Jean Lorrain et Oscar Wilde : une rencontre prédestinée
Par
Thibaut d’Anthonay
L’on a souvent désigné Jean Lorrain, après sa
mort, sous l’appellation de l’ « Oscar Wilde français », image à
la fois flatteuse et non exempte d’un certain opprobre lié au sort de
l’infortuné Irlandais. Mais la comparaison apparaît d’autant plus pertinente
que derrière le nom de Wilde, se dressent en filigrane les « bûchers de
Sodome », auxquels Lorrain finit par être condamné à son tour, du moins
symboliquement. Pourtant, ainsi que nous l’allons voir, leurs points communs ne
se résument pas à leurs préférences sexuelles, loin s’en faut, et l’on pourrait
même affirmer que dans leur cas, il s’agit davantage d’évoquer des résonances
que des similitudes, tant leurs centres d’intérêt et leur inspiration
convergèrent, se complétèrent, voire se répondirent. Avant d’aborder cet
aspect, qui ressortit à leurs œuvres, un détour biographique s’impose, qui
permettra de retracer leur rencontre, puis l’attitude qu’observa Lorrain durant
et après le procès de Wilde. C’est alors que nous pourrons nous pencher sur la parenté qui existe entre leurs œuvres,
au plein sens du terme si l’on considère que M. de Phocas est le
fils spirituel de Dorian Gray.
D’un an l’aîné de Lorrain, Wilde, né en 1854,
était presque destiné à rencontrer son confrère français, ne serait-ce qu’en
raison de ses fréquents séjours à Paris, des relations communes qu’ils
cultivèrent dans le milieu littéraire et des lieux où ils se produisirent. Clin
d’œil du hasard, à trois ans près, ils auraient pu se croiser au détour des
couloirs de l’hôtel Voltaire, quai Voltaire, où Lorrain l’avait précédé, en
1880, alors qu’il n’effectuait que de longs séjours dans la capitale. Hôtel
hautement littéraire puisque Baudelaire et Wagner y étaient descendus, entre
autres, et dans lequel Wilde devait achever sa Duchesse de Padoue, en 1883. S’ils ne s’y croisèrent, ils ne se
rencontrèrent pas non plus cette année-là, bien qu’ils fréquentassent les mêmes
cafés de la rive gauche et certains de leurs habitués, tels Paul Bourget ou
Verlaine. Mais à cette époque, Wilde, retour d’Amérique, y avait acquis une
certaine notoriété – dont la presse anglaise s’était fait l’écho – et ainsi
auréolé de ce prestige naissant, il avait désiré faire la connaissance
d’écrivains français renommés, au nombre desquels ne figurait pas encore
Lorrain. Ce n’est qu’à l’automne 1891 que prit place leur rencontre. Wilde,
devenu célèbre grâce au Portrait de
Dorian Gray, était alors l’homme du jour, fêté des deux côtés de la Manche,
particulièrement à Paris dont l’élite intellectuelle le reconnaissait comme l’un
des siens. Quant à l’écrivain irlandais, n’avait-il pas sacré Paris, à
plusieurs reprises, sa « patrie d’élection » ? C’était aussi l’époque au cours de laquelle
la figure de Salomé le hantait au point de l’habiter du projet d’écrire une
nouvelle sur ce thème. Mais en cela, nulle coïncidence : Paris
n’était-elle pas la terre d’élection de ce mythe, déjà traité successivement
par Laforgue, Flaubert, Mallarmé et Huysmans, sans même évoquer les toiles de
Gustave Moreau ? Toujours est-il que le jeune écrivain guatémaltèque
Enrique Gomez Carrillo, qui l’accompagnait lors de ses pérégrinations
parisiennes, nota que durant cet automne, Wilde était à l’affût des vitrines de
couturiers et de joailliers qui l’inspireraient pour le costume de son héroïne.
