Hugues LEBAILLY
MIRAGES D’ELDORADO :
LES ILLUSIONS PERDUES DE WOOLNER, WHISTLER ET WILDE
Si l’immense majorité des sept millions
d’émigrants qui quittèrent les Iles Britanniques au cours de la seconde moitié
du dix-neuvième siècle en étaient chassés par la misère, tel n’était pas le cas
des trois artistes si différents dont j’ai choisi de retracer brièvement
aujourd’hui les exils plus ou moins volontaires. Les expatriations de Thomas
Woolner en Australie et de James Abbott McNeill Whistler à Paris ne devaient
être que de fructueuses parenthèses, débouchant sur une seconde carrière, enfin
libérée des contingences matérielles, pour le sculpteur, sur des débuts
d’autant plus prometteurs qu’ils auraient été préparés par la meilleure
formation artistique au monde, pour le peintre. D’un bannissement moral vécu
comme définitif, Oscar Wilde attendait
lui aussi une inspiration nouvelle que la liberté de corps et d’esprit,
assortie de la paix de l’âme qu’il espérait enfin pouvoir goûter sur la côte
normande, sauraient seules lui apporter. Leurs mirages d’Eldorado ne devaient
malheureusement guère tarder à se dissiper, leur laissant l’arrière-goût amer
des illusions perdues.
Woolner, ou la fortune illusoire
Lorsqu’en 1852 le sculpteur Thomas Woolner,
membre de la Confrérie Préraphaélite, prit la grave décision d’abandonner son
atelier de Londres pour chercher fortune aux antipodes, sa réputation était, à
vingt-sept ans, déjà bien établie, et sa situation financière tout sauf
désespérée. Il était simplement las de voir son inspiration bridée par des
commandes tantôt honorifiques, comme ce médaillon de Wordsworth destiné à
l’église de Grasmere qui avait mobilisé une grande partie de son énergie
l’année précédente, [1] tantôt purement alimentaires comme cette médaille
intitulée ‘England rewards Agriculture’, qu’il venait d’exposer à la Royal
Academy. [2] Le rejet par le jury du ‘Wordsworth Monument’ du projet qu’il leur
avait soumis fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Convaincu par la
lecture de divers articles que la richesse des champs aurifères nouvellement
découverts en Australie était telle qu’il lui suffirait de quelques mois de
travail pour amasser une fortune capable de l’affranchir sa vie durant des
contraintes des commandes publiques ou privées, « tired of what then
seemed to [him] the monotony of civilization, and pricked by the spirit of
adventure », [3] il s’embarqua le
Il n’est pas une reproduction de ‘The Last of
England’ de Ford Madox Brown qui ne soit assortie de l’affirmation selon
laquelle cette toile lui aurait été inspirée par l’émigration de Woolner. Quoi
de commun pourtant entre le départ triomphal du jeune aventurier sans attaches,
certain d’un prompt retour, et le déchirement du déracinement définitif subi
par le couple du tableau ? Dans son enthousiasme, Woolner trouva la longue
traversée « delightful », notant dans son journal après dix semaines
de mer que les marins eux-même « [said] they never knew anything like it during
their experience ». [4]
Sa première impression en arrivant à
Lors de ses premiers bivouacs sur la route des
Ovens Diggings, une dizaine de jours plus tard, c’est avec un émerveillement
quasi-enfantin qu’il notait : « How new and wild the sensation is of
bathing in the moist air at sunrise [...]; then the cheerful move forward. However well one feels before this adds to
his pleasure tenfold : [...] the new sights opening before us all together give
a feeling that town-dwelling people cannot suppose. » [6] Une semaine plus
