rue des beaux arts

           

Numéro 15 : JUILLET /AOÛT 2008

 

§13.  OSCAR WILDE ET L’AMBASSADE BRITANNIQUE

1ere Partie – L’Ambassadeur

Par D.C Rose

(traduit de l’anglais par Danielle Guérin)

Dans ses derniers jours, Oscar Wilde recevait les soins du docteur  Maurice à’Court Tucker, dont on sait extrêmement peu de choses. Nous n’irons pas jusqu’à dire, absolument rien. Qui était-il, pourquoi était-il au chevet de Wilde, que faisait-il à Paris, qu’advint-il de lui par la suite – nul à ce jour n’a répondu à ces questions. La seule chose que nous savons de lui est qu’il était attaché à l’Ambassade Britannique. Ceci nous ramène à une relation dont Wilde s’était beaucoup réjoui, mais qui n’a pas été un succès.

Jusqu’à quel point cette relation était-elle étroite, il n’est pas facile de le dire. Comme bien d’autres, Wilde était enclin à  exagérer ses relations dans le grand monde. Ce que nous savons c’est qu’il était bien reçu à l’époque où le comte de Lytton était Ambassadeur. Robert Lytton, second baron Lytton et premier comte de Lytton, était le fils du romancier Edward Lytton et de son épouse irlandaise Rosina (écrivain elle-même). Il était réputé à la fois pour une carrière publique distinguée – il fut vice-roi des Indes entre 1876 et 1880 -  et pour ses propres travaux littéraires sous le nom de plume d’Owen Meredith. D’après ses contemporains, il était « un poète un peu bohémien »[1]. Harry de Windt est plus direct encore à son propos : « Je fus extrêmement surpris de découvrir que le petit homme en long manteau noir froissé et trop large, et pantalon de toile blanche, portant de petites bottes vernies avec des guêtres lavande, était le fameux Owen Meredith »[2]. La princesse Catherine Radziwill saisit la multiplicité de son caractère quand elle écrit à son propos qu’«il se rappelle le poète qu’il fut, le journaliste qu’il aurait aimé être, et l’écrivain habile que fut son père »[3]. Et un peu diplomate aussi, eh ? comme aurait pu ajouter Whistler.

 

Le  Ministre des Affaires Etrangères Flourens [4], René Goblet et Eugène Spuller (un homme de grand raffinement en dépit de son apparence quelque peu grossière [5]) devinrent les amis personnels de Lytton ; dans le cas du premier, le fait qu’il fût «complètement ignorant de tout ce qui concernait les Affaires Etrangères [6]» ne constituait apparemment pas un désavantage.

 

« Je donnai un petit dîner de garçon qui connut un immense succès, et qui produisit ici une grande sensation sociale. Les invités étaient Flourens, le Baron Alphonse de Rothschild, Ferdinand de Lesseps, le ministre allemand Stuers, Sardou, Coppée, le Général Meredith Read, un membre américain des Spartiates […] La conversation fut brillante, Sardou se plaçant en tête, qui est le plus fascinant causeur que j’aie jamais rencontré.

Tout le monde était en train. Flourens s’en alla enchanté, et me témoigna toujours sa bienveillance par le suite,  et tous les autres invités répandirent le bruit que la seule personne à Paris qui savait offrir un dîner d’un si parfait agrément était l’Ambassadeur Britannique ; Mais je n’ai jamais recommencé»[7].

 