Dans ce contexte – il n’avait pas encore entamé la rédaction de sa nouvelle, si
l’on en croit Richard Ellmann[1] -, « Cette Salomé […] a été, comment dirais-je, l’entremetteuse qui
nous mit en présence M. Oscar Wilde et moi » précisera Lorrain cinq ans
après[2]. Car, en cette année 1891, Wilde s’ouvrit
à Marcel Schwob – qui le chaperonnait alors dans le milieu littéraire – de son
désir de rencontrer Lorrain, dont la notoriété comme écrivain et journaliste
allait grandissant, mais qui, surtout, avait manifesté sa prédilection pour
Salomé dès 1885, en publiant sur ce thème deux sonnets auxquels il avait
accordé une place centrale dans son recueil Modernités[3], puis en récidivant, sous forme de
chronique cette fois, parue dans L’Écho
de Paris du 30 novembre 1891. « Flatté par sa curiosité[4] », ainsi qu’il l’avoua par la suite,
Lorrain organisa donc un déjeuner chez lui en l’honneur de Wilde – sans doute
au début de décembre – auquel se retrouvèrent, outre Marcel Schwob, Anatole
France, Maurice Barrès, Henri de Régnier, Henry Bauër et Enrique Gomez
Carrillo. Au milieu de cet aréopage d’hommes de lettres, Wilde, comme à
l’accoutumée, entreprit de briller par les feux de sa conversation et, si l’on
en croit Lorrain, fut éblouissant :
« Oscar Wilde […] s’y
montra le causeur le plus étourdissant, le conteur le plus paradoxal et le plus
élégant que j’aie jamais, depuis, entendu ; mais où il fut tout à fait
merveilleux, ce fut dans une improvisation, tout ensemble chimérique et
littéraire, à propos d’un plâtre colorié qui décorait alors mon cabinet de
travail ; une tête de sainte décapitée avec les gromelots [sic] de sang peints
en sauge d’une manière assez barbare et qu’une fantaisie du moment m’avait fait
pendre au mur.
Avec le sang froid de l’humour
anglaise [sic], Oscar Wilde voulut
absolument y reconnaître la tête de Salomé dont la pensée déjà ne le quittait
pas, et fort de la belle ironie qui lui était coutumière, en prenant congé de
nous, il me dit très sérieusement : « Vous avez dansé et vous avez
obtenu sa tête[5]. »
Mais Lorrain est
ici soit trop modeste, soit victime de l’imprécision de sa mémoire, car la
relation de l’épisode qu’en laissa Gomez Carrillo lui ajoute un élément
significatif :
Une autre fois, nous étions chez
notre maître Jean Lorrain. Devant une effigie de tête coupée, une tête de femme
très pâle, Wilde s’écria :
- Mais, c’est
Salomé !...
Immédiatement, il
évoqua une princesse apportant à son amant le chef de saint Jean et qui, par
suite, se sentant méprisée, lui aurait envoyé sa propre tête. […]
- Écrivez donc
ça, fit quelqu’un.
Wilde commença
une nouvelle intitulée : La Double
décollation. Peu après, il déchirait les pages écrites et rêvait d’un
poème. […] Abandonnant alors sa langue
natale, ce fut en français qu’il essaya sa Salomé[6].
Selon l’écrivain
guatémaltèque, ce serait donc l’effigie en plâtre de Lorrain – que celui-ci
rendrait célèbre à travers ses nouvelles fantastiques – qui inspira à Wilde sa
version de Salomé, détail qui démontre l’étonnante parenté qui existait entre
l’inspiration des deux écrivains. Certes, le thème de la « Femme
fatale » - dont Salomé apparaissait l’incarnation élevée au rang de mythe
– avait été traité à l’envi par les écrivains décadents ; certes, la
signification de la figure de la « Femme fatale » et du rite de la
décollation – perçu comme celui de la castration – font partie des phobies
véhiculées par la Décadence, lorsqu’ils ne trahissent pas des tendances
homosexuelles. Il n’en demeure pas moins que l’obsession de cette héroïne qui
leur était propre atteste de manière indubitable la convergence de leur
imaginaire.
