Une vie d’hôtel
Purement utilitaires, ou bien lieux d’agrément, ou encore dernier refuge où
se cacher sous un faux nom, les hôtels furent récurrents dans la vie d’Oscar
Wilde.
Il eut, bien sûr, des domiciles fixes dont le moindre ne fut pas Merrion
Square, maison d’enfance irlandaise où il ne vit pas le jour (il naquit 21,
Westland Row, dans un quartier moins élégant de Dublin) mais qui fut
certainement le temple initiatique dont sa mère était à la fois la prêtresse et
la déesse, le lieu déterminant où il commença à s’instruire, à se former, à
côtoyer une société intellectuelle brillante et mélangée. Il y eut ensuite ses
appartements de jeune homme (Salisbury Street, partagé avec son ami Frank Miles
au sortir d’Oxford, Keats House au 1, Tite Street, Charles Street où il habite
à son retour d’Amérique), puis quelques années plus tard, des maisons de
vacances qui ne sont que des relais provisoires, des logements d’emprunts,
souvent très agréables, de simples étapes estivales.
Le point d’ancrage de sa vie d’adulte, c’est Tite Street, cette
« House Beautiful » – « Maison Belle » – décorée par l’architecte
à la mode Edward Godwin dans le plus pur style esthétique, mâtiné d’influences
whistleriennes et japonisantes, située dans Chelsea, quartier de Londres à la
fois chic et bohème. Au 16, Tite Street, s’élève la demeure cossue d’un homme
rangé en apparence, bien établi dans la société, le mariage et la paternité, la
maison prospère, gracieuse et raffinée qui couronne la réussite d’un artiste
dont la renommée et la fortune ne cessent de croître. Tite Street est
indissociable du bonheur familial de Wilde, de ses fulgurants succès. Quand le
malheur le frappera en même temps que la ruine, il en sera chassé comme Adam de
l’Eden après la chute.
Quand on n’a plus de toit, que l’intimité la plus secrète a été jetée en
pâture au public indigné, quand la famille est détruite, qu’il n’y a plus un
endroit au monde où trouver la chaleur d’un foyer, il reste encore ces abris
anonymes, ces lieux de passage qui s’ouvrent aux voyageurs égarés sans leur
manifester trop de curiosité gênante : les hôtels.
Au cours de ses vies multiples, Oscar en a connu de toutes sortes :
établissements confortables en Amérique, luxueux à Londres, où il est, par
exemple, un habitué du Savoy, d’excellent standing dans un Paris de fête, puis
très modestes dans sa période d’exil parisien. Dans ces années ultimes il n’est
plus qu’un homme errant du nom de Sebastian Melmoth à qui il n’est guère permis
de rêver d’un chez lui. Après avoir quitté Reading, réfugié en Normandie, il a
essayé de se stabiliser dans une relative permanence avec le chalet Bourgeat,
de reconstituer un environnement personnel, de se reconstruire un semblant
d’intimité en échappant à la promiscuité de l’hôtel de la Plage de Berneval,
même si l’établissement, avec sa clientèle saisonnière, lui offrait une
certaine tranquillité, étant aux trois-quarts vide à la fin de l’été. Mais il
ne tardera pas à quitter cet éphémère asile.
Quand il arrive à Paris après le désastre de la villa Guidice au Pausilippe
et sa rupture avec Bosie, il a renoncé à se sédentariser en louant un
appartement qu’il pourrait arranger à sa guise. Y a-t-il songé un
instant ? On l’ignore. D’ailleurs, il n’a plus d’argent. Ses derniers sous
se sont évanouis dans l’aventure napolitaine. Et il est devenu l’homme qui
fuit, l’homme qu’on fuit. Il ne peut espérer reprendre une vie normale et les
possibilités de choix sont réduites pour un artiste déshonoré, moralement
marqué d’une fleur d’infamie, comme l’étaient les bagnards et les prostituées.
Seuls, désormais, lui conviennent la précarité, l’incertitude du lendemain,
l’instabilité, le nomadisme. Après Reading, et plus encore après Naples, Wilde
est un nomade, un être aux semelles de vents, un irrégulier sans attache. Sa
vie est un vagabondage permanent. Encore est-il heureux de trouver « un
oreiller où poser sa tête », ainsi que l’écrira Proust. À l’apogée de sa
honte, cédant aux pressions du marquis de Queensberry, des hôtels londoniens
lui ont fermé leurs portes, ils l’ont refoulé et congédié sans pitié. Au moins,
à Paris, il se loge. Autrefois, dans la capitale française, il a fréquenté des
endroits charmants, ouvrant sur des panoramas admirables. L’hôtel Voltaire, l’hôtel
Continental, l’hôtel Wagram, l’hôtel des Deux-Mondes [1],
avaient accueilli le jeune homme, puis l’artiste, lorsque « certains le
comparaient à un Bacchus asiatique ; d’autres à quelque empereur
romain [2] ».
Sic transit gloria mundi. S’il dîne encore parfois avec le beau monde au
Café de la Paix, ce n’est plus lui qui régale, et il y fait un peu figure de
parent pauvre. D’ailleurs, ce n’est pas Oscar Wilde qui loge à l’hôtel de la
Néva ou à l’hôtel de Nice, ce n’est pas Oscar Wilde qui déménage de l’hôtel
Marsollier à la cloche de bois en y abandonnant ses affaires. C’est un naufragé
qui échoue tout près de l’hôtel de Nice où il a déjà séjourné, un homme acculé
qui n’a pas eu la force de chercher un autre point de chute hors du périmètre
familier de la Rue des Beaux-Arts. « Il a pris du poids, il a du mal à
boutonner sa jaquette, l’alcool l’a rendu bouffi [3] ».
