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NUMÉRO 18 : JANVIER /FÉVRIER 2009 |
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§7. ARTICLES ET CONFÉRENCES |
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Du mythe solaire au mythe lunaire : d’Hérodias de
Flaubert à Salomé d’Oscar Wilde |
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Par
Atsuko Ogane |
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Si la figure de
Salomé nous rappelle très souvent Salomé,
l’œuvre d’Oscar Wilde, dans quelle mesure est-il redevable à Flaubert quant à
la création de sa Salomé ? Flaubert
a marqué pour la première fois la littérature française par son style de la
description concrète de la danse de Salomé seize ans avant la publication de
la pièce d’Oscar Wilde. Néanmoins, on ne trouve en fait chez Wilde qu’une
brève indication scénique de la danse : « Salomé danse la danse des
sept voiles ». Aussi se limite-t-on très souvent à relever le cliché que
la danse de Wilde est magnifique, d’autant plus que cette indication trop
courte nous fait rêver infiniment à ce qu’est cette danse, celle pour
laquelle le roi de Judée donne comme récompense la moitié de son royaume ou
la tête du saint qui a vu Dieu. Si Salomé, qui est une enfant manipulée par
sa mère chez Flaubert, se transforme en une femme érotique qui demande
elle-même la tête du saint, quel est le changement esthétique qui sépare la Salomé de Wilde de l’Hérodias de Flaubert dans cette
transformation de fin de siècle ? Quels éléments représentatifs dans celui-ci
sont transposés et se reflètent-ils dans la Salomé wildienne ? En nous appuyant sur des thèmes
similaires qui traversent l’histoire de la décapitation de Saint
Jean-Baptiste et la danse de Salomé, nous voudrions ici mettre en relief
l’évolution thématique du mythe d’Hérodias-Salomé, du mythe flaubertien au
mythe wildien. |
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1. La
prolifération thématique : prédiction, appellation, sacrifice |
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Salomé de Wilde a été, est
toujours une pièce scandaleuse
dont la source dérive apparemment d’innombrables œuvres
artistiques contemporaines : à part les Évangiles de Saint Matthieu
(XIV, 1-12) et de Saint Marc (VI, 14-29), Wilde s’inspire sans réserve du
thème de l’amour et du baiser dans Atta
Troll de Heine
ainsi que du thème principal de la pureté de la princesse dans Hérodiade de Mallarmé.
Il tire les effets de la répercussion et du refrain dans les monologues dans La Princesse Maleine et des Sept princesses de Maeterlinck, inspiré encore par la
description des tableaux de Gustave Moreau
dans A Rebours d’Huysmans. |
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Or, il emprunte le plus souvent et d’une façon plus
radicale, le thème et la structure, essentiels pour sa pièce, du Hérodias de Flaubert : entre
autres, le thème de la lune et celui de la décapitation de Iaokanann comme
rituel du sacrifice. Il est vrai que la relation entre Salomé et le saint
n’est pas encore sexuel ni apparent chez Flaubert, d’autant plus que celui-ci
décrit cette fille docile en tant qu’instrument de sa mère et ne la fait pas
parler librement vis-à-vis du saint, sauf une demande : « Je vous
que tu me donnes dans un plat, la tête... » « La tête d’Iaokanann
! » Pourtant, Wilde respectait effectivement Flaubert comme son
maître : « Yes ! Flaubert is my master, and when I get on with my translation of the Tentation, I shall be Flaubert II, Roi par grâce de Dieu, and I hope something
else beyond ». L’admiration de
Wilde pour Flaubert était telle qu’il eut une réflexion un peu ironique à
l’adresse de Will Rothenstein qui releva une similitude avec un conte de
Flaubert : « Remember, dans la littérature il faut tuer son père » ;
c’est sa passion pour Flaubert qui le poussa à demander à Robert Ross,
pendant son incarcération à la prison de Reading, des livres de Flaubert
qui occupèrent la première place dans sa liste bibliographique des livres
français, à commencer par La Tentation
de saint Antoine, Trois Contes et
Salammbô.