tard, ayant attrapé un refroidissement, il commençait déjà à déchanter, se
plaignant tant des prix pratiqués par la taverne de Honeysuckle Creek,
« 1/6 for a glass of bad ale, 3/6 lb. for common cheese », que de la
qualité de la nourriture, « no vegetables or fruit of any kind, not even
bread, only bad rice peppered with flies and hard biscuit permeated with
road-dust », tant de l’atmosphère « chokingly dusty » que des
mouches, ces « pernicious wretches [which] torment the day from dawn to
sundown and make it essential to wear a veil, [...] rendering the senses
smothered with closeness ». Mais le pire de tout, c’était encore qu’il
croisait « many people returning from the Ovens who nearly all give ill
news ». [7] Après encore six jours de marche, le doute s’était si bien
insinué dans son esprit qu’il tirait déjà un bilan négatif d’une expérience à
peine entamée, se demandant si la concession « [was] worth leaving
civilization for and coming 16,000 miles for, and enduring every kind of
annoyance for, and, in short, if it [was] a good speculation [they had]
made. » [8]
Enfin
à pied d’oeuvre, il ne tarda pas à découvrir que « digging [would] be
anything but dreaming on a couch of down ». Tout sculpteur qu’il
était, il décrivit son initiation à la prospection comme « the hardest
day’s mere labor [he had] ever [done]. » [9] Après à peine deux semaines d’efforts, au cours desquelles il avait
« moved tons of rocks » [10] et abandonné plusieurs excavations
« of no worth, [yielding] only two or three specks in a dishful »,
[11] son découragement était tel qu’il songeait déjà au retour : « My
anticipations are considerably moderated since I began digging, now I see no
very sparkling fortune in the future : soon as ever I get a little, enough to
give me a start in London, I am off to a certainty », confiait-il à son
journal. [12] Les rêves de fortune avaient éclaté comme bulles de savon et la grande
aventure prenait des allures d’auto-condamnation à des travaux forcés si
inhumains et si stériles que les bagnards volontaires en venaient à
s’entre-tuer pour leurs maigres trouvailles. [13] Après qu’un quatrième meurtre
ait été perpétré à moins de trois cents mètres de leur tente, [14] Woolner et
ses amis préférèrent quitter les lieux pour une autre concession au nom encore
plus sinistre : ‘Hell’s Hole’, sur la Devil’s River ! Trois jours après qu’il
ait confié à son journal que parfois « the thought [came] in [him] like a
death-chill that [he should] never see England again », [15] il assista,
impuissant, à la noyade d’un de ses compagnons dans la Broken River.
Précédée d’une telle accumulation de mauvais
présages, cette seconde tentative ne tarda pas à avorter : un autre membre de
l’expédition ayant déclaré forfait, Woolner ne fut que trop heureux de rentrer
à Melbourne avec lui, et de goûter à nouveau ne serait-ce que « the large
comfort to be able to write on a table », [16] plaisir en partie gâté par
l’arrière pensée que « [such] a delightful rest [...] among the most
refined of human beings [...] rather unfit[ted him] for common labour and ma[de
him] half yearn to go to [his] Art again. » [17] Tout enthousiasme l’ayant quitté, Fryer’s Creek, troisième site de
ses infructueux exploits, lui parut « desolate », « what one
might suppose the earth would appear after the day of judgement has emptied all
the graves ». [18] Affligé de blessures aux mains, il s’acharna encore
quelques mois, quoique convaincu que le pays « never [would] agree with
[him] and half suspect[ing] this gold-digging life [would] finish [him] off
