Numéro 11 : NOVEMBRE/DECEMBRE 2007

 

§10.  Rencontres parisiennes : JEAN LORRAIN

 

Jean Lorrain et Oscar Wilde : une rencontre prédestinée

Par

Thibaut d’Anthonay

 

L’on a souvent désigné Jean Lorrain, après sa mort, sous l’appellation de l’ « Oscar Wilde français », image à la fois flatteuse et non exempte d’un certain opprobre lié au sort de l’infortuné Irlandais. Mais la comparaison apparaît d’autant plus pertinente que derrière le nom de Wilde, se dressent en filigrane les « bûchers de Sodome », auxquels Lorrain finit par être condamné à son tour, du moins symboliquement. Pourtant, ainsi que nous l’allons voir, leurs points communs ne se résument pas à leurs préférences sexuelles, loin s’en faut, et l’on pourrait même affirmer que dans leur cas, il s’agit davantage d’évoquer des résonances que des similitudes, tant leurs centres d’intérêt et leur inspiration convergèrent, se complétèrent, voire se répondirent. Avant d’aborder cet aspect, qui ressortit à leurs œuvres, un détour biographique s’impose, qui permettra de retracer leur rencontre, puis l’attitude qu’observa Lorrain durant et après le procès de Wilde. C’est alors que nous pourrons nous pencher sur la parenté qui existe entre leurs œuvres, au plein sens du terme si l’on considère que M. de Phocas est le fils spirituel de Dorian Gray.

 

D’un an l’aîné de Lorrain, Wilde, né en 1854, était presque destiné à rencontrer son confrère français, ne serait-ce qu’en raison de ses fréquents séjours à Paris, des relations communes qu’ils cultivèrent dans le milieu littéraire et des lieux où ils se produisirent. Clin d’œil du hasard, à trois ans près, ils auraient pu se croiser au détour des couloirs de l’hôtel Voltaire, quai Voltaire, où Lorrain l’avait précédé, en 1880, alors qu’il n’effectuait que de longs séjours dans la capitale. Hôtel hautement littéraire puisque Baudelaire et Wagner y étaient descendus, entre autres, et dans lequel Wilde devait achever sa Duchesse de Padoue, en 1883. S’ils ne s’y croisèrent, ils ne se rencontrèrent pas non plus cette année-là, bien qu’ils fréquentassent les mêmes cafés de la rive gauche et certains de leurs habitués, tels Paul Bourget ou Verlaine. Mais à cette époque, Wilde, retour d’Amérique, y avait acquis une certaine notoriété – dont la presse anglaise s’était fait l’écho – et ainsi auréolé de ce prestige naissant, il avait désiré faire la connaissance d’écrivains français renommés, au nombre desquels ne figurait pas encore Lorrain. Ce n’est qu’à l’automne 1891 que prit place leur rencontre. Wilde, devenu célèbre grâce au Portrait de Dorian Gray, était alors l’homme du jour, fêté des deux côtés de la Manche, particulièrement à Paris dont l’élite intellectuelle le reconnaissait comme l’un des siens. Quant à l’écrivain irlandais, n’avait-il pas sacré Paris, à plusieurs reprises, sa « patrie d’élection » ?  C’était aussi l’époque au cours de laquelle la figure de Salomé le hantait au point de l’habiter du projet d’écrire une nouvelle sur ce thème. Mais en cela, nulle coïncidence : Paris n’était-elle pas la terre d’élection de ce mythe, déjà traité successivement par Laforgue, Flaubert, Mallarmé et Huysmans, sans même évoquer les toiles de Gustave Moreau ? Toujours est-il que le jeune écrivain guatémaltèque Enrique Gomez Carrillo, qui l’accompagnait lors de ses pérégrinations parisiennes, nota que durant cet automne, Wilde était à l’affût des vitrines de couturiers et de joailliers qui l’inspireraient pour le costume de son héroïne. Dans ce contexte – il n’avait pas encore entamé la rédaction de sa nouvelle, si l’on en croit Richard Ellmann[1] -, « Cette Salomé [] a été, comment dirais-je, l’entremetteuse qui nous mit en présence M. Oscar Wilde et moi » précisera Lorrain cinq ans après[2]. Car, en cette année 1891, Wilde s’ouvrit à Marcel Schwob – qui le chaperonnait alors dans le milieu littéraire – de son désir de rencontrer Lorrain, dont la notoriété comme écrivain et journaliste allait grandissant, mais qui, surtout, avait manifesté sa prédilection pour Salomé dès 1885, en publiant sur ce thème deux sonnets auxquels il avait accordé une place centrale dans son recueil Modernités[3], puis en récidivant, sous forme de chronique cette fois, parue dans L’Écho de Paris du 30 novembre 1891. « Flatté par sa curiosité[4] », ainsi qu’il l’avoua par la suite, Lorrain organisa donc un déjeuner chez lui en l’honneur de Wilde – sans doute au début de décembre – auquel se retrouvèrent, outre Marcel Schwob, Anatole France, Maurice Barrès, Henri de Régnier, Henry Bauër et Enrique Gomez Carrillo. Au milieu de cet aréopage d’hommes de lettres, Wilde, comme à l’accoutumée, entreprit de briller par les feux de sa conversation et, si l’on en croit Lorrain, fut éblouissant :  