D’après Richard Ellmann, la connaissance que Wilde avait de l’iconologie et
des représentations picturales de Salomé était immense. Or, il s’intéressait
tellement à la Salomé de Flaubert qu’il manifesta plusieurs fois son projet
de création de Salomé, en s’inspirant de Flaubert : Wilde visita avec
Stuart Merrill
le Moulin Rouge où il vit une fille roumaine exécutant une danse acrobatique
sur les mains, ce qui lui fit dire : « I want her to dance on her
hands, as in Flaubert’s story » ;
en 1890, Wilde annonça qu’il allait écrire quelque chose sur Salomé et lors
de sa visite à Lord Francis Hope avec Edgar Saltus après un dîner à
Piccadilly, il vit la gravure d’Hérodias dansant sur ses mains, ressemblant à
la description figurant dans Hérodias
de Flaubert, et s’écria : « La bella donna della mia mente ».
Enfin, faisant mention des
gravures de Beardsley, Wilde lui confessa : « My Herod is like the
Herode of Gustave Moreau, wrapped in his jewels and sorrows. My Salome is a
mystic, the sister of Salammbô, a Sainte Thérèse who worships the moon ». Ainsi, Wilde
était tellement imprégné de la danse de Salomé flaubertienne, danseuse
orientale qui fait l’acrobate sur les mains et qui meurt à la fin comme
Salammbô qu’on n’est pas surpris de voir leur ressemblance avec Salomé de Wilde, à
commencer par la ressemblance dans la nominalisation des personnages et
la discussion des prêtres, empruntée à Flaubert. |
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L’un des éléments
importants dont il a profité chez Flaubert est le système de la prophétie.
Dans l’histoire évangélique de Saint Jean-Baptiste, le thème de la prophétie
forme la base et appuie le substratum du principe chrétien de la résurrection
des Élies, dont notamment Iaokanann, sa mort préfigurant l’apparition et la
résurrection de Jésus. Ainsi, dans Hérodias
de Flaubert, la voix prophétique d’Iaokanann emprisonné dans une citerne
souterraine résonne dès le commencement : « Pour qu’il grandisse,
il faut que je diminue ! » (p. 134)[11]
Cette prophétie énigmatique est transmise de Mannaëi, le bourreau, à Antipas,
paroles provoquant des remous dans leur cœur. Cette énigme ouvertement
prononcée et livrée en même temps au lecteur, se résout, quand deux disciples
d’Iaokanann envoyés à destination de Jésus reviennent avec la réponse de
celui-ci au soleil levant, symbole de la résurrection pour réaliser cette
prophétie. L’existence d’Iaokanann est mise au supplice par la mission qu’il
doit accomplir, constituant l’un des rouages de la résurrection d’Élie dans
le mythe chrétien. |
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Or, il n’est pas
exagéré de dire que Wilde accentue cette atmosphère mystique où se réalise
cette prophétie, tout en multipliant et diversifiant le mécanisme de la
prophétie. Dès le lever du rideau, le page d’Hérodias assimile la lune à une
femme : « On dirait une femme qui sort d’un tombeau. Elle ressemble
à une femme morte. On dirait qu’elle cherche des morts » (p. 45).[12]
À l’instar d’un prologue de la tragédie grecque, c’est une prédiction fatale
et inéluctable qui se déroulera, annonçant que la femme lunaire exige des
morts, mais en même temps qu’elle est également
destinée à la mort. L’autre prédiction porte sur la princesse dansant avec un
voile jaune. De même que dans Hérodias
de Flaubert où la prophétie d’Iaokanann se répercute à travers toute
l’histoire, les propos des personnages font tout prévoir chez Wilde dès le
lever du rideau : le Nubien et le Cappadocien échangent des mots sur les
dieux qui demandent des sacrifices, mais il s’agit ici non seulement de
jeunes hommes mais de vierges. Suivant l’histoire biblique, il n’y a qu’un
sacrifice, Iaokanann, dans Hérodias,