before [he could] make a fortune at it. » [19] N’ayant extrait de Dead
Man’s Hill que quelques maigres onces de minerai, le doute se remit bientôt à
le tarauder : « We have been doing very badly of late, » écrivit-il
en mars 1853, « and if it keep much longer thus I fear my gold-digging
days must come to a conclusion ; we do not nearly earn our food. [...] I begin
to have grim, heavy doubts if I did well in leaving
A la
mi-mai, sa décision était prise : après un quatrième échec sur le site de
Bendigo, il revendit son matériel et fit sans regrets ses adieux aux
« gold-fields generally », concluant : « We have given them a
trial sufficiently long I think, and if I do not succeed better in my next
effort I do not think it likely the gold-fields will tempt me again as a digger
: my fortune is not to be this way. » [21] Après plus d’un an
d’interruption, l’entrée suivante de son journal le trouvait « in Sydney
modelling likenesses of its inhabitants », « hav[ing] on the whole
enjoyed [his] last twelve months more than any other during [his] life »,
« hop[ing] within a month to be in Melbourne, thence to start for
London. » [22] Dans une lettre adressée à son père l’été précédent, il
avait établi le bilan financier de son aventure : « Tell Henry to give up
the notion of gold-digging at once, henceforth and forever, for in this Colony
it is [...] the poorest occupation going. [...] I lost a little over 30 pounds
by my gold digging in actual outlay, in time and chances of making money I
cannot calculate. » [23] Dans un post-scriptum ajouté un an jour pour jour
après son départ d’Angleterre, il en tirait la morale, chèrement payée : « The
chief lesson I have learned is, that it is best to work at that business you
have learned. » [24]
Whistler, ou la bohème illusoire
C’est précisément une formation professionnelle
de haut niveau que Whistler attendait de son exil parisien, qui débuta moins
d’un an et demi après le retour à Londres de Woolner. Là ne s’arrêtait pas la
différence entre leurs situations et leurs objectifs respectifs : tandis que le
sculpteur était parti chercher fortune en Australie, c’était une pauvreté
pittoresque dont l’apprenti-peintre souhaitait faire l’expérience dans notre capitale,
convaincu qu’il était par la lecture d’Henri Murger que « la Bohème
n’existe et ne peut exister qu’à Paris », [25] et que le génie artistique
ne saurait se développer que sur son terreau fertile. Plus que les presque dix
ans qui les séparaient tant par la naissance que par l’âge auquel ils se
lançaient dans la grande aventure de leur vie, c’étaient leurs expériences
antérieures qui les distinguaient le plus nettement : à l’enracinement profond
de Woolner dans sa mère patrie répondaient les tribulations cosmopolites d’un
enfant de Lowell (Massachussetts), qui avait déjà passé plus de la moitié de sa
jeune vie hors des Etats-Unis : après cinq années à Saint-Pétersbourg, où son
père, le Major Whistler, ingénieur des chemins de fer, avait entraîné toute sa
famille, il avait poursuivi ses études à Bristol, puis à Londres, avant
d’entrer à West Point, où il montra si peu de dispositions pour la carrière des
armes et tant de dons pour le dessin qu’il en ressortit bientôt avec pour seule
prébende un poste de cartographe au sein des Geodetic and Coast Survey Offices
de Washington. Malgré les loisirs qu’il lui laissait, lui permettant de mener
dans la capitale une vie sociale passablement agitée, il ne tarda pas à se
lasser de ces tâches de simple exécution, où son génie trouvait encore moins à
s’exprimer que celui de Woolner sur ses médaillons.