 

« Oscar Wilde [] s’y montra le causeur le plus étourdissant, le conteur le plus paradoxal et le plus élégant que j’aie jamais, depuis, entendu ; mais où il fut tout à fait merveilleux, ce fut dans une improvisation, tout ensemble chimérique et littéraire, à propos d’un plâtre colorié qui décorait alors mon cabinet de travail ; une tête de sainte décapitée avec les gromelots [sic] de sang peints en sauge d’une manière assez barbare et qu’une fantaisie du moment m’avait fait pendre au mur.

Avec le sang froid de l’humour anglaise [sic], Oscar Wilde voulut absolument y reconnaître la tête de Salomé dont la pensée déjà ne le quittait pas, et fort de la belle ironie qui lui était coutumière, en prenant congé de nous, il me dit très sérieusement : « Vous avez dansé et vous avez obtenu sa tête[5]. »

 

Mais Lorrain est ici soit trop modeste, soit victime de l’imprécision de sa mémoire, car la relation de l’épisode qu’en laissa Gomez Carrillo lui ajoute un élément significatif :

 

Une autre fois, nous étions chez notre maître Jean Lorrain. Devant une effigie de tête coupée, une tête de femme très pâle, Wilde s’écria :

- Mais, c’est Salomé !...

Immédiatement, il évoqua une princesse apportant à son amant le chef de saint Jean et qui, par suite, se sentant méprisée, lui aurait envoyé sa propre tête. []

- Écrivez donc ça, fit quelqu’un.

Wilde commença une nouvelle intitulée : La Double décollation. Peu après, il déchirait les pages écrites et rêvait d’un poème. [] Abandonnant alors sa langue natale, ce fut en français qu’il essaya sa Salomé[6].

 

Selon l’écrivain guatémaltèque, ce serait donc l’effigie en plâtre de Lorrain – que celui-ci rendrait célèbre à travers ses nouvelles fantastiques – qui inspira à Wilde sa version de Salomé, détail qui démontre l’étonnante parenté qui existait entre l’inspiration des deux écrivains. Certes, le thème de la « Femme fatale » - dont Salomé apparaissait l’incarnation élevée au rang de mythe – avait été traité à l’envi par les écrivains décadents ; certes, la signification de la figure de la « Femme fatale » et du rite de la décollation – perçu comme celui de la castration – font partie des phobies véhiculées par la Décadence, lorsqu’ils ne trahissent pas des tendances homosexuelles. Il n’en demeure pas moins que l’obsession de cette héroïne qui leur était propre atteste de manière indubitable la convergence de leur imaginaire.