En vertu de
ce trait, l’on serait fondé à croire que les deux écrivains se recherchèrent ou,
tout du moins, se revirent ; or, il n’en fut rien, si l’on en croit
Lorrain qui, dans un article publié à la mort de Wilde, relatant leur déjeuner
chez lui, devait écrire : « Je ne revis jamais Oscar Wilde[7] […] » Pourtant, Salomé – ou plutôt Gustave
Moreau, son peintre – aurait dû les réunir en décembre 1893 chez le
collectionneur Charles Hayem, détenteur de plusieurs toiles de Moreau et qui
les avait invités tous deux à dîner chez lui, en compagnie de Schwob[8]. Wilde effectuait un nouveau séjour à
Paris afin de fuir lord Alfred Douglas, son amant, avec lequel il s’était alors
décidé à rompre. Mais le dîner n’eut pas lieu. Enfin, ultimes retrouvailles
manquées, bien que non prévues : celles de Taormina, en janvier 1898. A
cette époque, Wilde, libéré de Reading depuis huit mois, séjournait à Naples où
il avait rejoint Douglas, avant de s’en séparer après une cohabitation orageuse.
Il s’était laissé convaincre par un Russe d’effectuer une excursion à Taormina,
en Sicile, où il fit la connaissance du baron von Gloeden, un Allemand
homosexuel et esthète, amateur d’écrivains, qui possédait une superbe villa
dotée d’un parc aux essences luxuriantes. Selon Richard Ellmann, le baron
« photographiait des éphèbes nus pour vendre des photographies aux
homosexuels[9] ». On ne sait rien d’autre de cette
excursion wildienne. En revanche, des précisions nous sont apportées sur cet
Allemand en rupture de ban par le journaliste Étienne Michel, venu
l’interviewer plusieurs années plus tard. Par l’intermédiaire de celui-ci,
Gloeden rapporte qu’il reçut Lorrain quelques semaines après la visite de
Wilde, et qu’il l’emmena au mont Ziretto assister à de « vieilles danses
siciliennes », exécutées par « des paysans et des pâtres[10] ». Dans pareil contexte, et
bénéficiant de l’hospitalité d’un tel hôte, l’on songe à la nature des
conversations qu’auraient pu échanger les deux écrivains s’ils s’y étaient retrouvés,
devisant parmi les effluves entêtants des fleurs alentour, d’une terrasse
surplombant la mer, le regard perdu dans l’incendie du couchant, Wilde alors à
son nadir tandis que Lorrain était à la veille d’atteindre à son zénith… Nul
doute que parmi les sujets abordés, aurait figuré celui de l’attitude
qu’observa Lorrain, lors de l’arrestation puis du procès de Wilde, quelque
trois ans auparavant.
Le
[…]
D’ailleurs, en dehors de quelques chroniqueurs français, la lâcheté a été
unanime, que dis-je ! féroce autour de ce malheureux aberré, aujourd’hui
condamné au plus affreux supplice. Il est même très intéressant, ce Portrait de Dorian Gray et dussé-je me
faire traiter de Kamtschatka, j’ai
pris un extrême plaisir à le lire. […]
Comme Socrate
accusé d’avoir corrompu la jeunesse athénienne, M. Oscar Wilde a surtout payé
le scandale de son attitude, l’impertinence un peu réclamière de ses paradoxes
plus littéraires que moraux, j’en suis sûr, mais c’est la littérature qui a été
atteinte… quand on pense que des passages du Portrait de Dorian Gray ont été lus et reprochés à l’auteur au
cours des interrogatoires[12].
Attitude
courageuse en regard des insinuations que semblable prise de position peut
valoir à la réputation déjà si compromise de son auteur, telle sera désormais
celle qu’adoptera Lorrain à l’égard du sort de Wilde, quand l’occasion lui sera
offerte de l’évoquer. Ainsi, le
[…] à Paris, dans une misérable
chambre d’hôtel garni, mourait, abandonné des siens, renié par ses compatriotes
et quasi expulsé de son pays, une autre victime de la rigueur et de
l’hypocrisie anglaises, le poète Oscar Wilde, Oscar Wilde, il y a encore six
ans, le lion avoué de Londres et de New York, l’écrivain célèbre et célébré de
romans et de pièces de théâtre, du jour au lendemain interdit et retiré aussi
bien de l’étalage des librairies que de l’affiche des spectacles, après la
condamnation au « hard labour ».