Il y avait de nombreux autres invités politiques et diplomatiques, des amis et des parents à  recevoir. Alors qu’il était en poste depuis deux mois, il pouvait se vanter d’avoir fait la connaissance d’Augier, Coppée, René Sully-Prudhomme (bien que Le Bonheur l’eût ennuyé), Halevy, Meilhac, Bourget. Isidore de Lara « vit beaucoup les Lyttons et fut souvent invité à l’Ambassade »[8]. À cette époque il souffrait d’être amoureux de l’actrice Mary Anderson. Mary Anderson était elle-même invitée et alla avec Lytton visiter « l’atelier de l’un des plus éminents sculpteurs français de Paris (sans doute Rodin). Après avoir visité tout ce qu’ils pouvaient dans les immenses ateliers, Lord Lytton […] critique singulièrement avisé dans toutes les matières artistiques, suggéra une visite à la Morgue pour chasser de leur mémoire les hideuses créations qu’ils venaient de voir[9]. Anderson passa aussi beaucoup de temps à la Comédie Française et au Nouveau Cirque au cours de sa visite, probablement escortée par Lytton. Lytton accompagna aussi le Prince de Galles aux Variétés où on donnait Décoré de Meilhac, le (ou aux alentours du) 12 février 1888, même si ce n’était pas tout à fait la même chose que de voir Mounet-Sully, « incomparablement le meilleur Hamlet que j’aie jamais vu »[10] au Français. Lady Frances Balfour visita l’Ambassade à Paris en juillet 1888 et en juin 1891, et rapporta que « Quand [Lytton] donnait son amitié, il la donnait des deux mains. On ne se souvient pas souvent d’une époque comme n’étant constituée que de jours de gala, mais avec Lord Lytton à Paris, ce fut toujours un feu de joie.[11] » Wilfrid  Blunt rappelle que la « Bohème littéraire [de Lytton], son absence de pompe, sa dévotion à la scène théâtrale, son patronage bienveillant des artistes, des acteurs et de ces littérateurs qui comptent tant dans le journalisme Parisien, ont été pour lui un passeport pour gagner les faveurs de la Presse, et à travers la Presse, de l’opinion publique. Lytton était bohème par goût, et Paris, qui est également si bohème, reconnaissait en lui un artiste frère.[12] ». Lytton, assurément, prit soin de se colleter avec les mouvements. S’excusant pour « mon mauvais français », il écrivait à un de ses correspondants « Les idéalistes sont aujourd’hui les proscrits de la littérature contemporaine, où du reste leur appréciation est aussi rare que celle d’un lis dans un champs de pommes de terre [13]» - une analogie qu’il aurait pu tout aussi bien appliquer à Oscar Wilde. « J’ai un pied dans plusieurs mondes ici, dit Lytton, politique, littéraire et théâtral[14]»

Voici quel était l’arrière-plan de la supposée entrée pleine de détachement que fit Wilde à l’Ambassade en octobre/novembre 1891. L’aisance transparait de manière évidente dans la lettre que Wilde adressa à Lytton, sans doute en mai de cette même année :

 

Mon cher Lytton, Je n’ai pas pu venir à Paris cette semaine. Seriez-vous libre la semaine prochaine ? Si oui, quelques jours avec vous à Paris seraient un véritable privilège et un grand plaisir. Mais je crains que votre maison ne soit bondée. Voudriez-vous me le faire savoir ?  Un télégramme samedi me permettrait de fixer mes plans[15].

 

On retire de cette lettre l’impression que  Wilde s’attend à ce que l’Ambassadeur se sente privilégié et ravi, et que c’est plus la convenance de Wilde que celle de son Excellence qui était en question. Les relations amicales de Wilde avec Lytton sont cependant importantes sous de nombreux aspects en ce qu’elles établissent la position de Wilde à Paris, mais hélas nous en savons peu à ce propos. Même Richard Ellmann, d’habitude si soucieux de mettre en valeur le succès social de Wilde à Paris, fait peu de référence à l’Ambassadeur Britannique. Lady Betty Balfour, pour sa part, ne mentionne pas Wilde du tout. On peut supposer que l’amitié était plus littéraire que personnelle, si Lytton considérait vraiment Sardou comme un brillant causeur. Ce que Wilde et Lytton avaient en commun était leur affection pour Mary Anderson, pour laquelle Wilde avait écrit La Duchesse de Padoue [« Je veux vous placer au rang des plus grandes actrices du monde. Je désire pour vous un triomphe éternel[16]»]. Malheureusement, Anderson fait l’impasse sur le sujet dans ses mémoires, se contentant de noter que « La scène fut la clef (comme me le dit Oscar Wilde la première fois qu’il vint en Amérique) qui ouvrit pour moi la porte d’or du royaume de l’art. » Les Lyttons passaient chaque année une partie de l’été en Angleterre (laissant le Premier Secrétaire, Edwin Egerton, « un cher vieil ami [17]», comme chargé d’affaires), mais il n’existe aucune trace de contact entre les deux hommes à Londres. Lady Betty nous raconte que les deux meilleurs amis de son père étaient sa belle-sœur, Mrs Earle, et le Révérend Whitwell Elwin[18]. Il aurait été un peu étrange que Wilde complétât un tel trio.