mais on suggère chez Wilde la nécessité des sacrifices de personnes des deux
sexes, à commencer par le jeune Syrien, Iokanaan et Salomé. D’ailleurs, la
caractéristique de femme fatale chez Salomé est plus accentuée chez Wilde,
d’autant qu’elle accule non seulement le jeune Syrien au suicide[13]
mais aussi suscite la mort d’Iokanann, si on les compare avec la seule mort d’Iokanann
se trouvant chez Flaubert. |
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Les mots
d’Iokanaan annoncent justement une prophétie qui doit se réaliser. L’écho du
« battement des ailes de l’ange de la mort » qu’a entendu Iokanaan
retentit aux oreilles d’Antipas jusqu’à la fin de la tragédie. La prophétie
que « la lune deviendra comme du sang » se réalisera également au
moment où Salomé danse pieds nus dans le sang, amplifiant la signification
symbolique qui annonce la décapitation de Iokanaan, la perte de la virginité
et enfin la mort de Salomé. Même la dernière indication scénique « Les
soldats s’élancent et écrasent Salomé sous leurs boucliers» (p. 165) fait
écho à la prophétie de Iokanaan qui a crié plus haut à Hérodias :
« Que les capitaines de guerre la percent de leurs épées, qu’ils
l’écrasent sous leurs boucliers ». Il en est ainsi des diverses prédictions
des personnages ainsi que des prophéties d’Iokanann qui se répercutent sur la
surface froide de la lune, omniprésente sur la scène, faisant écho aux
paroles et aux mots, jusqu’à ce qu’ils se réalisent, comme si les miroirs à
trois faces se refermaient un à un. À l’opposé de Flaubert qui choisit une
seule prophétie et dirige tout droit la tragédie vers le dernier sacrifice
d’Iaokanann, Wilde ne fait-il pas proliférer la fonction de la prophétie,
faisant participer d’autres personnages secondaires à ce rôle de prédiction,
pour dégager le pouvoir affreux et mystique des paroles prophétiques qui se
réalisent ? |
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Toutefois,
une de ces prédictions annonce la transformation de l’identité de femme
fatale : la prophétie qu’a prononcée Iokanaan vis-à-vis d’Hérodias,
prophétie commandant que les capitaines de guerre « l’écrasent sous
leurs boucliers », ne s’est pas réalisée dans la mort de celle-ci, mais
dans la mort de Salomé sa fille. Si la plus grande différence entre Hérodias de Flaubert et Salomé de Wilde se trouve dans leurs
titres, l’un désignant la mère pour héroïne, l’autre sa fille, il est à
remarquer que le rôle de femme fatale, organisatrice de la décapitation d’Iaokanann,
se transmet de mère en fille. Dans Hérodias,
c’est Hérodias la mère qui dirige le rite de la décapitation, mais on peut
relever une similitude entre elles.[14]
Chez Flaubert, la réprobation d’Iaokanann ne porte jamais sur Salomé, mais
seulement sur Hérodias, suivant en cela correctement la Bible : ainsi,
l’appellation de « Fille de Babylone ! » et de
« prostituée » s’adresse toujours à Hérodias, mais jamais à sa
fille. |
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Pourtant, dans Salomé de Wilde, la situation de cette
appellation « Fille de Babylone » ou « prostituée » se
complique : d’abord, Iokanaan accuse et lance des invectives contre
l’inceste et l’impudicité d’Hérodias en son absence du fond de la citerne
souterraine, quand Salomé, séduite par cette voix étrange, commence à
regarder d’en haut cet homme étrange (Rappelons que dans Hérodias de Flaubert, c’est elle qui, « vaincue par une
fascination » de cette voix prophétique, vient du fond du palais et
regarde d’en haut le fond de la citerne). Ainsi, Iokanaan crie d’abord
« Arrière ! Fille de Babylone ! » vis-à-vis de Salomé qui
le regarde, puis l’appelle « Fille de Sodome ! », et reprend
ensuite « Fille de Babylone ! », enfin, avec une
improvisation, « Jamais, fille de Babylone ! Fille de Sodome !