 

En vertu de ce trait, l’on serait fondé à croire que les deux écrivains se recherchèrent ou, tout du moins, se revirent ; or, il n’en fut rien, si l’on en croit Lorrain qui, dans un article publié à la mort de Wilde, relatant leur déjeuner chez lui, devait écrire : « Je ne revis jamais Oscar Wilde[7] [] » Pourtant, Salomé – ou plutôt Gustave Moreau, son peintre – aurait dû les réunir en décembre 1893 chez le collectionneur Charles Hayem, détenteur de plusieurs toiles de Moreau et qui les avait invités tous deux à dîner chez lui, en compagnie de Schwob[8]. Wilde effectuait un nouveau séjour à Paris afin de fuir lord Alfred Douglas, son amant, avec lequel il s’était alors décidé à rompre. Mais le dîner n’eut pas lieu. Enfin, ultimes retrouvailles manquées, bien que non prévues : celles de Taormina, en janvier 1898. A cette époque, Wilde, libéré de Reading depuis huit mois, séjournait à Naples où il avait rejoint Douglas, avant de s’en séparer après une cohabitation orageuse. Il s’était laissé convaincre par un Russe d’effectuer une excursion à Taormina, en Sicile, où il fit la connaissance du baron von Gloeden, un Allemand homosexuel et esthète, amateur d’écrivains, qui possédait une superbe villa dotée d’un parc aux essences luxuriantes. Selon Richard Ellmann, le baron « photographiait des éphèbes nus pour vendre des photographies aux homosexuels[9] ». On ne sait rien d’autre de cette excursion wildienne. En revanche, des précisions nous sont apportées sur cet Allemand en rupture de ban par le journaliste Étienne Michel, venu l’interviewer plusieurs années plus tard. Par l’intermédiaire de celui-ci, Gloeden rapporte qu’il reçut Lorrain quelques semaines après la visite de Wilde, et qu’il l’emmena au mont Ziretto assister à de « vieilles danses siciliennes », exécutées par « des paysans et des pâtres[10] ». Dans pareil contexte, et bénéficiant de l’hospitalité d’un tel hôte, l’on songe à la nature des conversations qu’auraient pu échanger les deux écrivains s’ils s’y étaient retrouvés, devisant parmi les effluves entêtants des fleurs alentour, d’une terrasse surplombant la mer, le regard perdu dans l’incendie du couchant, Wilde alors à son nadir tandis que Lorrain était à la veille d’atteindre à son zénith… Nul doute que parmi les sujets abordés, aurait figuré celui de l’attitude qu’observa Lorrain, lors de l’arrestation puis du procès de Wilde, quelque trois ans auparavant.

 

Le 13 avril 1895, alors que Wilde avait été arrêté huit jours plus tôt, accusé « d’avoir commis des actes contraires à la pudeur », Jules Huret, dans sa « Petite chronique » du Figaro littéraire, relatant l’affaire et rappelant le succès remporté par Wilde dans le milieu littéraire parisien quelque quatre ans auparavant, cite Lorrain aux côtés de Marcel Schwob et de Catulle Mendès, parmi les écrivains français « familiers » de Wilde. Lorrain s’empresse alors de faire publier une lettre par Huret, dans laquelle il nie toute « familiarité » avec l’écrivain irlandais. Si le fait est avéré, il n’en demeure pas moins que Lorrain, précisément quatre ans auparavant, a dédié à Wilde une nouvelle intitulée « Lanterne magique[11] » en guise d’hommage à celui-ci. Or, si une dédicace littéraire n’implique pas la « familiarité » entre deux écrivains, quelle est la raison de la réaction de Lorrain, lui que toute injustice révolte et qui s’est toujours gardé de hurler avec la foule ? Aurait-il craint d’être compromis, en regard du sort réservé à son infortuné coreligionnaire d’outre-Manche, et a-t-il senti siffler le boulet trop près de sa tête ? Quoi qu’il en soit, sa réaction est fort éloignée de la virulence de celle d’un Schwob – qui désirait se battre en duel mais qui en sera dissuadé par ses amis – ou de celle d’un Mendès, qui accula Huret à une rencontre sur le pré, le 17 avril suivant. Condamné au hard labour, le 25 mai, pour « crime de sodomie », Wilde voit, fort heureusement, plusieurs écrivains français se dresser contre la sentence dans la presse, parmi lesquels Paul Adam, Laurent Tailhade, Octave Mirbeau et Henry Bauër, que Lorrain connaît tous fort bien. C’est alors qu’il décide de joindre sa voix à la leur à l’occasion de la sortie en librairie de la traduction française du Portrait de Dorian Gray :