Seule, la visite de Wilde à Paris, tard dans l’automne de 1891, nous fournit quelques renseignements. Dans la première semaine de novembre, Wilde fit une visite à l’Ambassade et informa les Lyttons qu’«il venait d’écrire une pièce qu’il voulait traduire en français et faire jouer devant les Français [19]». Il ne peut s’agir que de L’Éventail de Lady Windermere, et c’était là une ambition dépourvue de fondement. Lady Emily Lytton, quand elle était âgée de seize ans, pensait que Wilde « n’était pas aussi odieux que nous nous y attendions, quoiqu’il soit de toute évidence extrêmement vaniteux.[20] » On doit également s’imaginer quel était le pouvoir de conversation de Wilde quand il déjeunait avec une famille où « tout le monde parlait tout le temps et n’écoutait jamais [21]». Nous pouvons supposer que Wilde était un parmi les nombreux invités de l’Ambassade, un agréable dérivatif à l’ennui de Lytton pour le moins, et bien davantage quelqu’un qui le distrayait du cancer que le laudanum et le chloroforme ne soulageaient que partiellement. Leur commune admiration pour les œuvres de la romancière Blanche Manchetta (Blanche Roosevelt) peut leur avoir fourni un sujet de conversation. Le 18 Octobre, Lytton quitta Londres pour Paris et regagna un lit qu’il ne devait plus jamais quitter. « Pendant ses six semaines de maladie, il continua à voir ses secrétaires et à expédier les affaires courantes ». Quand la douleur le laissait en paix, il était gai, et toujours animé d’intérêts vifs et variés [22]». Lytton mourut le 24 novembre, et le convoi qui partit de l’Ambassade pour gagner l’Eglise Anglaise, puis la gare Saint-Lazare, fut traité par le Gouvernement Français comme des funérailles officielles. « J’ai perdu le meilleur et le plus affectionné des amis que j’aie jamais eus » écrivit alors Reginald Lister.[23]

 

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[1] Sir Charles Rivers Wilson G.C.M.G., C.B : Chapters from My Official Life. Edité par Everilda McAlister. Londres : Edwin Arnold 1916 p. 225. Le désir de Wilson de dire seulement des choses agréables est note par sa veuve dans sa preface.

[2] Harry de Windt: My Note Book at Home and Abroad.  Londres: Chapman & Hall 1923 p.167.

[3]Princesse Catherine Radziwill: These I Remember.  Londres: Cassell 1924 p.76.

[4] Il ne s’agit pas, bien sûr, du Communard Gustave Flourens (1838-1871.

[5] Prince Chlodwig von Hohenlohe-Schillingsfürst: Memoirs.  Edité par Friedrich Curtius pour le Prince Alexander von Hohenlohe-Schillingsfürst, traduit de la première edition allemande et  supervisén par George W. Chrystal, B.A. Londres: William Heinemann 1906 p.305.  Journal du 25 Mars 1878.  Pour plus de renseignement sur Spuller,voir Nathalie Bayron: Eugène Spuller 1835-1896, Itinéraire d’un républicain entre Gambetta et le Ralliement.  Paris: Septentrion 2005.

[6] Lord Newton: Lord Lyons, A Record of British Diplomacy.  Londres: Edwin Arnold 1913.  Volume II

[7] Lord Lytton à Lady Betty Balfour 29  Février [sic] 1889. Lady Betty Balfour (ed.): Personal and Literary Letters of Robert, First Earl of Lytton.  Londres: Longmans, Green & Co. 1906 Volume II p.339.  De Lesseps était cousin germain de l’Impératrice Eugénie.

