§8. Les Catacombes
de l’exil intérieur d’Oscar Wilde
Par Lou Ferreira
Il peut sembler
présomptueux de penser que nous soyons capables d’entrevoir ce que Wilde a
tenté « d’enterrer » tout au long de sa vie et surtout dans ses
œuvres, tant le rire, le Verbe et le cynisme ont été ses compagnons de route et
de bataille sans réellement faiblir [1].
Mais enterrer
quoi ?
Ce que l’auteur a
pu voir, supporter et haïr toute son enfance.
Nous n’avons pas
le pouvoir de faire une thérapie wildienne au travers de ses lettres ou de son
œuvre par exemple ; nous risquerions de nous perdre dans les méandres d’un
puzzle familial et intellectuel qui prêterait à sourire tant l’objectif
relèverait d’un donquichottisme qui ne nous obsède pas ici réellement.
En revanche, des
éléments contenus dans sa poésie, ses pièces de théâtres et ses critiques,
renseignent sur l’être Oscar Wilde et sur ce qui a pu orienter certains
idéaux, voire certaines tristesses non feintes…
Il s’agit donc de
nous donner la possibilité de mettre en lumière ce qui souligne les dits et
non-dits de Wilde dans une partie de son œuvre ; c’est-à-dire de légitimer
le sentiment que Wilde était un mélancolique.
On ne provoque
pas sans douleur. Mais avant les aphorismes, avant le théâtre, avant le procès,
il y a eu la poésie de Wilde. Et avant la poésie de Wilde il y a eu son enfance
avec son cortège de morts, d’adultères paternels face auquel il a fallu choisir
une attitude : se révolter, se morfondre, ou dépasser le stade de la
tristesse en acceptant le « Société pour la suppression de la vertu »
imposée par Lady Wilde ?
De toute façon,
il y avait des prix à payer, et le jeune Wilde s’y est plié. Tout comme il a
très tôt intégré le sentiment inéluctable de
Wilde choisira la
révolte métaphysique, éthique et physique dans/avec le Beau. Ce qui est rare
dans le parcours de nombreux écrivains. De plus, il est trop grand pour ne pas
voir (mieux que ses contemporains ?) ce qui se déroule au-dessus de la
cime des arbres : il n’y a qu’un jardin clos. Il l’observera très vite,
l’analysera avec une intelligence hors du commun et choisira les mots comme
arme parce qu’il faut sauver son âme. Il veut vivre, lui. Avec
C’est cela qui
constitue l’âme du mélancolique : l’oscillation entre l’espoir d’un
ailleurs enivrant et le désespoir de toutes ses limites sans cesse renaissant,
Ces limites rappelées au plaisir si vite évanoui[3].
Parce que si
Oscar Wilde se promène entre le protestantisme et le catholicisme, il conserve
la possibilité de croire à l’Infini du Divin. Mais l’Infini du Divin et
l’Infini de l’Univers ne sont pas nécessairement vécus de la même manière ;
à savoir : comment supporter la conscience de cette immensité ?
Comment vivre sans se sentir comme infiniment petit et nécessairement
égaré ?
Pourquoi Wilde,
poète, enfant blessé, brillant helléniste (avec ce que cette culture intègre
comme deuils, tristesses, suicides etc…), et esthète dans l’âme a-t-il pu
échapper à la vanité qui s’impose à l’Homme : c’est-à-dire : que
représente le fini petit humain face aux constats lucides et aux écrits de
l’irlandais sur la misère de son époque ?
A quoi sert son existence
si deux infinis l’enferment lui aussi pour l’anéantir inéluctablement ?[4]
Presque tous les
poèmes du jeune Wilde (même les plus « naïfs », ou les plus
« immatures ») et sa Ballade
sont empreints d’une souffrance non feinte et d’une langueur trouble qu’aucun
masque ne trahirait.[5] Wilde nous met en rapport avec la mémoire
qu’il conserve de cette intimité à la finitude qu’il possédait déjà ; avec
cette volonté désespérée de fuir une impasse, ce que nous appelons ici :
aporie.
Cette aporie
s’impose dans la solitude du génie : Wilde refuse toutes les limites qui
se posent à lui : celles de
Impatient parce
qu’il avait l’énergie des désespérés qui sentent le temps les anéantir,
insatisfait d’un Art unique toujours recommencé, Insatisfait des Amants trop
prévisibles, inconstant dans le bonheur parce que l’exil intérieur est plus
productif semble t-il.