Mais il a trouvé son port d’attache, même si l’’hôtel n’affiche pas une mine
florissante, si les deux pièces (chambres 6 et 7) qu’il occupe au premier étage
donnent sur une petite cour sans charme et sans soleil, même si le papier
peint, hideux, lui inspirera un de ses derniers mots d’esprit [4].
Wilde, à l’hôtel d’Alsace, est arrivé à destination. Il y aura bien encore
quelques escapades, quelques échappées vers l’aventure (Rome, Nice, la Suisse,
la Sicile), quelques traits de lumière, illusions chargées d’espérance, mais en
définitive, il lui faudra regagner sa cellule dans le modeste hôtel d’Alsace, pour y finir sa vie.
Cet hôtel de « l’Ange Gardien », lequel, dissimulé sous les traits anodins
du propriétaire des lieux, l’excellent Jean Dupoirier, tient l’établissement
avec sa femme et sa fille. Dupoirier est un brave homme dont les soins généreux
adoucissent un peu les dernières années de Wilde, comme les bontés du gardien
Thomas Martin avaient adouci les derniers mois du prisonnier à Reading. C’est lui qui, en août 1899, se chargera
d’aller récupérer les hardes de Wilde à l’hôtel Marsollier et de régler la note
impayée par le fugitif, qui le nourrira de côtelettes et d’œufs durs quand
Wilde aurait dû se passer de déjeuner, lui qui paiera la note du médecin, et n’osera
jamais réclamer à son pensionnaire démuni les 2 643,40 F - une coquette somme - que Wilde lui devait au
moment de sa mort. À l’enterrement du poète, il se joignit au maigre cortège
qui suivit le convoi, et offrit une couronne de petites perles barrée d’un
ruban où figurait l’inscription « à mon locataire ». Dupoirier
ignorait la véritable identité de cet étrange locataire qui recevait parfois de
douteuses visites sur lesquels il fermait les yeux, et qu’il prenait naïvement
pour un parfait inconnu nommé Melmoth. Cette ignorance causa un imbroglio et des tracasseries avec la police quand on
découvrit que le défunt était inscrit au registre sous un faux nom, ce qui allait
à l’encontre de la loi. Mais Dupoirier n’avait jamais soupçonné la double
identité de cet hôte un peu particulier qu’il avait pris sous son aile.
Aujourd’hui, on aurait peine à reconnaître l’ancien hôtel d’Alsace dont
Wilde reste le résident le plus fameux. Entièrement rénové, l’établissement
somptueux qui s’élève à sa place est le rendez-vous privilégié des célébrités,
chanteurs rock comme Mick Jagger, ou jadis Jim Morrison, et grandes stars de
cinéma américaines (Johnny Depp, Al Pacino, Sean Penn, Robert de Niro), mais
aussi admirateurs venus du monde entier qui réservent la chambre plusieurs mois
– voire plusieurs années à l’avance. Pourtant, la suite un peu clinquante où
ils logent en rêvant du fantôme irlandais, ne ressemble en rien à la chambre couventine
occupée par Wilde. La fastueuse décoration s’inspire de la maison de Tite
Street et de la fameuse Peacock Room,
décorée par Whistler pour le riche armateur anglais Frederick R. Leyland, qu’on
peut voir au Metropolitan Museum de New York. On y trouve un mobilier anglais,
une salle de bains aux marqueteries d’acajou, des fac-similés de lettres et des
reproductions de photos de l’auteur, mais l’esprit de Wilde n’y palpite plus. Quand
il y habitait seul, Wilde a-t-il détesté vivre dans cette chambre confinée, aux
relents de nourriture et de médicaments, où le destin l’avait enfermé, lui qui
aimait tant la grande vie, le luxe, le plaisir, les succès ? Wilde était
un jouisseur flamboyant, un homme de désirs et d’excès. Mais celui qui s’éteignait
en cette thébaïde dépouillée, qu’avait-il encore en commun avec son glorieux
jumeau, sinon ses souvenirs et son génie massacré ? Quel autre décor aurait
pu mieux convenir à un homme à terre que ces quatre murs de grisaille?
Peut-être, dans cette austérité, trouva-t-il
la force – non de la résignation, mais de l’acceptation - une sorte de
soumission philosophique à son sort, quand s’apaisa son corps torturé, au tout
début de l’après-midi du
Danielle Guérin
Chambre no.16 d’Oscar Wilde. (telle qu’elle est
aujourd’hui)
[1] Hôtel du Quai Voltaire – 19, quai
Voltaire – 7e – Hôtel Continental – 3, rue de Castiglione – 1er –
Hôtel Wagram – 208, rue de Rivoli – Hôtel des deux-Mondes – 22, avenue de
l’Opéra – 1er
[2] André Gide, Oscar Wilde, Mercure de
France, 1910 et 1989
[3] Kazimir Brandys, Hötel d’Alsace et autres adresses, Le
Messager Gallimard, Traduit du polonais par Jean-Yves Erhel, 1992 pour la
traduction française.
[4]
"My wallpaper and I are fighting a duel to
death. One or other of us has got to go." (Mon papier peint et moi nous
livrons un duel à mort. Il faudra que l’un de nous deux s’en aille)
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