Jamais ! » Finalement, Iokanaan répète trois fois de suite à
l’encontre de Salomé « Fille de Babylone » (le rythme ternaire est
toujours présent). Pourtant, juste après cette réprobation et cette
appellation, Iokanaan descend dans la citerne et disparaît de la scène. À ce
moment, Hérode, Hérodias et toute la cour pénètrent sur la terrasse. Dès le
début de leur conversation, Salomé se tait étrangement. Néanmoins, c’est
pendant cette interruption de la conversation Iokanaan-Salomé que tout à coup
recommence la réprobation d’Iokanaan qui a entendu la voix d’Hérode et
d’Hérodias sur la terrasse : « Ah ! l’impudique ! la prostituée ! Ah !
la fille de Babylone avec ses yeux d’or et ses paupières dorées ! Voici ce
que dit le Seigneur Dieu. Faites venir contre elle une multitude d’hommes.
Que le peuple prenne des pierres et la lapide...»(p. 119). Il s’agit ici évidemment
d’Hérodias qui doit subir cette lapidation. Cette réprobation s’adresse non à
Salomé mais à Hérodias qui y répond tout de suite : « Faites-le
taire ! » Mais à notre surprise, c’est justement à cette ordonnance
d’Hérodias que Iokanaan prophétise qu’« ils l’écrasent sous leurs
boucliers ». On ne sait si Wilde fait exprès de procéder à ce mélange
ambivalent à destination de la mère et de la fille. Hérodias nie ses
prophéties et s’y oppose, en confirmant à Hérode « Vous entendez ce qu’il
dit contre moi ? Vous le laissez insulter votre épouse ? » |
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Nous sommes ainsi confrontés au déplacement de la destination de
cette prophétie de la mère à la fille : il est presque impossible d’identifier
cette prédiction d’Iokanaan comme s’adressant à Salomé, alors que celle-ci se
retire pendant cette conversation entre ses parents. Cette confusion entre la
mère et la fille dans la réprobation d’Iokanaan devait être capitale pour la
formation du mythe de la femme fatale, Wilde insistant davantage sur la
notion de « fille de Babylone » et de « prostituée » à
propos de Salomé qu’à propos d’Hérodias. Dans Hérodias, Iaokanann accable arbitrairement Hérodias d’invectives
infinies en l’absence de Salomé. Au contraire, Iokanaan converse avec Salomé dans
Salomé de Wilde, mais en même
temps, puisqu’il parle du bas de la citerne, la confusion se fait facilement
à propos de l’interlocuteur. Salomé est la fille d’Hérodias qui est « la
Fille de Babylone », mère de toutes les prostituées dans l’Apocalypse : Iokanaan chez Wilde
appelle Salomé désormais « fille d’Hérodias », « fille
d’adultère » ou « fille d’une mère incestueuse », utilisant
cet épithète dans deux sens, fille et prostituée, ce qui provoque la
confusion des épithètes pour la mère et sa fille, et enfin l’assimilation de
leur identité. |
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Par ailleurs, prenant comme modèle l’Hérodias de Flaubert qui porte
« une mitre assyrienne »,[15]
marque de la sacrificatrice du rite d’Iaokanann, l’Hérodias de Wilde met
aussi « la mitre noire ». Pourtant, chez Wilde, le rôle
d’organisatrice du rite sacrificiel dans la personnalité d’Hérodias, la mère,
s’en trouve vidé de substance, d’autant plus que c’est désormais Salomé, sa
fille, qui ordonne à son tour la mise en œuvre de la décapitation en usant de
son pouvoir séducteur. Tout en profitant du cadre et des éléments
flaubertiens, Wilde réussit ainsi à transmettre sur Salomé l’image de la
séduction, la décadence et la luxure, image de Babylone qui se trouvait
primitivement dans l’Hérodias de Flaubert. |
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2. Le thème
du sacrifice |
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Dans Hérodias où la danse
de Salomé est représentée d’une façon concrète pour la première fois dans la
littérature française, les deux problématiques ―la politique entre