 

[] D’ailleurs, en dehors de quelques chroniqueurs français, la lâcheté a été unanime, que dis-je ! féroce autour de ce malheureux aberré, aujourd’hui condamné au plus affreux supplice. Il est même très intéressant, ce Portrait de Dorian Gray et dussé-je me faire traiter de Kamtschatka, j’ai pris un extrême plaisir à le lire. []

Comme Socrate accusé d’avoir corrompu la jeunesse athénienne, M. Oscar Wilde a surtout payé le scandale de son attitude, l’impertinence un peu réclamière de ses paradoxes plus littéraires que moraux, j’en suis sûr, mais c’est la littérature qui a été atteinte… quand on pense que des passages du Portrait de Dorian Gray ont été lus et reprochés à l’auteur au cours des interrogatoires[12].

 

Attitude courageuse en regard des insinuations que semblable prise de position peut valoir à la réputation déjà si compromise de son auteur, telle sera désormais celle qu’adoptera Lorrain à l’égard du sort de Wilde, quand l’occasion lui sera offerte de l’évoquer. Ainsi, le 11 février 1896, le jour de la première de Salomé au théâtre de l’Oeuvre, à Paris, alors que la pièce a été interdite à Londres, Lorrain publie dans Le Journal, sous sa signature, un long article retraçant la fortune du mythe de la danseuse sacrilège à travers les âges, qu’il conclut par l’évocation d’« un malheureux prisonnier et peut-être agonisant, alors écrivain acclamé, choyé, demandé (car telles sont l’injustice et l’inconstance des hommes) », rappelant une fois encore à ses contemporains la lâcheté du siècle. Enfin, pour saluer le tragique épilogue du destin de Wilde, Lorrain publie dans Le Journal un Pall Mall daté du « Jeudi 6 décembre [1900] », qu’il intitule « Convoi de victimes ! », dans lequel il s’indigne :

 

[] à Paris, dans une misérable chambre d’hôtel garni, mourait, abandonné des siens, renié par ses compatriotes et quasi expulsé de son pays, une autre victime de la rigueur et de l’hypocrisie anglaises, le poète Oscar Wilde, Oscar Wilde, il y a encore six ans, le lion avoué de Londres et de New York, l’écrivain célèbre et célébré de romans et de pièces de théâtre, du jour au lendemain interdit et retiré aussi bien de l’étalage des librairies que de l’affiche des spectacles, après la condamnation au « hard labour ».

 

Rappelant, entre autres traits, ses qualités d’« étrange et délicieux causeur », Lorrain conclut ainsi son article : « [] car je suis sûr qu’aucun de nous n’a suivi, lundi, le cercueil. » Et en effet ne peut-il que conjecturer sur ce point, lui-même ne s’étant pas rendu à l’enterrement. Pour quelles raisons ? En cette fin novembre, sa santé physique et morale se trouve très affectée – il n’a pas même le courage de corriger les épreuves de Monsieur de Phocas, endormies sur son bureau depuis plusieurs semaines -, et il se débat dans les affres de son déménagement définitif pour la Riviera, logeant désormais à l’hôtel. Sont-ce là des excuses suffisantes ? Gardons-nous de trancher. Quoi qu’il en soit, Lorrain a fait partie des rares hommes de lettres qui saluèrent la disparition de Wilde en son temps. Et même dans l’au-delà, si l’on tient compte de cette curiosité littéraire. En effet, dans une chronique de voyage – ultérieurement recueillie dans un volume intitulé Heures de Corse -, Lorrain fait part de l’irruption d’une apparition dans la salle à manger d’un hôtel, en Corse, alors qu’il y déjeune  avec un compagnon d’excursion :

