NUMÉRO 11 : NOVEMBRE/DECEMBRE 2007

 

§8.  Les Catacombes de l’exil intérieur d’Oscar Wilde

Par Lou Ferreira

 

 

Il peut sembler présomptueux de penser que nous soyons capables d’entrevoir ce que Wilde a tenté « d’enterrer » tout au long de sa vie et surtout dans ses œuvres, tant le rire, le Verbe et le cynisme ont été ses compagnons de route et de bataille sans réellement faiblir [1].

Mais enterrer quoi ?

Ce que l’auteur a pu voir, supporter et haïr toute son enfance.

Nous n’avons pas le pouvoir de faire une thérapie wildienne au travers de ses lettres ou de son œuvre par exemple ; nous risquerions de nous perdre dans les méandres d’un puzzle familial et intellectuel qui prêterait à sourire tant l’objectif relèverait d’un donquichottisme qui ne nous obsède pas ici réellement.

En revanche, des éléments contenus dans sa poésie, ses pièces de théâtres et ses critiques, renseignent sur l’être Oscar Wilde et sur ce qui a pu orienter certains idéaux, voire certaines tristesses non feintes…

Il s’agit donc de nous donner la possibilité de mettre en lumière ce qui souligne les dits et non-dits de Wilde dans une partie de son œuvre ; c’est-à-dire de légitimer le sentiment que Wilde était un mélancolique.

 

On ne provoque pas sans douleur. Mais avant les aphorismes, avant le théâtre, avant le procès, il y a eu la poésie de Wilde. Et avant la poésie de Wilde il y a eu son enfance avec son cortège de morts, d’adultères paternels face auquel il a fallu choisir une attitude : se révolter, se morfondre, ou dépasser le stade de la tristesse en acceptant le « Société pour la suppression de la vertu » imposée par Lady Wilde ?

De toute façon, il y avait des prix à payer, et le jeune Wilde s’y est plié. Tout comme il a très tôt intégré le sentiment inéluctable de la Finitude de l’humain lorsque ses sœurs sont mortes si jeunes (en particulier, nous le savons, la petite Isola à l’âge de 9 ans). Il en fera un de ses premiers poèmes, mais Oscar Wilde ne se contentera pas d’un constat amer. Il est irlandais, et les irlandais meurent de faim ; ils hurlent aussi…

 

Wilde choisira la révolte métaphysique, éthique et physique dans/avec le Beau. Ce qui est rare dans le parcours de nombreux écrivains. De plus, il est trop grand pour ne pas voir (mieux que ses contemporains ?) ce qui se déroule au-dessus de la cime des arbres : il n’y a qu’un jardin clos. Il l’observera très vite, l’analysera avec une intelligence hors du commun et choisira les mots comme arme parce qu’il faut sauver son âme. Il veut vivre, lui. Avec la Beauté de l’Image pour supporter un quotidien morne et trop là. Trop réel toujours[2]

C’est cela qui constitue l’âme du mélancolique : l’oscillation entre l’espoir d’un ailleurs enivrant et le désespoir de toutes ses limites sans cesse renaissant, Ces limites rappelées au plaisir si vite évanoui[3].

Parce que si Oscar Wilde se promène entre le protestantisme et le catholicisme, il conserve la possibilité de croire à l’Infini du Divin. Mais l’Infini du Divin et l’Infini de l’Univers ne sont pas nécessairement vécus de la même manière ; à savoir : comment supporter la conscience de cette immensité ? Comment vivre sans se sentir comme infiniment petit et nécessairement égaré ?

Pourquoi Wilde, poète, enfant blessé, brillant helléniste (avec ce que cette culture intègre comme deuils, tristesses, suicides etc…), et esthète dans l’âme a-t-il pu échapper à la vanité qui s’impose à l’Homme : c’est-à-dire : que représente le fini petit humain face aux constats lucides et aux écrits de l’irlandais sur la misère de son époque ?

A quoi sert son existence si deux infinis l’enferment lui aussi pour l’anéantir inéluctablement ?[4]

 

Presque tous les poèmes du jeune Wilde (même les plus « naïfs », ou les plus « immatures ») et sa Ballade sont empreints d’une souffrance non feinte et d’une langueur trouble qu’aucun masque ne trahirait.[5] Wilde nous met en rapport avec la mémoire qu’il conserve de cette intimité à la finitude qu’il possédait déjà ; avec cette volonté désespérée de fuir une impasse, ce que nous appelons ici : aporie.

Cette aporie s’impose dans la solitude du génie : Wilde refuse toutes les limites qui se posent à lui : celles de la Nature, du naturalisme, du puritanisme et du temps qui le vieillira. Il va se battre, utiliser toutes les armes des mondes-images pour se débattre contre la fatalité de la Mort et de la captivité des désirs. Le rire de Wilde sera lugubre en fait. Ce sera celui de la mélancolie de l’impatient qu’il était.

 

Impatient parce qu’il avait l’énergie des désespérés qui sentent le temps les anéantir, insatisfait d’un Art unique toujours recommencé, Insatisfait des Amants trop prévisibles, inconstant dans le bonheur parce que l’exil intérieur est plus productif semble t-il.

« Exilé » parce que son aporie réveille ses contradictions : contempler ou fuir ? Laisser dire ou se défendre ? Le mélancolique est un lucide qui se vit dans l’inconstance permanente. Et elle peut figer l’être.