la Judée et les autres races voisines et les luttes entre les sectes
juives―se lisent surtout à travers l’épisode du conflit concernant
l’acquisition du « manteau du grand prêtre », ce qui était une des
préparations du coup de théâtre constitué par la mort d’Iaokanann. Se basant
justement sur ce modèle flaubertien, Wilde conserve aussi un thème similaire,
le sacrifice d’Iokanann, mêlant cet appareil fondamental de « la
sacrificature » dans l’énonciation des personnages. Le rôle primordial
du grand prêtre est incontestable dans le monde juif, même si, d’après Ernest
Renan, « le souverain pontife, dont la dignité avait déjà été avilie par
Hérode, devenait de plus en plus un fonctionnaire romain ».[16]
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Le premier soldat insiste sur le fait qu’il est interdit même au
grand prêtre par le tétrarque de converser avec Iokanaan : « Il a même
défendu au grand prêtre de lui parler ». En plus, au moment où Hérode
présente à Salomé d’innombrables récompenses en échange de la décapitation
d’Iokanaan, il aborde à la fin « le manteau du grand prêtre » comme
dans Hérodias. Or, l’apparition de
cet objet rituel dans le discours d’Hérode fait également ressortir la
souveraineté du grand prêtre comme chez Flaubert. Dans l’énumération des
récompenses qu’on répète trois fois, c’est après toutes les choses terrestres
et acquises, articles ou biens, qu’Hérode fait mention du
« manteau » : « Je te donnerai tout ce que tu demanderas,
sauf une chose. Je te donnerai tout ce que je possède, sauf une vie. Je te
donnerai le manteau du grand prêtre. Je te donnerai le voile du
sanctuaire. » La valeur éminente de ce « manteau de grand
prêtre » et du «voile du sanctuaire » est apparente, parce que ces
appareils se placent au-dessus de toute possession terrestre. Cette
concession maximale rejetée, Antipas cède enfin à la dernière demande de
Salomé : la tête d’Iokanaan. Il va de soi qu’elle n’est pas
interchangeable, sa valeur se plaçant au-delà de ces objets religieux déjà
impossibles à donner, et la sublimité de l’amour de Salomé s’éclaircit. |
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Par ailleurs, une autre parodie flaubertienne se révèle, c’est la
référence à Salammbô [17] :
à Hérode qui reconnaît la disparition du « voile du sanctuaire »,
Hérodias lui conteste que « c’est toi qui l’as pris. » De même
que les manœuvres politiques sont inéluctables pour l’acquisition du manteau
dans le festin flaubertien, l’importance de cet objet essentiel pour procéder
au rite du sacrifice se voit également chez Wilde au moment crucial où la
décapitation d’Iokanann s’approche et où les tactiques culminent. Le
processus se ressemble, mettant l’importance sur le rite du sacrifice et la
présence du sacrificateur d’Iokanaan. D’ailleurs, Wilde insiste sur
l’importance du voile, en jouant sur la répétition du même terme
« voile » dans l’expression « les septs voiles » de la
danse de Salomé ainsi que dans celle du « voile du sanctuaire » dans
l’énumération de la récompense. Le présage énoncé dès le commencement où la
petite princesse portant « un voile jaune » danse, suggère ainsi la
valeur précieuse du « voile » due à la rareté dans la superposition
des deux voiles précieux. |
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Reprenons un autre épisode plus direct pour évoquer l’importance du
sacrifice chez Wilde : inspiré par la couleur rouge du vin sicilien, le
Nubien parle de la nécessité de sacrifier à leurs dieux cinquante jeunes
hommes et cent vierges. Cela révèle que les deux sexes sont offerts en
sacrifice. Comme Salammbô, adoratrice de la lune, elle est une sorte de
prêtresse et vierge qui attend le sacrifice à la lune, le principe lunaire se