Rappelant, entre
autres traits, ses qualités d’« étrange et délicieux causeur »,
Lorrain conclut ainsi son article : « […] car je suis sûr qu’aucun de nous n’a suivi,
lundi, le cercueil. » Et en effet ne peut-il que conjecturer sur ce point,
lui-même ne s’étant pas rendu à l’enterrement. Pour quelles raisons ? En
cette fin novembre, sa santé physique et morale se trouve très affectée – il
n’a pas même le courage de corriger les épreuves de Monsieur de Phocas, endormies sur son bureau depuis plusieurs
semaines -, et il se débat dans les affres de son déménagement définitif pour
la Riviera, logeant désormais à l’hôtel. Sont-ce là des excuses
suffisantes ? Gardons-nous de trancher. Quoi qu’il en soit, Lorrain a fait
partie des rares hommes de lettres qui saluèrent la disparition de Wilde en son
temps. Et même dans l’au-delà, si
l’on tient compte de cette curiosité littéraire. En effet, dans une chronique
de voyage – ultérieurement recueillie dans un volume intitulé Heures de Corse -, Lorrain fait part de
l’irruption d’une apparition dans la salle à manger d’un hôtel, en Corse, alors
qu’il y déjeune avec un compagnon
d’excursion :
Tout à coup, la
porte vitrée de la table d’hôte s’ouvrit toute grande… et géant, avec sa forte
carrure, son estomac bombé et sa face lourde, aux bajoues tombantes, Il
apparut, car c’était Lui, à ne pouvoir s’y méprendre : c’étaient ses
grands yeux à fleur de tête et leurs paupières pesantes, c’était son profil
régulier, ses lèvres épaisses et son menton gras de jouisseur, toute cette face
de médaille d’Augustule de la décadence, rachetée par la grâce du sourire et la
grande beauté du regard, car il avait aussi de Lui les prunelles limpides et
pensives, la démarche lente, et jusqu’à la fleur rare à la boutonnière ;
c’était Lui, mais rajeuni de vingt ans, Lui dans tout l’éclat de ses triomphes
de poète et d’auteur, le Lui choyé, adulé, courtisé, que se disputaient à coups
de dollars Londres et New York ; et comme je le savais mort, et dans
quelle misère et quel abandon ! le double mystérieux du portrait de Dorian
Gray s’imposait, impérieux, à mon souvenir : je risquai l’impolitesse de
me retourner brusquement sur ma chaise, pour suivre plus longtemps des yeux
l’effarante ressemblance : elle était frappante ; Sosie n’était plus
Sosie[13] ; […]
Hormis l’hommage
que constitue ce portrait, agrémenté du rappel des circonstances affreuses de
la mort de Wilde, ce texte offre un intérêt saisissant par le jeu de miroirs
qu’il opère ; car, outre la ressemblance confondante de l’apparition qui
s’apparente davantage à un reflet qu’à un « sosie » - nous dit
Lorrain -, le jeu de miroirs se poursuit et se reflète lui-même avec
l’évocation du « double mystérieux du portrait de Dorian Gray »… L’on
se trouve alors en présence d’une « mise en abîme » à travers le
sosie de Wilde, lequel Wilde n’est autre que le reflet de Dorian Gray dont le
portrait agit comme un miroir réfléchissant. Utilisation plus que pertinente de
la figure de style de la « mise en abîme », puisqu’il s’agit –
littéralement – de l’évocation d’une image surgie du gouffre des ombres, et qui
suffirait à elle seule à justifier l’intérêt de ce passage. Or, le plus troublant
de ce texte réside dans sa seconde partie, précisément dans l’utilisation faite
par Lorrain de la « mise en abîme » appliquée à divers degrés de
lecture. En effet, le commensal de Lorrain, qui a, lui aussi, reconnu le sosie,
se saisit de l’occasion pour rappeler à l’écrivain la promesse faite par lui,
dans une précédente chronique[14], de raconter l’un des apologues qu’il
avait entendus de la bouche de Wilde. C’est donc en lieu et place de Wilde que
Lorrain transcrit l’apologue, s’identifiant presque à lui car c’est Wilde qui
parle alors par sa bouche, processus dont Lorrain est coutumier pour manifester
son admiration envers un écrivain. La « mise en abîme » se poursuit
donc, mais elle devient alors saisissante avec le choix de l’apologue opéré par
Lorrain : « Lazare et le Christ »… ! Un récit de
résurrection, à l’instant même où Lorrain ressuscite Wilde sous les traits de
son sosie, mais également l’écrivain à travers sa plume ! Car, avec sa
chronique, Lorrain accomplit symboliquement avec Wilde ce que le Christ
accomplit effectivement avec Lazare dans l’apologue. L’espace faisant ici
défaut pour s’appesantir sur ce vertigineux jeu de miroirs qui confine à
l’identification, demeurons pourtant sur ce registre en abordant la filiation
littéraire entre les deux œuvres, phénomène, à bien le considérer, qui ne
s’avère autre qu’une variante du reflet.