Nanti d’une confortable allocation annuelle de
350 dollars, soit deux mille francs de l’époque, il quitta sans regret une
Amérique qui lui était presque étrangère pour sa patrie d’adoption, l’Europe,
qui s’étendait à ses yeux indifféremment de part et d’autre d’un chenal qu’il
n’allait cesser de traverser et de retraverser sa vie durant. Lorsque le
No large city equals the French capital in
[artistic] resources [...]; art in some shape or other appears on all sides :
it forms the principal occupation of a very large portion of the inhabitants,
and a prominent source of pleasure to the remainder ; the whole city is, in
fact, one immense studio filled with busy and idle pupils - those that produce,
and those who admire, - but all are pupils, all are progressing in the
knowledge of form and colour. [26]
Whistler, qui tenait le labeur pour un vice,
[27] ne craignait alors point de paraître compter au nombre des seconds, et,
délaissant l’atelier de Gleyre autant que des compatriotes trop portés sur les
exercices sportifs et la cuisine anglaise pour lui plaire, [28] il se mit à
fréquenter presque exclusivement la fine fleur de la bohème artistique
parisienne, y nouant de solides amitiés avec Ernest Delannoy, Henri
Fantin-Latour et Alphonse Legros. Accueilli comme un frère au sein de cette
‘Société des Trois’, il s’attacha à mener aussi authentiquement que le lui
permettaient ses solides arrières financiers la vie chaotique et misérable des
héros de Murger : dilapidant en quelques jours, avec une infinie générosité,
les subsides qui lui parvenaient d’outre-Atlantique, il se faisait ensuite un
plaisir de mettre en gage ses meubles, et jusqu’à son manteau, de changer
régulièrement de galetas, de l’hôtel Corneille, place de l’Odéon, recommandé
quinze ans plus tôt par Thackeray dans son Paris Sketch Book [29] à la pension de Madame Lalouette, rue
Dauphine, et de prendre ses repas au Café Fucoteau, rue de la Harpe, où, selon
un article de Galaxy , plus de 800 étudiants dînaient chaque jour entre
quatre et six heures, ne dépensant pas plus de 16 à 18 sous par repas, [30]
prix que le guide Bogue jugeait franchement « alarming ». [31] Le
tableau n’aurait pas été complet sans quelques grisettes : après être resté en
ménage près de deux ans avec une petite modiste au caractère ombrageux
surnommée ‘Fumette’, qui déchira un soir, dans un accès de colère, plusieurs de
ses dessins, il la remplaça par une certaine ‘Finette’, créole de mœurs légères
qui dansait le cancan au Bal Bullier.
Tandis que la déception de Woolner avait suivi
de peu son arrivée en Australie, il fallut à Whistler près de quatre ans pour
se lasser de cette exaltante vie parisienne : il en savoura chaque instant
jusqu’au printemps de 1859, lorsque, estimant ses années d’apprentissage
révolues, il aspira à voir reconnue sa condition d’artiste à part entière :
encouragé par le succès de ses ‘12 Eaux-Fortes d’après nature’, rapportées pour
la plupart d’un voyage à pied à travers la Lorraine, l’Alsace et la Rhénanie,
l’été précédent, il soumit au jury du Salon de 1859 une scène de famille
ébauchée lors d’un séjour hivernal à Londres et achevée à Paris de mémoire, ‘At
The Piano’. Le rejet de sa toile le blessa profondément, et ni la proposition
de François Bonvin de l’exposer dans son atelier, ni l’admiration qu’elle
suscita chez Courbet, ni la condamnation par Baudelaire d’un Salon
« dominé par la médiocrité » ne l’empêchèrent de secouer la poussière
de ses sandales, et de partir s’installer à Londres, où ‘At the Piano’ figura
en bonne place à la Royal Academy l’année suivante, recueillit l’approbation de
Millais, et fut acheté par le peintre John Phillip.
Même si Whistler devait encore faire de
fréquents séjours à Paris, y passant surtout, de 1892 à 1896, « a
well-earned holiday » dans un pavillon avec jardin fréquenté par Sargent,
Beardsley, et le Comte Robert de Montesquiou, le souvenir de sa jeunesse folle
semblait lui peser. Lorsqu’il lut en 1894, dans Harper’s Magazine , le
passage de Trilby dans lequel
George Du Maurier le caricaturait gentiment sous les traits de ‘Joe Sibley’,
« the idle apprentice, the king of Bohemia », [32] son sang ne fit qu’un
tour : au lieu de s’attendrir sur ce rappel chaleureux de ce qu’il aurait pu
tenir pour ses plus belles années, il exigea des excuses de Harper’s
Magazine , et la suppression du personnage incriminé. Quoique sincèrement
convaincu de n’avoir fait qu’évoquer « [their] good old days in
Paris », Du Maurier préféra s’exécuter illico, peu soucieux de
jouer, après John Ruskin, le rôle de l’offenseur dans un procès intenté par
Whistler. Quelle mauvaise conscience, quelle déception inavouée rendaient si
insupportable à Whistler le rappel de ses frasques passées ? Faute d’un
journal, de mémoires, ou de tout autre écrit intime susceptible de nous
éclairer sur les mobiles de cette étrange amertume, nous ne saurions le dire.