trouvant similaire. En ce qui concerne l’analogie entre la situation d’Atalanta et celle de Salammbô, Mario Praz ne dit-il
pas : « L’homme s’éteint sous les yeux d’une femme froide, dévouée
au culte de la Lune, idole elle-même, et s’il meurt, c’est son œuvre
involontaire à elle ».[18]
Pourtant, ni dans les épisodes des Évangiles ni dans Hérodias de Flaubert, Salomé ne meurt, alors que chez Wilde non
seulement Iokanaan mais aussi Salomé sont tués à la fin comme s’ils étaient sacrifiés
à la déesse de la lune, à l’instar des morts de Mâtho et Salammbô. Ainsi, la
jeune fille qui redouble d’ardeur envers son amant et essaie de s’emparer de
son destin va mourir à la suite dans les deux histoires. |
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Enfin, dans Hérodias de
Flaubert, le soleil se lève après la décapitation d’Iaokanann comme pour
promettre la venue de Jésus, à l’appui de la prophétie « Pour qu’il
grandisse, il faut que je diminue ! » qui révèlerait le thème de la
résurrection et Iaokanann en tant que bouc émissaire[19]
précédant celui de Jésus. Par contre, il n’y a aucun espoir pour la
résurrection dans le rite de sacrifice chez Wilde. Tant s’en faut, à la
conversation sur la venue du Christ et son miracle vis-à-vis de la fille de
Jaïr, Hérode n’hésite pas à interdire définitivement (jusqu’à 4 fois) la
résurrection et le miracle de ressusciter les morts : « Je ne
permets pas qu’il ressuscite les morts... » (p. 117) Autrement dit, la
mort d’Iokanaan ne se lierait pas chez Wilde à la venue de Jésus, homme qui
aurait dû venir après sa mort. Ainsi s’étendent les ténèbres des passions
humaines, marais tout au fond du cœur humain. De telle sorte que le soleil ne
s’y lève jamais dans Salomé de
Wilde, soleil qui se lève deux fois chez Flaubert. |
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3. Le mythe
de la lune |
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L’histoire de la
décapitation d’Iaokanann et Hérodias-Salomé se transforme du mythe solaire
chez Flaubert au mythe de la lune chez Wilde, donnant plus d’importance à la
lune. À travers ce changement mythique, quelle est la différence du caractère
d’Hérodias-Salomé entre Salomé de
Wilde et Hérodias de
Flaubert ? Dans le conte de Flaubert, nous pouvons remarquer
effectivement la dualité soleil-lune, mais il s’agit surtout du soleil levant
qui encadre la structure du matin au lendemain matin : Iaokanann devient
plus puissant à midi tout en accomplissant sa mission de prophète, tandis
qu’Hérodias se mue au contraire vers minuit en Cybèle, dite Grande Mère
revêtue des images de la lune et de la mort, dirigeant ainsi le festin comme
organisatrice du rite du sacrifice d’Iaokanann : |
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Les panneaux de la tribune d’or se déployèrent tout à coup ; et
à la splendeur des cierges, entre ses esclaves et des festons d’anémone,
Hérodias apparut, ―coiffée d’une mitre assyrienne qu’une mentonnière
attachait à son front ; ses cheveux en spirales s’épandaient sur un
péplos d’écarlate, fendu dans la longueur des manches. Deux monstres en
pierre, pareils à ceux du trésor des Atrides, se dressant contre la porte,
elle ressemblait à Cybèle accotée de ses lions ; et du haut de la
balustrade qui dominait Antipas, avec une patère à la main, elle cria :
― « Longue vie à César ! » (p. 170) |
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Cette image
d’Hérodias comme « Cybèle » provient de celles qu’on peut trouver
dans La Tentation de saint Antoine
de 1849 et de sa version définitive : dans le processus du rite de
Cybèle, la boîte s’ouvre comme « les panneaux de la tribune d’or se
déployèrent ». |
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[la version de
1849] La boîte s’ouvre
à deux battants, et l’on aperçoit dans l’intérieur, sous un pavillon de soie