[8] Isidore de Lara: Many Tales of Many Cities.  Londres: Hutchinson & Co n.d. [1926] p.82.

[9] Mary Anderson: A Few Memories.  Londres: Osgood, McIlvaine & Co 1896 p.231.

[10] Lady Betty Balfour (ed.): Personal and Literary Letters of Robert, First Earl of Lytton.  Londres: Longmans, Green & Co. 1906 Volume II p.  November 1886. Got jouait Polonius et Coquelin cadet le premier fossoyeur.

[11] Lady Frances Balfour: Ne Obliviscaris - Dinna Forget.  Londres: Hodder and Stoughton n.d.  Volume II p.201.

[12] Wilfrid Scawen Blunt: My Diaries, being a Personal Narrative of Events 1888-1914. Volume I: 1888-1900.  New York: Alfred A. Knopf 1921 p.40.

[13] Lord Lytton au Professor Karl Edler 12 Mars 1883. Lady Betty Balfour (ed.): Personal and Literary Letters of Robert, First Earl of Lytton.  Londres: Longmans, Green & Co. 1906 Volume II p.302.

[14] Lady Betty Balfour (ed.): Personal and Literary Letters of Robert, First Earl of Lytton.  Londres: Longmans, Green & Co. 1906 Volume II p.333.

[15] Oscar Wilde à Lord Lytton ? Mai 1891.  Merlin Holland & Rupert Hart-Davis: The Complete Letters of Oscar Wilde.  Londres: Fourth Estate 2000 p.480.

[16] Oscar Wilde à Mary Anderson ‘début Septembre 1882’.  Rupert Hart-Davis (ed.): The Letters of Oscar Wilde.  Londres: Hart-Davis 1962  p.125.  Les ambitions placées sur La Duchesse de Padoue étaient très surestimées.  Il semble que la pièce n’ait pas été produite du tout depuis la représentation de la St James’s Church Dramatic Society, à Londres, en 1907.

[17] Reginald Lister à sa mère 4 Mars 1889. Emma Lady Ribblesdale: Letters and Diaries. Rassemblées par sa fille Beatrix Lister.  Londres: édition privée, the Chiswick Press 1930 p.85.

[18] Lady Betty Balfour (ed.): Personal and Literary Letters of Robert, First Earl of Lytton.  Londres: Longmans, Green & Co. 1906.  Volume II p.261.

[19] Lady Emily Lutyens au Revd. Whitwell Elwin 3 Novembre 1891.  Lady Emily Lutyens: A Blessed Girl: Memoirs of a Victorian Girlhood, Chronicled in an Exchange of Letters 1887-1896.  Londres: Hart-Davis 1953 p.68.

[20] Lady Emily Lutyens au Revd. Whitwell Elwin 3 Novembre 1891 (mes  italiques).  Lady Emily Lutyens: A Blessed Girl: Memoirs of a Victorian Girlhood, Chronicled in an Exchange of Letters 1887-1896.  Londres: Hart-Davis 1953 p.68.  Lady Emily était née à l’Ambassade le 26 décembre 1874, alors que Lytton était Premier Secrétaire. Elle épousa Edwin Lutyens.  Leur fille Elizabeth mit le conte de Wilde ‘LAnniversaire de l’Infante’ en musique de ballet en 1932.

[21] Cynthia Gladwyn: The British Embassy.  London: Constable 1986 p.128

[22] Lady Betty Balfour (ed.): Personal and Literary Letters of Robert, First Earl of Lytton.  Londres: Longmans, Green & Co. 1906 Volume II p.430.

[23] Reginald Lister à sa mère 28 Novembre 1891. Emma Lady Ribblesdale: Letters and Diaries.  Rassemblées par sa fille Beatrix Lister.  Londres: edition privée, the Chiswick Press 1930 p.95.