rue des beaux arts

 

      Numéro 15 : JUILLET/AOUT 2008

 

  §1.  EDITORIAL

 

Salome

 

 

 

 

 

Salomé sans filet

 

Dans la production théâtrale Wildienne, Salomé occupe sans nul doute une place à part. D’abord parce que c’est la seule de ses pièces que Wilde n’aura eu jamais l’occasion de voir jouer, ensuite parce que, dans son œuvre dramatique, elle fait figure de curiosité (cependant fascinante) ; et enfin parce que le sujet de l’intrigue est suffisamment sulfureux et névrotique (passion incestueuse, nécrophilie, meurtre, sensualité provocante, homosexualité latente, suicide, amour blasphématoire…) pour qu’elle ait eu énormément de mal à être représentée. C’est d’ailleurs par l’intermédiaire de Richard Strauss, qui la mit en musique, qu’elle finit par trouver sa voie (et sa voix…) et par rencontrer l’indéniable succès qui la porta à travers le monde. Peut-être, sans Strauss, cette intéressante Salomé, si intense, serait-elle restée presque confidentielle, condamnée à un destin à peine plus glorieux que les drames de jeunesse wildiens tels La Duchesse de Padoue ou Véra ou les Nihilistes.

 

Si Wilde le composa très rapidement en français – on prétend qu’il l’écrivit d’un jet sur un carnet en une seule soirée – le texte nécessita des relectures, des corrections[1], et sa version anglaise donna lieu à maintes tergiversations, querelles et discussions avec Lord Alfred Douglas, dont Wilde n’approuvait guère la traduction maladroite. L’illustration de la première édition anglaise ne fut pas non plus sans problèmes, Wilde appréciant peu l’érotisme cruel et morbide des illustrations d’Aubrey Beardsley qui ne s’était pas privé d’un clin d’œil ironique, y glissant malicieusement comme un dessin dans le tapis la figure caricaturale et bouffie de l’auteur, lequel s’en trouva peu flatté. Salomé ne démarrait pas sous de très bons auspices, comme s’il était écrit que cette séduisante diablesse devait semer sur sa route malheur et ravages, y compris sur celle d’Oscar, sa vie au moment de la création de sa pièce à Paris se trouvant détruite et confinée entre les murs d’une prison.

 

Nul n’ignore que la pièce, commencée dans une folle excitation, devait initialement être créée à Londres par la gloire théâtrale française de l’époque – « la Divine » Sarah Bernhardt[2] – et que c’est à ce moment que les choses commencèrent à se gâter, la pièce étant finalement interdite par le censeur Edward F. Smyth Pigott en vertu d’une vieille loi qui prohibait la présence sur scène de personnages Bibliques. La diva offensée plia bagages et rentra furieuse à Paris tandis que Wilde provoquait les ricanements de la presse en menaçant de prendre la nationalité française. Sarah cependant s’était si bien emparée du personnage aux yeux de tous qu’on trouve encore aujourd’hui de nombreux articles et revues lui attribuant faussement la création du rôle. En réalité, Sarah ne joua jamais Salomé, au grand dam d’Oscar qui la considéra toujours comme l’incarnation idéale de sa petite princesse de Judée[3].

 

C’est Lina Munte, autre actrice française qu’on avait pu applaudir à l’Ambigu en 1881 dans la scène mouvementée du lavoir dans « L’Assommoir»[4], qui devait hériter du rôle de Salomé pour sa création au théâtre de l’Œuvre à Paris en février 1896, année où fut aussi créée en ce lieu la pièce iconoclaste d’Alfred Jarry « Ubu roi ».