 

Tout à coup, la porte vitrée de la table d’hôte s’ouvrit toute grande… et géant, avec sa forte carrure, son estomac bombé et sa face lourde, aux bajoues tombantes, Il apparut, car c’était Lui, à ne pouvoir s’y méprendre : c’étaient ses grands yeux à fleur de tête et leurs paupières pesantes, c’était son profil régulier, ses lèvres épaisses et son menton gras de jouisseur, toute cette face de médaille d’Augustule de la décadence, rachetée par la grâce du sourire et la grande beauté du regard, car il avait aussi de Lui les prunelles limpides et pensives, la démarche lente, et jusqu’à la fleur rare à la boutonnière ; c’était Lui, mais rajeuni de vingt ans, Lui dans tout l’éclat de ses triomphes de poète et d’auteur, le Lui choyé, adulé, courtisé, que se disputaient à coups de dollars Londres et New York ; et comme je le savais mort, et dans quelle misère et quel abandon ! le double mystérieux du portrait de Dorian Gray s’imposait, impérieux, à mon souvenir : je risquai l’impolitesse de me retourner brusquement sur ma chaise, pour suivre plus longtemps des yeux l’effarante ressemblance : elle était frappante ; Sosie n’était plus Sosie[13] ; []

 

Hormis l’hommage que constitue ce portrait, agrémenté du rappel des circonstances affreuses de la mort de Wilde, ce texte offre un intérêt saisissant par le jeu de miroirs qu’il opère ; car, outre la ressemblance confondante de l’apparition qui s’apparente davantage à un reflet qu’à un « sosie » - nous dit Lorrain -, le jeu de miroirs se poursuit et se reflète lui-même avec l’évocation du « double mystérieux du portrait de Dorian Gray »… L’on se trouve alors en présence d’une « mise en abîme » à travers le sosie de Wilde, lequel Wilde n’est autre que le reflet de Dorian Gray dont le portrait agit comme un miroir réfléchissant. Utilisation plus que pertinente de la figure de style de la « mise en abîme », puisqu’il s’agit – littéralement – de l’évocation d’une image surgie du gouffre des ombres, et qui suffirait à elle seule à justifier l’intérêt de ce passage. Or, le plus troublant de ce texte réside dans sa seconde partie, précisément dans l’utilisation faite par Lorrain de la « mise en abîme » appliquée à divers degrés de lecture. En effet, le commensal de Lorrain, qui a, lui aussi, reconnu le sosie, se saisit de l’occasion pour rappeler à l’écrivain la promesse faite par lui, dans une précédente chronique[14], de raconter l’un des apologues qu’il avait entendus de la bouche de Wilde. C’est donc en lieu et place de Wilde que Lorrain transcrit l’apologue, s’identifiant presque à lui car c’est Wilde qui parle alors par sa bouche, processus dont Lorrain est coutumier pour manifester son admiration envers un écrivain. La « mise en abîme » se poursuit donc, mais elle devient alors saisissante avec le choix de l’apologue opéré par Lorrain : « Lazare et le Christ »… ! Un récit de résurrection, à l’instant même où Lorrain ressuscite Wilde sous les traits de son sosie, mais également l’écrivain à travers sa plume ! Car, avec sa chronique, Lorrain accomplit symboliquement avec Wilde ce que le Christ accomplit effectivement avec Lazare dans l’apologue. L’espace faisant ici défaut pour s’appesantir sur ce vertigineux jeu de miroirs qui confine à l’identification, demeurons pourtant sur ce registre en abordant la filiation littéraire entre les deux œuvres, phénomène, à bien le considérer, qui ne s’avère autre qu’une variante du reflet.