Ses efforts pour tirer un trait sur ses
années de bohème devaient en tout cas s’avérer vains. Quelques mois après son décès, son ancien
compagnon d’exil artistique, Edward Poynter, évoquant sa mémoire au banquet de
1904 de la Royal Academy qu’il présidait, le décrivit une fois de plus comme un
dilettante insouciant : « I knew him well when he was a student in
Paris », assura-t-il, avant d’ajouter ironiquement « that is, if he
could be called a student, who, to my knowledge, during the two or three years
when I was associated with him, devoted hardly as many weeks to study. » [33]
Wilde, ou la rédemption illusoire
Autant les expatriations de Woolner et de
Whistler étaient entièrement volontaires, autant l’exil d’Oscar Wilde sur le
continent lui était en grande partie imposé par son statut de persona non
grata en Grande Bretagne, même une fois purgées ses deux années de
détention assortie de travaux forcés dans la ‘geôle de Reading’. La campagne de
presse ignominieuse qui avait accompagné ses deux procès successifs en 1895,
l’ire farouche de la famille de son épouse, ainsi que celle du Marquis de
Queensberry, père de Lord Alfred Douglas, qui le poursuivaient, lui
interdisaient de jouir outre-Manche d’une liberté qui ne lui eût de toutes
façons pas semblé tout à fait complète. Contraint de rompre toutes les amarres,
et de perdre jusqu’à son identité, il choisit de s’installer sur la côte
normande sous le nom de Sebastian (ou Sébastien) Melmoth, héros du roman publié
en 1820 par son grand-oncle Charles Robert Maturin, Melmoth the Wanderer
. [34]
Au-delà de l’éblouissement bien naturel du
prisonnier au sortir de son cachot, Wilde vécut son passage de la mer du Nord
comme un baptême lui ouvrant une vie nouvelle, et la lumière et la chaleur du
soleil printanier qui inondait la côte française lui semblèrent purificatrices.
Quatre jours après sa
libération, il se décrivait à Mrs Bernard Beere, une amie actrice, comme
« dazed with the wonder of the wonderful word [...] as if [he] had been
raised from the dead. » [35] La semaine suivante, se laissant emporter par
un élan mystique bien irlandais, il confiait, non sans malice, à son ami Robert
Ross qu’il avait toujours rêvé de se faire pélerin, et qualifiait de ‘miracle’
l’occasion qui lui était offerte d’exaucer ce voeu dès le lendemain, date du
pélerinage annuel à Notre Dame de Liesse, dont la chapelle se trouvait
justement à 50 mètres de son hôtel. Interprétant cette coïncidence comme un signe divin, il poursuivait : « I
feel that Berneval is to be my home. I really do. Notre Dame de Liesse will be
sweet to me, if I go on my knees to her, and she will advise me. » Dans son giron
maternel, il pensait pouvoir retrouver l’innocence du petit enfant :
« Yesterday I attended Mass at
I adore this place. [...] It is simple and
healthy. If I live in
Quoique les répétitions rituelles de cette
litanie ne soient pas sans évoquer la méthode Coué, que la démonstration ne
soit pas exempte d’une certaine dose de chantage visant à faire dénouer les
cordons de la bourse de sa tutelle, seule capable de financer ses
investissements immobiliers, et que certaines images outrées soient marquées du
sceau de l’auto-dérision, l’aspiration à une catharsis que la nature seule
pouvait lui apporter semble bien sincère : à un autre ami intime, le poète
Ernest Dowson, il confiait : « I have a wild desire for the sea. I feel that water purifies, and that in
nature there is, for me at any rate, healing power. » [38] Dans une
lettre à Robert Ross rédigée ce même jour, il s’assimilait à celui qui, dans
son ‘Cantique des Créatures’, louait Dieu pour « soeur Eau, qui est très
utile et très humble, précieuse et chaste »: « If the life of St
Francis awaits me I shall not be angry. Worse things might happen. » [39]
Son - relatif - dénuement matériel et son retour contraint à une vie solitaire,
au contact des éléments, prenaient sous sa plume une valeur rédemptrice, comme
dans cette ‘révision de vie’ adressée quatre jours plus tard à Will Rothenstein
:
« I was all wrong, my dear boy, in my
life. I was not getting the best out of me. Now I think that with good health [...] and a
quiet mode of living, with isolation for thought, and freedom from the endless
hunger for pleasures that wreck the body and imprison the soul - [...] I may do
things yet that you all may like. Of course I have lost much, but still, [...]