 

Lugné-Poe, qui avait fondé le Théâtre de l’Œuvre en octobre 1893, s’était rendu à Londres peu après les procès de Wilde, et il avait été impressionné par l’état de stupeur où l’explosion de l’affaire avait plongé les anglais. Même les amis proches de Wilde comme More Adey et Robert Ross semblaient abasourdis, trop choqués pour pouvoir entreprendre quoi que ce fût de positif. Lugné-Poe jugeait la chute de Wilde atroce… D’après lui, à Paris, il demeurait un auteur estimé. Il prit donc la décision de monter Salomé dans son théâtre. Il est assez surprenant de constater combien, aujourd’hui encore, on en sait peu au sujet de cette première. En 2005, l’exposition consacrée au Théâtre de l’Œuvre [5] au Musée d’Orsay présentait de nombreux documents sur Maeterlinck et son Pelleas et Melisande, sur le théâtre d’Ibsen ou sur la création d’Ubu Roi, mais presque rien sur Salomé, sinon une copie de travail en vitrine et le programme dessiné par Toulouse-Lautrec. Aucune photographie de la pièce, aucune information sur Lina Munte, ni sur l’interprétation de Lugné-Poe en Hérode. Les dates mêmes restent incertaines. On retient généralement celle du 11 février 1896 (pour seulement deux soirées, semble-t-il), mais il se peut qu’il y ait eu une reprise en octobre [6]. Un certain flou entoure toujours cette pièce qui n’en avait pas fini avec les obstacles.

 

Comme le rapportent William Tydeman et Steven Price dans leur ouvrage : « Wilde, Salome – Plays in production »[7], Lugné-Poe se lança dans la production de Salomé en toute illégalité. En effet, la loi anglaise stipulait que les criminels – et Wilde était considéré comme tel – étaient placés sous tutelle, et en vertu de conventions internationales sur la protection littéraire, Lugne-Poe ne pouvait agir sans autorisation légale sous peine d’être poursuivi. Cependant, l’acteur choisit de courir le risque et de travailler sans filet, sachant que le spectacle pouvait être compromis à tout moment. Cette menace constante l’obligea à œuvrer dans la plus extrême discrétion, presque sous le couvert du secret, au point de s’interdire toute publicité. C’est ainsi que les pré-annonces ne mentionnaient nullement Salomé, mais une pièce de Romain Coolus intitulée « Raphaël », et ce n’est qu’en toute dernière minute qu’on annonça en seconde partie une courte pièce de Wilde dont on ne précisait pas le titre. Les répétitions elles-mêmes n’avaient pas été épargnées par le sort. Elles avaient commencé à la Comédie Parisienne (actuel théâtre de l’Athénée), quand d’importants travaux de démolition éventrèrent le quartier,  et le théâtre se retrouva bientôt seul édifice encore debout au beau milieu d’énormes tranchées. La police voulait faire évacuer les lieux par mesure de sécurité, et en effet un incendie prit en coulisses que la troupe aida à éteindre avec Lugné-Poe revêtu de son costume d’Hérode. Pour comble de malheur, la tête de cire du prophète Iokanaan, qui avait été louée au Musée Grévin, roula hors du plateau au cours de la dernière répétition et fut réduite en pièces en s’écrasant sur le sol. Il fallut dédommager le musée et recoller les morceaux pour la représentation[8].

 

Sur cette représentation elle-même, les informations restent extrêmement rares. Lugné-Poe considérait la prestation de Lina Munte en Salomé comme un triomphe, et il semble que la presse l’ait rejoint dans cette opinion. Un des seuls témoignages qui nous restent est celui – enthousiaste – de Jean de Tinan qui affirme dans sa revue théâtrale du Mercure de France, « qu’elle s’était élevée, au dessus de toute mesure,  pour devenir un personnage indicible et adorable, au-dessus du rôle, pour devenir la réalité même d’une conception poétique, une créature féerique et réelle, prestigieuse et unique », ajoutant même : « je ne connais aucune tragédienne – pas même Sarah, que j’admire – qui m’ait jamais fait pressentir le frisson de sensation fiévreuse que m’a donné Mlle Lina Munte dans Salomé […] Au son de cette voix, au contact de ces gestes, […]  j’ai été oppressé d’attention jusqu’à en souffrir ». Quant au rôle du roi Hérode, Jean de Tinan le juge dans la même chronique comme un des meilleurs jamais interprétés par Lugné-Poe : « [Il] a composé le personnage d’Hérode avec une souplesse, une exactitude nerveuse d’intonations et d’attitudes, un souci de plastique, qui font, je crois, de ce rôle du Tétrarque le plus parfait de ceux où je l’ai vu »[9]

 

