rue des beaux arts

 

NUMÉRO 18 : JANVIER/FÉVRIER 2009

 

§9. wilde ET SES INTERPRÈTES

 

GEORGE SANDERS

Par Danielle Guérin

 Bien que né à Saint Petersburg en juillet 1906, George Sanders est le type même du dandy anglais, avec cette inimitable touche de cynisme, d’élégance et de désinvolture qui caractérise certains des personnages d’Oscar Wilde. Et c’est ainsi qu’il apparait dans ses films, aristocratique, hautain et flegmatique, suprêmement détaché. Nul n’a oublié son rôle de critique dramatique caustique dans le film de Joseph Mankiewicz, « All about Eve », pour lequel il reçut l’Oscar du meilleur second rôle.

La carrière de cet acteur à la personnalité marquée n’a sans doute pas été aussi brillante qu’il l’aurait mérité. On l’a souvent condamné à des personnages de goujats, manipulateurs et antipathiques, cantonné à des seconds rôles. Mais des seconds rôles dans lesquels il excellait à se distinguer, qui semblaient taillés exprès pour lui.

C’est le cas pour son rôle de Lord Henry Wotton que lui confia Albert Lewin dans son adaptation du «Portrait de Dorian Gray » (1945).  Sanders avait déjà joué dans le premier film de Lewin « The Moon and Sixpence », et ce fut lui que le metteur en scène choisit pour interpréter le dandy immortalisé par Oscar Wilde, dont l’influence maléfique pervertit le jeune Dorian. Plusieurs acteurs avaient été pressentis pour jouer Dorian, Robert Taylor, Montgomery Clift et Gregory Peck, mais ce fut Hurd Hatfield qui décrocha le rôle. Néanmoins, on peut affirmer que le personnage de Lord Henry Wotton est largement aussi important, dans le film comme dans le roman original, voire plus complexe et plus profond que celui du jeune et beau héros. Et c’est George Sanders qui figure en tête d’affiche et qui, en réalité, tient la vedette. Il est l’incarnation rêvée de cet aristocrate immoral, de cet esthète aux bons mots assassins. Son élégance, son cynisme, son charme vénéneux font merveille. On ne saurait imaginer un Lord Henry Wotton plus adapté à la vision d Wilde.

 

Sanders devait retrouver Wilde en 1949 dans le film d’Otto Preminger, « The Fan », tiré de « L’éventail de Lady Windermere ». Aux côtés de Jeanne Craig et de Madeleine Carroll, il interprète un Lord Darlington ironique à souhait et de grande classe, volant la vedette aux autres rôles masculins qui pâlissent un peu à ses côtés. Le film tourné par Ersnt Lubitsch sur le même sujet en 1925 est généralement considéré comme supérieur à celui de Preminger. Il n’empêche de George Sanders tire habilement son épingle du jeu et que son raffinement naturel va comme un gant à l’élégance désabusée de son personnage.

Car Sanders, dans la vie réelle, n’était pas moins élégant qu’au cinéma, et son autobiographie pleine d’humour froid «Mémoires d’une fripouille » ( «Memoirs of a Professional Cad », 1960, traduction de Romain Slocombe, Presses universitaires de France, Paris, 2004 ) laisse deviner un homme d’esprit, intelligent et cultivé. Il choisit de tirer sa révérence à 66 ans, dans une chambre d’hôtel espagnole, en avalant un mélange de Nembutal  et d’alcool. Il avait laissé un dernier mot pour expliquer son geste : « Je m’en vais parce que je m’ennuie. Je sens que j’ai vécu suffisamment longtemps. Je vous abandonne à vos soucis dans cette charmante fosse d’aisances. »

Fidèle à l’image qu’il avait donnée à l’écran d’un homme qui aime prendre ses distances et regarder le monde avec hauteur.

  

 

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