when I reckon up all that is left
to me, the sun and sea of this beautiful world ; its dawns dim with gold
and its nights hung with silver ; many books, and all flowers ; and a brain and
a body to which health and power are not denied - really I am rich when I count up what I still have : and as
for money, my money did me horrible harm. It wrecked me. I hope just to have
enough to enable me to live simply and write well. » [40]
Wilde
avait loué au début du mois de juin une villa avec vue sur mer, arguant de son
incapacité à écrire dans sa chambre d’hôtel, tandis que « if [he could]
get a nice little chalet [...] in a garden of [his] own, and be in [his] own
home, [...] lord of [his] own maimed life, [he] would be able to do beautiful
work. » [41] Pour célébrer le jubilé de la reine, il y organisa
une bacchanale innocente, gavant de fraises à la crème, de chocolat, de gâteaux
et de sirop de grenadine les enfants du village, s’émerveillant naïvement de
les entendre crier indifféremment « Vive la Reine d’Angleterre ! » ou
« Vive le Président de la République et Monsieur Melmoth ! » [42] Ce
jour mirifique devait se révéler tout à la fois l’apogée et le feu ultime de sa
rédemption illusoire : c’est à Lord Alfred Douglas qu’il en fit ce récit émerveillé,
et pourtant leur rencontre, deux mois plus tard, à Rouen, sonna le glas d’un
fantasme de renaissance qui n’avait duré qu’un seul été. La grisaille de
l’automne transformait en isolement sinistre et stérile une solitude qui lui
avait laissé le loisir de terminer la ‘Ballade de la Geôle de Reading’ :
faisant part à Carlos Blacker de son désir de gagner le sud de l’Italie, il se
justifiait ainsi : « The climate kills me. I don’t mind being alone when there is sunlight, and a joie de vivre all about me, but my last fortnight at
Berneval has been black and dreadful, and quite suicidal. I have never been so
unhappy. » [43] Condamné à traîner de la baie de Naples à Paris, en
passant par la Suisse, le mal-être fatal qui l’avait rattrapé, et qu’il n’avait
que trop bien pressenti lui-même, ‘Melmoth the wanderer’ ne devait plus jamais
goûter, au cours des trois ans de déchéance physique et morale qui lui
restaient à vivre, ce bonheur enfantin qui avait illuminé ses premiers mois de
liberté. Au même Carlos
Blacker, il écrivit, en mars 1898, au retour d’une escapade italienne qui lui
laissait un goût de cendres : « Life, that I have loved so much - too much
- has torn me like a tiger, so when you come, [...] you will see the ruin and
wreck of what once was wonderful and brilliant [...]. I don’t think I shall
ever write again : la joie de vivre
is gone, and that, with will-power, is the basis of art. » [44]
Au-delà de la diversité de ces expériences de
désillusion, de leurs conclusions dérisoire, amère ou dramatique, c’est un
profond déterminisme qui me semble les réunir, et faire de ces trois épisodes
si différents des illustrations fascinantes de la Weltanschauung protestante victorienne : pas plus que dans
une tragédie grecque, leurs héros ne sauraient échapper à leur destin : la
fortune ne doit s’acquérir que par la fructification laborieuse et obstinée des
talents placés en chacun dès l’origine, et nul raccourci aventureux ne saurait
affranchir l’artiste de l’obligation de mettre son savoir-faire au service de
ses contemporains pour le laisser s’égarer sur le chemin de l’expression
individuelle égoïste et stérile ; tout plaisir à son prix, et celui d’une
jeunesse bohème et oisive, c’est une honteuse réputation de dilettante, qui
poursuivra le coupable toute sa vie, lui rendant aussi insupportable la lecture
du récit romancé de ses frasques passées que celle d’une critique mettant en
cause la valeur marchande d’une de ses œuvres ; la déviance sexuelle est, comme d’aucuns
l’affirment encore aujourd’hui, une malédiction à laquelle on ne saurait
échapper, et, même si l’azur d’un ciel normand et les bras ouverts d’une madone
papiste peuvent mettre au cœur d’un irlandais fantasque des espoirs fous de
rédemption et d’innocence retrouvée, la prédestination est là, prête à
reprendre ses droits aux premières pluies de septembre.
