène à l'étreinte torride de la sibylle. En outre, c'est lorsqu'il cède à la tentation de la chair incarnée par les pieds de la danseuse, qu'il perd son amour à jamais.

Sur le plan thématique, « Le pêcheur et son âme » relate une double quête, à la fois amoureuse et spirituelle. Le dénouement est sombre certes, dans la mesure où l'âme et le cœur du Pêcheur ainsi que la belle Sirène ne peuvent se rejoindre que dans la mort. La fin de l'histoire peut par conséquent se comprendre comme une ultime réconciliation. Cette unité retrouvée est assez comparable à celle qui s'opère lorsque Dorian Gray lacère le tableau qui reflète son âme monstrueuse. En réalité, les deux personnages, quoique très différents, illustrent chacun à sa manière l'un des aphorismes d'Oscar Wilde, selon lequel « Ceux qui voient la moindre différence entre l'âme et le corps ne possèdent ni l'un ni l'autre » 13 Toutefois, si l'on retrouve certains points communs entre le roman et le conte, ce dernier nous entraîne dans un univers où les conventions sociales et morales n'ont pas leur place, libéré du carcan imposé par les règles de la vraisemblance et dont les frontières sont illimitées comme celles du rêve.

 

*          Marie-Noëlle Zeender est Professeur à l’Université de Nice Sophia-Antipolis.  Elle consacre l’essential de ses recherches à l’étude de la littérature gothique et fantastique des écrivains anglo-irlandais du XIXe siècle.  Cet article est reproduit de la collection ‘Métaphores’ no 26 ‘Problématiques du conte’, Editions du CRELA, avec l’aimable permission de l’auteur.  ©Presses Universitaire de Nice Sophia‑Antipolis.

1          Oscar Wilde, Oeuvres, Paris, Gallimard, 1996, p. 895. Toutes les références au conte de Wilde dans cet article sont indiquées entre parenthèses.

2          The Autobiography of William Butler Yeats, New York, Collier Books, 1965, p. 90: "We Irish are too poetical to be poets; we are a nation of brilliant failures, but we are the greatest talkers since the Greeks."

3          André Gide, "Oscar Wilde, In Memoriam", Mercure de France, 1989, p. 15.

4          Ibid., p.32.

5          Op. cit., p. 1610.

6          Voir à ce propos la lettre adressée par Wilde au rédacteur en chef de la Pall Mall Gazette, début décembre 1891, in The Letters of Oscar Wilde, edited by Rupert Hart‑Davis, New York, Harcourt, Brace and World, Inc. 1962, p. 301‑302 : "The writer of this review makes a certain suggestion about my book which I beg you will allow me to correct at once. He starts by asking an extremely silly question, and that is, whether or not I have written this book for the purpose of giving pleasure to the British child. [...] Now in building this House of Pomegranates I had about as much intention of pleasing the British child as I had of pleasing the British public."

7          Fairy and Folk Tales of Ireland, edited by W. B. Yeats, Colin Smythe / Gerrards Cross, 1988.

8          Ibid., respectivement p. 328‑332 et 195‑199.

9          Ibid,. p.38.4.

10        Dictionnaire des Symboles, Paris, Seghers, 1974

11        De même, dans Le Portrait de Dorian Gray, après avoir fait part à sa mère de son amour pour Dorian, Sibyl lui déclare: "L’argent, maman? [... ] quelle importance a-t-il? L'amour compte plus que l'argent » (p. 406).

12        « Les membres brunis, le corps bien découplé, il semblait une statue grecque debout sur le sable, le dos tourné à la lune » (p. 307).

13        Op. cit., p. 969 (« Formules et maximes à l'usage des jeunes »)

Her Face was Veiled with a Veil of Gauze but Her Feet were Naked, Jessie M. King

‘Her Face was Veiled with a Veil of Gauze
but her Feet were Naked’ by Jessie M. King
for The Fisherman and His Soul, by Oscar Wilde

 

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