 

Le phénomène du reflet, on l’aura deviné, convoque immédiatement Le Portrait de Dorian Gray, roman dont le procédé central consiste à conférer à un portrait les caractéristiques d’un miroir gauchissant. Or, le chef-d’œuvre de Wilde offre plus d’une analogie avec celui de Lorrain, c’est-à-dire Monsieur de Phocas. Du point de vue du procédé, bornons-nous à signaler que Monsieur de Phocas est également un « roman-miroir », mais qu’il est surtout, lui aussi, bâti en miroirs, compte tenu des doubles de l’auteur qui s’y multiplient[15]. En revanche, au plan littéraire, le roman de Lorrain accuse plutôt une filiation qu’une réflexion, lorsqu’on le compare à celui de Wilde. Remarquons tout d’abord que, bien que placé sous l’influence principale de deux romans dont il s’inspire en de nombreux points, c’est-à-dire A rebours, de Huysmans, et Le Portrait de Dorian Gray, Monsieur de Phocas constitue surtout une œuvre en laquelle viennent s’éteindre les derniers feux d’un courant littéraire que Mario Praz, dans son célèbre essai[16], a baptisé « Romantisme noir », lequel s’achève avec l’esthétique de la Décadence. Ainsi est-ce plus d’un demi-siècle de littérature qui aboutit au roman de Lorrain. Mais un héritage implique une filiation, ce dont le duc de Fréneuse – dont M. de Phocas est la projection – est lui-même le produit, placé à l’extrémité d’un arbre généalogique qui compte des Esseintes pour aïeul et Dorian Gray pour père. En effet, des Esseintes le héros d’A rebours - publié en 1884 – est le prototype du dandy décadent, préférant s’adonner à des perversions imaginaires plutôt que de les réaliser, attitude qui le conduira au seuil de la démence ainsi qu’à l’échec de son idéal d’esthète. Dorian Gray – le roman paraît en 1891 -, autre dandy, a repris à son compte l’esthétique de son prédécesseur et l’a enrichie d’un hédonisme amoral qui régit son existence et dont il pousse les conséquences jusqu’au crime, transgression qui lui vaudra sa perte. Fréneuse – Monsieur de Phocas est prépublié en 1899 -, dernier rejeton de cette lignée de dandys pervers, reprend à son compte l’héritage esthétique de des Esseintes ainsi que l’hédonisme amoral de Dorian Gray pour transformer son existence en un carnaval de fantasmes et de perversions, poussant ainsi les théories de ses prédécesseurs jusqu’à leurs ultimes conséquences pour sombrer dans une corruption qui l’atteint jusqu’à l’âme. Mais à l’inverse d’A rebours et de Dorian Gray, Monsieur de Phocas est le roman d’un échec surmonté, celui d’une littérature qui renaît de ses cendres et voit se lever devant elle une nouvelle aube dévoilant les grands horizons de l’instinct et du retour à la nature, cette forme de pureté originelle de l’homme momifiée dans ces reliquaires que furent les palais de la Décadence. Filiation, donc, entre ces deux chefs-d’œuvre que sont Dorian Gray et Monsieur de Phocas, tous deux écrits à la fin de la carrière de leurs auteurs… mais que dire de la parenté qui existe entre deux œuvres de jeunesse de Wilde et de Lorrain, Le Cardinal d’Avignon – pièce ébauchée par Wilde en 1882 – et Yanthis – pièce écrite par Lorrain en 1885 -, œuvres qui offrent plus d’une analogie quant à leur thème et à leur intrigue ? Force est de constater que la parenté intellectuelle qui existait entre les deux écrivains les prédestinait à se rencontrer.