NOTES
WOOLNER :
[1] Amy Woolner, Thomas Woolner,
Sculptor and Poet,
[2] Ibid., p. 13.
[3] Ibid., p. 74.
[4] Ibid., p. 17.
[5] Letter dated October 28th, ibid.,
p. 18.
[6] Friday, November 5th, ibid., p.
20.
[7] Friday, November 12th & Saturday
November 13th, ibid., p. 21.
[8] Thursday, November 18th, ibid.,
p. 22.
[9] Sunday, November 21st & Monday
November 22nd, ibid., p. 23.
[10] Monday, November 29th, ibid.,
p. 24.
[11] Wednesday, November 24th, ibid.,
p. 23.
[12] Tuesday, November 30th, ibid.,
p. 24.
[13] Cf. Thursday, December 9th :
« Gold digging is the hardest work done in the world ; all classes of men
have tried it, and all join in this opinion. Everyone works for the golden key
wherewith to unlock the prison gates that shut them from freedom, light and
human growth, and strives his utmost : many work for these harder than they
would to save life itself, if life would want these. » & Friday,
December 10th : « Murder is growing frequent in this district ; one poor
murdered man was buried here this morning. I heard of two others to-day. »
[Ibid., p. 25]
[14] Saturday, December 11th, ibid.,
p. 25.
[15] Wednesday, December 15th, ibid.,
p. 26.
[16]
[17] Sunday, January 16th, ibid., p.
36.
[18] Friday, January 21st, ibid., p.
37.
[19] Monday, February 14th, ibid.,
p. 38.
[20] Sunday, March 20th, ibid., p.
40.
[21] Monday, May 16th, ibid., p. 43.
[22]
[23]
[24]
WHISTLER :
[25] Publiées
en 1849, les Scènes de la Vie de Bohème, qui inspirèrent en 1896 à
Puccini son célèbre opéra, avaient fait l’objet d’une traduction anglaise dès
1851.
[26] The Athenaeum, n° 1461,
[27] Ten
o’clock, cité par Pascal Forthuny dans ses ‘Notes sur James Whistler’, Gazette
des Beaux-Arts, vol. 30, 1903, pp. 380-90 [p. 384].
[28] Parmi les meilleurs souvenirs
parisiens de Thomas Armstrong et ses amis figuraient certaines soirées où ils
« treated [them]selves to British food and drink at a little place in the
Rue Royale [...] where the roast-beef and mutton, the boiled potatoes, and the
beer and gin, were excellent and cheap. » [Thomas Armstrong, A Memoir;
[29] William Makepeace Thackeray, The
Paris Sketch Book of Mr M. A. Titmarsh, [1840], London, Smith, Elder &
Co., 1885, p. 16 : « If you are a poor student come to study the
humanities, or the pleasant art of amputation, cross the water forthwith, and
proceed to the ‘Hôtel Corneille’, near the Odéon, or others of its species ;
there are many where you can live royally (until you economise by going into
lodgings) on four francs a day ; and where if by any strange chance you are
desirous for a while to get rid of your countrymen, you will find that they
hardly ever penetrate. »
[30] ‘The Quartier Latin’, Galaxy,
vol. I, 1866, p. 610.