La passivité de Wilde pendant son procès révèle une partie de ces tourments qui ne trouvent pas de solutions parce que Wilde, l’être de Wilde se trouve dans un entre-deux mondes qui voit la vanité de son devenir ou du devenir de l’Homme dans un Tout qu’il ne contrôle pas, puisque n’étant pas Dieu. Et dans le même mouvement, « Le paon irlandais » a touché du doigt ce privilège d’être adulé et envié, il a frôlé les étoiles, il n’a pas seulement lutté contre les limites de la Nature, mais il a cherché une place au-delà de toutes les limites imposées par l’Art de son époque, les mœurs de son époque. Sa révolte était en place depuis toujours mais il a choisi la séduction à l’intérieur d’un système haï - avec ambiguïté certes-, mais haï : il lui fallait intégrer l’univers des nantis et des aristocrates avec un bagage culturel et un humour-paradoxe, naturellement authentique parce que ex-centrique (en dehors d’un centre, d’une norme). « En un mot, c’est en lui-même que l’humoriste véritable découvre d’abord l’absurde »[6]   

Et l’absurde, rejoint la pensée de ce mal de vivre, cette lucidité de l’ennui toujours-là parce qu’elle est proche du constat d’un Pascal et d’un Schopenhauer : l’oubli de soi dans le divertissement. C’est le divertissement qui montre clairement que la conscience, dans sa fuite éperdue de sa propre vacuité, attend tout de l’extérieur et rien de soi.[7] Ce « quelque chose d’autre qui doit arriver » jusqu’à la mort.

 

Mais Oscar Wilde ne pouvait pas imposer l’insatisfaction de son moi avec les gestes littéraires d’un Huysmans, Chateaubriand, ou Rousseau ; il a choisi une arme contradictoire : le rire. Un rire déplacé, nerveux souvent et insolent. Un mélancolique génial qui joue de ses contradictions parce que certains enjeux provoqueront un désordre ; il y a des chaines à briser.

Alors, l’auteur de l’éventail fera la part belle à ce que les puritains (qu’il exécrait) appelaient trop vite des « putains », Les Contes feront couler les larmes des « géants » ou des « princes » qui ne voyaient pas la misère de l’homme ; ses critiques esthétiques seront, nous l’avons dit, une tentative audacieuse anti-pascalienne de considérer que l’homme essaie d’être un Tout grâce à son Art, dans la Nature. Ce ne peut être la Nature seule qui met en scène l’homme, ce néant à l’égard de l’Infini…

Le Roman de Dorian Gray mettra face à face deux thèmes tragiques : les limites de la Beauté et les limites de la bonté, quand il ne met pas en scène un scepticisme de l’Amour ! Et lorsque Wilde rédigera en prison « De Profundis », c’est entre le constat amer d’une union sulfureuse, et la repentance ; celle qu’il recherche avec une sagesse temporaire, une émotion qui lui ferait oublier son nihilisme intériorisé…Pas plus qu’il ne supportera la douleur des enfants emprisonnés pendant son incarcération ni sa quête individualiste pour que le « peuple » cherche le Beau dans une lutte utopique (mais légitime) dans son « âme de l’homme sous le socialisme » !

Wilde portait un masque ? Certes, pour le divertissement qui sauve l’âme un instant dirait Pascal, nous l’avons dit. Une tenue excentrique accompagnée de bons mots ? Toujours pour le divertissement. Mais aussi pour dévoiler les reflets d’un univers cruel qu’il n’a jamais supporté qu’en faisant diversion justement.

 

Son scepticisme a nourrit son œuvre, mais parallèlement il l’a harcelée cette œuvre pour la plus belle raison de vivre : le Beau.

Même si, très vite : La Beauté fanée de son visage, son bel amour perdu en Italie, la Belle Constance morte de la négation même de son être, et son Art qui ne porte plus qu’un « C 3 3 »  parce que « chacun tue la chose qu’il aime… » Ont eu raison de la lucidité et de la mélancolie d’Oscar Wilde.

 

Wilde était passionné par la vie ? Certes. De cette passion qu’il a fini par noyer dans l’eau verte dans les rues de Paris. Toujours avec un bon mot. Pour oublier.

 



[1] En effet, mourir, ruiné à l’hôtel d’Alsace à Paris en ayant pour dernière plaisanterie, une lutte qu’il disait mener entre le papier peint qu’il abhorrait et lui-même, relève du « sceau » humoristique wildien…

[2]Wilde s’inscrit dans la tradition baudelairienne qui « commande » d’imaginer, créer un réel à (re)découvrir toujours plus beau que le donné immédiat. Le Réel n’invente rien pour l’Art, c’est l’Art qui enrichira la pauvreté imposée par/de la Nature.

[3] Lire le texte de Pierre Magnard : « La pensée moderne à l’épreuve de l’infini » in « Infini des mathématiques, Infini des philosophes », chap.6, p.131. Ed° Belin 2002.

[4] Il est impossible de ne pas faire référence au paradoxe souligné par Pascal : « L’étendue visible du monde nous surpasse visiblement ; mais comme c’est nous qui surpassons les petites choses, nous nous croyons plus capables de les posséder,(…)pour le Tout et le Néant, ces extrémités se touchent et se réunissent en Dieu, et en Dieu seulement. Le peu que nous avons d’être, nous cache la vue de l’infini », Pensées, fragment 72,199 chap. : Misère de l’homme sans Dieu.

[5] Désespoir en est un exemple frappant malgré l’évidence du titre choisi.

[6] Robert Merle, « Oscar Wilde », Le théâtre, p.369. Ed° de Fallois, Paris, 1995.

[7] Lire à ce sujet le Magazine Littéraire d’août 2001 : Eloge de l’ennui, p.38/39. (Article de Didier Raymond)

 

 

retour à la table de matières  | retour à notre ‘home page’  | retour à la page centrale carn-l