Toutes les critiques ne furent pas aussi élogieuses. Le Journal des débats qualifia la pièce d’«œuvre médiocre », concédant qu’elle s’était cependant terminée sous des applaudissements nourris destinés surtout, selon l’auteur de l’article, à témoigner la sympathie du public pour le malheureux prisonnier de Reading. Il est bien évident qu’en ces soirées de février 1896 où « l’affaire Wilde » était encore si fraîche, le sort de l’auteur devait, chez les spectateurs de Salomé, occuper tous les esprits. Celui de Jean de Tinan en particulier, qui confirme en quelque sorte l’opinion du Journal des débats quand il écrit : « On a acclamé le nom de M. Oscar Wilde avec tout l’enthousiasme d’admirations qui se multiplient par des indignations ; nous souhaitons qu’il parvienne au poète quelque écho de ces manifestations, et que la sincérité de ces sympathies l’encourage dans la terrible épreuve qu’il subit ».

 

Il lui parvint en effet, lui procurant un réconfort d’autant plus grand que ces représentations de Salomé à Paris lui permettaient de se regarder et d’être regardé à nouveau comme un artiste. Il déplora cependant que le rôle du page ait été tenu par une femme (Suzanne Desprès, désignée sous le nom de Suzanne Auclair sur le programme), ainsi qu’il apparaît dans une lettre de Robert Ross à Gwendolen Bishop à propos de la première production de Salomé à Londres : « Je me permets d’espérer qu’aucun des rôles masculins ne sera tenu par une dame, ce qui ruina complètement la production originale en France […] Je me rappelle très bien les instructions de l’auteur à Sarah Bernhardt, et ses constantes conversations avec moi quand je lui décrivais la production française alors qu’il était encore en prison. »

 

On sait que Wilde fut reconnaissant à Lugné-Poe d’avoir été le premier à monter Salomé, quand tous, ou presque, lui tournaient le dos. Que pensa-t-il de l’interprétation de Lina Munte ? Il lui était difficile d’en juger, n’en connaissant que ce qu’on avait pu lui en rapporter. N’avoir pas vu Sarah créer le rôle avait été pour lui une terrible déception. N’avoir pu assister à la création de Salomé dut en être une autre plus poignante encore, comme le suggère Jean de Tinan à la fin de son article : « J’ai pensé que n’avoir pas été là, n’avoir pas vu sa Salomé plus belle et plus terrible qu’il ne l’avait rêvée, c’était pour Oscar Wilde le plus cruel malheur dont un artiste dut être inconsolable. »

 

Danielle Guérin

 

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[1] La pièce fut publiée à Paris par La Librairie de l’Art indépendant et à Londres par Elkin Mathews & John Lane. Wilde apporta plusieurs corrections aux premières épreuves, sans tenir grand compte des remarques des jeunes amis français de qui il avait sollicité l’avis (Pierre Louÿs, Adolphe Retté, Marcel Schwob et Stuart Merrill, dont il accepta pourtant le conseil de supprimer les trop nombreux « enfin » placés au début des tirades. Cf Richard Ellmann, Oscar Wilde, Biographies Gallimard, 1994, p.407.

[2] Wilde lui dédicaça un exemplaire de la cinquième édition de ses Poèmes en ces termes : « À Sarah Bernhardt, « Comme la princesse Salomé est belle ce soir ». Londres 1892

[3] Wilde déclarera à Leonard Smithers que Sarah était « la seule personne au monde capable de jouer Salomé »

[4] L'Assommoir drame en cinq actes et huit tableaux de William Busnach et Octave Gastineau.- d’après Émile Zola - Paris : Charpentier, 1881. A l’Ambigu, Lina Munte, en robe d’alpaga et ruban rouge au cou, tenait le rôle de Virginie.

[5] « Le Théâtre de l’œuvre – 1893 – 1900 – Naissance du théâtre moderne » - Musée d’Orsay – 12 avril – 3 juillet 2005

[6] Le professeur Joseph Donohue effectue actuellement des recherches à ce sujet.

[7] William Tydeman et Steven Price, Wilde/Salomé – Plays in production, Cambridge University Press, 1996

[8] Tous ces renseignements ont été recueillis dans l’ouvrage de MM. Tydeman et Price : Wilde/Salome – Plays in production.

[9] Jean de Tinan – Mercure de France n° 75 – mars 1896