 

En dépit de similitudes biographiques de taille – leur homosexualité réprouvée, un procès dont ils furent victimes l’un et l’autre en raison de leurs mœurs et qui leur coûta fort cher, une mort quasi solitaire dans un hôtel parisien -, l’existence ne leur ménagea pas la rencontre à laquelle tout, en eux, semblait conspirer. Gageons que ce paradoxe eut fait sourire Wilde, lui qui aimait tant à les manier. En revanche, avec le recul que confère l’histoire littéraire, l’on ne peut s’empêcher de se demander si leur destin ne leur en a pas fait faire l’économie à dessein, estimant que leur parenté intellectuelle et la confluence de leur imaginaire les vouaient déjà à une rencontre qui eut lieu dans les « champs magnétiques » de la littérature, l’un des plus beaux terrains que puissent rêver deux écrivains.

 

 

·         THIBAUT d’ANTHONAY : Spécialiste de l’œuvre de Jean Lorrain, il a publié un essai biographique sur cet écrivain chez Plon, en 1991, avant de soutenir une thèse en Sorbonne sur son œuvre, en 1997. Secrétaire général de la Société des Amis de Jean Lorrain depuis sa fondation, en 1996, il est l’auteur de plusieurs rééditions d’œuvres de Lorrain ainsi que de conférences sur l’écrivain fin de siècle. En 2005, il a publié chez Fayard une biographie de Lorrain qui a été couronnée par le prix Marcel Thiébault de la Société des Gens de Lettres et par le prix Goncourt de la biographie.

 



[1] Richard Ellmann, Oscar Wilde, Paris, Gallimard, 1994 (pour la traduction française), p. 377.

[2] Jean Lorrain, « Salomé et ses poètes », Le Journal, 11 février 1896.

[3] Jean Lorrain, « Salomé » et « Hérodias », Modernités, Paris, Giraud, 1885, pp. 59 et 62.

[4] Jean Lorrain, « Salomé et ses poètes », réf. cit.

[5] Jean Lorrain, idem.

[6] Enrique Gomez Carrillo, Quelques petites âmes d’ici et d’ailleurs, Paris, Sansot, 1904, pp. 153-155.

[7] Jean Lorrain, Pall-Mall Semaine du Journal, daté du « Jeudi 6 décembre [1900] »

[8] Ce détail provient d’une lettre de Lorrain à Marcel Schwob, datée de « Ce mardi soir » [29 novembre 1893], Bibliothèque municipale de Nantes, [Ms. 338], publiée par nos soins in Jean Lorrain, Miroir de la Belle Époque, Paris, Fayard, 2005, p. 517.

[9] Richard Ellmann, op. cit., p.593.

[10] Étienne Michel, « Jean Lorrain en Sicile », L’Esprit français, 10 juin 1932, t. 72, p. 141.

[11] Jean Lorrain, « Lanterne magique », L’Écho de Paris, 14 décembre 1891.

[12] Raitif de la Bretonne [Jean Lorrain], Pall Mall Semaine daté du « Vendredi 21 juin », L’Écho de Paris, 28 juin 1895.

[13] Jean Lorrain, « Lui ! », Heures de Corse, Paris, Sansot, 1905, pp. 27-28.

[14] « [] j’ai gardé de certains contes qu’il nous fit sur « Lazare et le Christ » un vivant et pénétrant souvenir. Pour peu que mes lecteurs y tiennent et me le fassent savoir, je le conterai dans mon prochain article [] », « Convoi de victimes ! », réf. cit.

[15] Pour davantage de précisions sur ce thème, nous renvoyons à notre Jean Lorrain, Miroir de la Belle Époque, réf. cit., pp. 762-765 notamment.

[16] Mario Praz, The Romantic Agony [1933], La Chair, la mort et le diable. Le Romantisme noir, Paris, Denoël, 1977.

 

 

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