Le phénomène du
reflet, on l’aura deviné, convoque immédiatement Le Portrait de Dorian Gray, roman dont le procédé central consiste
à conférer à un portrait les caractéristiques d’un miroir gauchissant. Or, le
chef-d’œuvre de Wilde offre plus d’une analogie avec celui de Lorrain,
c’est-à-dire Monsieur de Phocas. Du
point de vue du procédé, bornons-nous à signaler que Monsieur de Phocas est également un « roman-miroir »,
mais qu’il est surtout, lui aussi, bâti en miroirs, compte tenu des doubles de
l’auteur qui s’y multiplient[15]. En revanche, au plan littéraire, le
roman de Lorrain accuse plutôt une filiation qu’une réflexion, lorsqu’on le
compare à celui de Wilde. Remarquons tout d’abord que, bien que placé sous
l’influence principale de deux romans dont il s’inspire en de nombreux points,
c’est-à-dire A rebours, de Huysmans,
et Le Portrait de Dorian Gray, Monsieur de Phocas constitue surtout une
œuvre en laquelle viennent s’éteindre les derniers feux d’un courant littéraire
que Mario Praz, dans son célèbre essai[16], a baptisé « Romantisme noir »,
lequel s’achève avec l’esthétique de la Décadence. Ainsi est-ce plus d’un
demi-siècle de littérature qui aboutit au roman de Lorrain. Mais un héritage
implique une filiation, ce dont le duc de Fréneuse – dont M. de Phocas est la
projection – est lui-même le produit, placé à l’extrémité d’un arbre
généalogique qui compte des Esseintes pour aïeul et Dorian Gray pour père. En effet,
des Esseintes le héros d’A rebours -
publié en 1884 – est le prototype du dandy décadent, préférant s’adonner à des
perversions imaginaires plutôt que de les réaliser, attitude qui le conduira au
seuil de la démence ainsi qu’à l’échec de son idéal d’esthète. Dorian Gray – le
roman paraît en 1891 -, autre dandy, a repris à son compte l’esthétique de son
prédécesseur et l’a enrichie d’un hédonisme amoral qui régit son existence et
dont il pousse les conséquences jusqu’au crime, transgression qui lui vaudra sa
perte. Fréneuse – Monsieur de Phocas est
prépublié en 1899 -, dernier rejeton de cette lignée de dandys pervers, reprend
à son compte l’héritage esthétique de des Esseintes ainsi que l’hédonisme
amoral de Dorian Gray pour transformer son existence en un carnaval de
fantasmes et de perversions, poussant ainsi les théories de ses prédécesseurs
jusqu’à leurs ultimes conséquences pour sombrer dans une corruption qui
l’atteint jusqu’à l’âme. Mais à l’inverse d’A
rebours et de Dorian Gray, Monsieur de Phocas est le roman d’un
échec surmonté, celui d’une littérature qui renaît de ses cendres et voit se
lever devant elle une nouvelle aube dévoilant les grands horizons de l’instinct
et du retour à la nature, cette forme de pureté originelle de l’homme momifiée
dans ces reliquaires que furent les palais de la Décadence. Filiation, donc,
entre ces deux chefs-d’œuvre que sont Dorian
Gray et Monsieur de Phocas, tous
deux écrits à la fin de la carrière de leurs auteurs… mais que dire de la
parenté qui existe entre deux œuvres de jeunesse de Wilde et de Lorrain, Le Cardinal d’Avignon – pièce ébauchée
par Wilde en 1882 – et Yanthis –
pièce écrite par Lorrain en 1885 -, œuvres qui offrent plus d’une analogie
quant à leur thème et à leur intrigue ? Force est de constater que la
parenté intellectuelle qui existait entre les deux écrivains les prédestinait à
se rencontrer.