rose, une petite image de Cybèle, étincelante de paillettes, dans un char de
pierre qui est couleur de vin, traîné par deux lions crépus qui ont tous deux
la patte levée. |
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Il paraît que
Flaubert utilise expressément cette image d’idole au moment de la procession
de la religion de Cybèle pour Hérodias, d’autant plus qu’il tient compte de
la situation religieuse de l’époque contemporaine où il y avait le judaïsme,
le christianisme, le mithracisme et la religion de Cybèle : il s’agissait du
rite de Cybèle, dit « taurobole », où il s’agit des sacrifices sanglants et
de la castration aussi bien que le rite de la résurrection. D’autre part,
Flaubert avait signalé « l’aspersion du Taurobole » ou « le
baptême du taurobole de Mithra » dans les brouillons d’Hérodias pour bien montrer le bonheur du rite de la nouvelle religion [20]
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Enfin, dans les brouillons de la danse de
Salomé, Flaubert évoque également Cybèle pour sa coiffure et son cri : il
décrit Salomé avec « une chevelure disposée en forme de tour » [21]
comme Cybèle et pour la deuxième danse, il note « des cris Cybèle » ou «
comme Cybèle »[22].
Dans la version définitive de La
Tentation de saint Antoine également, on remarque « une petite image
de Cybèle » « couronnée de tours »[23].
Ainsi, l’image de Cybèle relie Hérodias et Salomé sa fille dans Hérodias de Flaubert. Or, il est à
signaler qu’instrument de sa mère, Salomé remplit en même temps un rôle de
pont qui s’étend entre Iaokanann-solaire et Hérodias-lunaire : elle
danse avec sa coiffure de Cybèle lunaire, mais puisque c’est la danse du
grand scarabée, symbole solaire de la résurrection, avec le pantalon des
arcs-en-ciel, « symbole du pont médiateur entre la terre et le
ciel que traversent les dieux et les héros »,[24]
elle peut être aussi solaire. Il ne faudrait pas oublier non plus que
« l’arc-en-ciel » représente dans la Genèse de L’Ancien Testament la résurrection de l’ordre cosmique et la
naissance d’un nouveau cycle, bref la conclusion d’une nouvelle alliance.[25]
La décapitation est accomplie, l’objectif d’Hérodias rempli. Mais le soleil se
lève sur la dernière scène suggérant « la résurrection de l’ordre
cosmique », le changement du monde judaïque au monde chrétien, et en
même temps, la venue du Christianisme ainsi que la résurrection future de
Jésus.[26]
La scène s’ouvre sur le soleil levant et s’achève sur le soleil ressuscité du
lendemain. |
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À l’opposé d’Hérodias de Flaubert, la lune domine et exerce son pouvoir sur la
scène de Salomé de Wilde, elle est
omniprésente à travers toute la pièce. Il semble bien que cette pièce soit
influencée évidemment par Les Sept princesses de Maeterlinck qui
vient de sortir la même année que la rédaction de Salomé, dans laquelle la lune exerce également son pouvoir de
répercussion des paroles.[27]
Elle éclaire la scène dès le début et transforme littéralement les
personnages en êtres lunatiques, jusqu’au moment où elle est cachée sur
l’ordre d’Hérode. En comparaison de la lune, le soleil n’exerce plus autant
de pouvoir chez Wilde, comme s’il abandonnait son rôle fondamental. Même si
Iokanaan mentionne le soleil dans sa prophétie, le soleil n’a plus
d’importance, se cache dans les ténèbres, formant ainsi un des mêmes termes
que des étoiles, à l’opposé de la lune : « En ce jour-là le soleil
deviendra noir comme un sac de poil, et la lune deviendra comme du sang, et
les étoiles du ciel tomberont sur la terre comme les figues vertes tombent
d’un figuier, et les rois de la terre auront peur. » Si Hérodias
recommande à Hérode de se retirer de la terrasse, en disant « Rentrons.