« Exilé »
parce que son aporie réveille ses contradictions : contempler ou
fuir ? Laisser dire ou se défendre ? Le mélancolique est un lucide
qui se vit dans l’inconstance permanente. Et elle peut figer l’être.
La passivité de
Wilde pendant son procès révèle une partie de ces tourments qui ne trouvent pas
de solutions parce que Wilde, l’être de Wilde se trouve dans un entre-deux
mondes qui voit la vanité de son devenir ou du devenir de l’Homme dans un Tout
qu’il ne contrôle pas, puisque n’étant pas Dieu. Et dans le même mouvement,
« Le paon irlandais » a touché du doigt ce privilège d’être adulé et
envié, il a frôlé les étoiles, il n’a pas seulement lutté contre les limites de
Et l’absurde,
rejoint la pensée de ce mal de vivre, cette lucidité de l’ennui toujours-là
parce qu’elle est proche du constat d’un Pascal et d’un Schopenhauer :
l’oubli de soi dans le divertissement. C’est le divertissement qui montre
clairement que la conscience, dans sa fuite éperdue de sa propre vacuité,
attend tout de l’extérieur et rien de soi.[7] Ce « quelque chose d’autre qui
doit arriver » jusqu’à la mort.
Mais Oscar Wilde
ne pouvait pas imposer l’insatisfaction de son moi avec les gestes littéraires
d’un Huysmans, Chateaubriand, ou Rousseau ; il a choisi une arme
contradictoire : le rire. Un rire déplacé, nerveux souvent et insolent. Un
mélancolique génial qui joue de ses contradictions parce que certains enjeux
provoqueront un désordre ; il y a des chaines à briser.
Alors, l’auteur
de l’éventail fera la part belle à ce
que les puritains (qu’il exécrait) appelaient trop vite des « putains »,
Les Contes feront couler les larmes des « géants » ou des
« princes » qui ne voyaient pas la misère de l’homme ; ses
critiques esthétiques seront, nous l’avons dit, une tentative audacieuse
anti-pascalienne de considérer que l’homme essaie d’être un Tout grâce à son
Art, dans
Le Roman de Dorian Gray mettra face à face deux
thèmes tragiques : les limites de
Wilde portait un
masque ? Certes, pour le divertissement qui sauve l’âme un instant dirait
Pascal, nous l’avons dit. Une tenue excentrique accompagnée de bons mots ?
Toujours pour le divertissement. Mais aussi pour dévoiler les reflets d’un
univers cruel qu’il n’a jamais supporté qu’en faisant diversion justement.
Son scepticisme a
nourrit son œuvre, mais parallèlement il l’a harcelée cette œuvre pour la plus
belle raison de vivre : le Beau.
Même si,
très vite :
Wilde était
passionné par la vie ? Certes. De cette passion qu’il a fini par noyer
dans l’eau verte dans les rues de Paris. Toujours avec un bon mot. Pour
oublier.
[1] En effet, mourir, ruiné à
l’hôtel d’Alsace à Paris en ayant pour dernière plaisanterie, une lutte qu’il
disait mener entre le papier peint qu’il abhorrait et lui-même, relève du
« sceau » humoristique wildien…
[2]Wilde s’inscrit dans la tradition
baudelairienne qui « commande » d’imaginer, créer un réel à (re)découvrir
toujours plus beau que le donné immédiat. Le
Réel n’invente rien pour l’Art, c’est l’Art qui enrichira la pauvreté imposée
par/de
[3] Lire le texte de Pierre Magnard : « La
pensée moderne à l’épreuve de l’infini » in « Infini des mathématiques, Infini
des philosophes », chap.6, p.131. Ed° Belin 2002.
[4] Il est impossible de ne pas faire référence au
paradoxe souligné par Pascal : « L’étendue visible du monde nous
surpasse visiblement ; mais comme c’est nous qui surpassons les petites
choses, nous nous croyons plus capables de les posséder,(…)pour le Tout et le
Néant, ces extrémités se touchent et se réunissent en Dieu, et en Dieu
seulement. Le peu que nous avons d’être, nous cache la vue de l’infini », Pensées, fragment 72,199 chap. : Misère de l’homme sans Dieu.
[5] Désespoir
en est un exemple frappant malgré l’évidence du titre choisi.
[6] Robert Merle, « Oscar Wilde », Le théâtre,
p.369. Ed° de Fallois, Paris, 1995.
[7] Lire à ce sujet le Magazine
Littéraire d’août 2001 : Eloge
de l’ennui, p.38/39. (Article de Didier Raymond)
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