En dépit de
similitudes biographiques de taille – leur homosexualité réprouvée, un procès
dont ils furent victimes l’un et l’autre en raison de leurs mœurs et qui leur
coûta fort cher, une mort quasi solitaire dans un hôtel parisien -, l’existence
ne leur ménagea pas la rencontre à
laquelle tout, en eux, semblait conspirer. Gageons que ce paradoxe eut fait
sourire Wilde, lui qui aimait tant à les manier. En revanche, avec le recul que
confère l’histoire littéraire, l’on ne peut s’empêcher de se demander si leur
destin ne leur en a pas fait faire l’économie à dessein, estimant que leur
parenté intellectuelle et la confluence de leur imaginaire les vouaient déjà à
une rencontre qui eut lieu dans les « champs magnétiques » de la
littérature, l’un des plus beaux terrains que puissent rêver deux écrivains.
·
THIBAUT
d’ANTHONAY : Spécialiste de l’œuvre de Jean Lorrain, il a publié un essai
biographique sur cet écrivain chez Plon, en 1991, avant de soutenir une thèse
en Sorbonne sur son œuvre, en 1997. Secrétaire général de la Société des Amis
de Jean Lorrain depuis sa fondation, en 1996, il est l’auteur de plusieurs
rééditions d’œuvres de Lorrain ainsi que de conférences sur l’écrivain fin de
siècle. En 2005, il a publié chez Fayard une biographie de Lorrain qui a été
couronnée par le prix Marcel Thiébault de la Société des Gens de Lettres et par
le prix Goncourt de la biographie.
[1] Richard Ellmann, Oscar Wilde, Paris, Gallimard, 1994
(pour la traduction française), p. 377.
[2] Jean Lorrain, « Salomé et ses poètes », Le Journal,
[3] Jean Lorrain, « Salomé » et
« Hérodias », Modernités,
Paris, Giraud, 1885, pp. 59 et 62.
[4] Jean Lorrain, « Salomé et ses poètes »,
réf. cit.
[5] Jean Lorrain, idem.
[6] Enrique Gomez Carrillo, Quelques petites âmes d’ici et d’ailleurs, Paris, Sansot, 1904, pp.
153-155.
[7] Jean Lorrain, Pall-Mall
Semaine du Journal, daté du
« Jeudi 6 décembre [1900] »
[8] Ce détail provient d’une lettre de Lorrain à Marcel
Schwob, datée de « Ce mardi soir » [
[9] Richard Ellmann, op.
cit., p.593.
[10] Étienne Michel, « Jean Lorrain en Sicile »,
L’Esprit français,
[11] Jean Lorrain, « Lanterne magique », L’Écho de Paris,
[12] Raitif de la Bretonne [Jean Lorrain], Pall Mall Semaine
daté du « Vendredi 21 juin », L’Écho
de Paris,
[13] Jean Lorrain, « Lui ! », Heures de Corse, Paris, Sansot, 1905,
pp. 27-28.
[14] « […]
j’ai gardé de certains contes qu’il nous fit sur « Lazare et le
Christ » un vivant et pénétrant souvenir. Pour peu que mes lecteurs y
tiennent et me le fassent savoir, je le conterai dans mon prochain article […] »,
« Convoi de victimes ! », réf. cit.
[15] Pour davantage de précisions sur ce thème, nous
renvoyons à notre Jean Lorrain, Miroir de
la Belle Époque, réf. cit., pp. 762-765 notamment.
[16] Mario Praz, The Romantic Agony [1933], La Chair, la mort et le diable. Le Romantisme noir, Paris, Denoël, 1977.
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