[31] Bogue’s Guides for Travellers,
[32] Le texte
original de la demi-douzaine de paragraphes consacrés à Joe Sibley figure en
annexe de l’édition de Trilby de
George Du Maurier établie par Daniel Pick, London, Penguin Classics, 1994, pp.
286-9.
[33] Cité par Elizabeth R. & J. Pennel,
The Life of James McNeill Whistler,
WILDE :
[34] Cf. letter to Louis Wilkinson,
04/01/1900, in : The Letters of Oscar Wilde, ed. by Rupert Hart Davis,
London, Rupert Hart Davis, 1962, p. 813 : « To prevent postmen having fits
I sometimes have my letters inscribed with the name of a curious novel by my
grand-uncle, Maturin : a novel that was part of the romantic revival of
the early century, and though imperfect, a pioneer : it is still read in France
and Germany : Bentley republished it some years ago. I laugh at it, but it
thrilled
[35] Letter to Mrs Bernard Beere, c.
[36] Letter to Robert Ross,
[37]
[38] Letter to Ernest Dowson,
[39] Letter to Robert Ross,
[40] Letter to Will Rothenstein,
[41] Letter to Dalhousie Young, ?
[42] Letter to Lord Alfred Douglas,
[43] Letter to Carlos Blacker,
[44] Letter to Carlos Blacker,
Maître de
Conférences à l'Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, Hugues Lebailly a soutenu
en 1997 une thèse intitulée 'C. L. Dodgson
et la Vie
Artistique Victorienne'. Il a publié plusieurs articles dans les Cahiers
Victoriens et Edouardiens , les Cahiers du C.E.C.I.L.E. (Univ. de
Reims) et les Cahiers Kubaba de l'Université Paris 1 (L'Harmattan),
ainsi que dans Féminin-Masculin (Presses Univ. de Rennes), Littérature
et Ordre Social (L'Harmattan), Lewis Carroll, jeux et enjeux critiques (Presses
Univ. de Nancy), Approches iconographiques de la civilisation britannique
(Presses Univ. de Rennes) et Dickens Studies Annual, vol. 32 (AMS Press,
New York).
Cet article reprend
le texte d'une communication prononcée au colloque de janvier 1999 de la
Société Française d'Etudes Victoriennes et Edouardiennes qui s'est tenu à
l'université Lyon 2.
Séminaires Proust
Séminaire de transcription et d'édition
Organisé par B. Brun et N. Mauriac Dyer: le Cahier
53
Les mercredis
De
"Comparer Proust": séminaire organisé par B. Brun, N. Mauriac
Dyer et Ph. Chardin; en salle Cavaillès, puis à partir de février en salle des
Actes, le lundi à partir de
22 octobre Jacques Body :
« Giraudoux et Proust, Proust et Giraudoux: admirations croisées »
12 novembre Jean-Christophe Valtat : « Technologies
de la réminiscence proustienne »
10 décembre Audrey Vermetten : « Un fascinant
ennemi. La représentation du motif cinématographique chez Marcel Proust et dans
le roman des années vingt »
21 janvier Robert Kahn : « Walter,
qu'as-tu fait de moi!... Images de Proust pour Walter Benjamin »
11 février Vincent Ferré : « La
relativité des catégories génériques (le cas de l'essai) »
17 mars Dirk van Hulle :
« Proust in Beckett’s library »
14 avril Isabelle de Vendeuvre : « Marcel
Proust et Henry James »
19 mai Jürgen Ritte : « Proust et
l’Allemagne »
2 juin Cécile Hussherr : titre annoncé
ultérieurement
Du
École Normale Supérieure,
45 rue d'Ulm
Responsable : Philippe Chardin
http://www.item.ens.fr/index.php?id=13700
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