Vous n’oubliez pas qu’au lever du soleil nous allons tous à la chasse», le
soleil levant ne représente plus le même symbole que dans Hérodias où il représente le
substratum religieux signifiant « la résurrection».[28]
Ou plutôt, le terme « la chasse » nous suggérant Arthémis, la
déesse de la lune, il ne serait pas exagéré de dire que même le lever du
soleil est dominé par la représentation de la lune chez Wilde. |
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Dans ce renversement presque révolutionnaire dans la formation du
mythe de Salomé dans la deuxième moitié du XIXe siècle, la Salomé de Wilde
qui succède à celle de Flaubert était-elle revêtue des images semblables à
Cybèle comme sa mère ? Les prédictions du page d’Hérodias et du jeune
Syrien révèlent dès le début que la lune symbolise la petite princesse qui
danse cherchant des sacrifices. En plus, Salomé confesse qu’elle est une
déesse exceptionnelle différente des autres déesses : « Elle est
froide et chaste, la lune...Je suis sûre qu’elle est vierge...Elle a la
beauté d’une vierge... Oui, elle est vierge. Elle ne s’est jamais souillée.
Elle ne s’est jamais donnée aux hommes, comme les autres déesses. »
Rappelons que Wilde tenait sa Salomé pour une sœur de Salammbô. En tenant
compte du fait que Salammbô est sibylle de la déesse Tanit, déesse de la
lune, il est naturel que la Salomé de Wilde adore nécessairement la déesse de
la lune de la même origine, à l’instar de Salammbô. En plus, Wilde, parlant à
son ami de son intention de faire danser à la jeune fille une danse en
marchant sur les mains comme la danseuse flaubertienne, telle une sauterelle,
il est bien évident qu’il identifie la déesse de la lune à Cybèle, mère des
dieux et des déesses, dont Flaubert profita comme image fondamentale de son
Hérodias. |
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Il est vrai qu’on ne peut pas négliger la publication contemporaine
de The Golden Bough de James Frazer
(1890)[29]
où on traite le thème de Diana et Arthémis aussi bien que le rituel du
sacrifice. Mais Cybèle n’est qu’un des innombrables mythes qui sont traités
dans ce livre. L’influence considérable et décisive des œuvres de Flaubert, y
compris le rythme ternaire flaubertien ainsi que la structure de son conte,
nous convainc de son rôle de précurseur dans la formation des éléments
fondamentaux du mythe de Salomé, si bien qu’on peut dire avec certitude que
la source de la Salomé-cybélienne chez Wilde remonte notamment à la figure
Hérodias-Salomé cybélienne chez Flaubert. |
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Néanmoins, à
l’opposé de Flaubert qui représente, au moyen du personnage de
Cybèle-lunaire, la rigueur implacable de l’exécution du rituel du sacrifice
et un cœur impitoyable et inhumain, Wilde insiste davantage avec l’élément
lunaire sur la virginité et le Beau. La lune est comparée à une petite
princesse, la princesse à la lune. La couleur « blanche » de la
lune relie métaphoriquement les termes « argent »,
« colombe » et « ivoire » aux notions de
« virginité » ainsi que de « chasteté ». |
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2.
Iokanann lunaire |
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De Flaubert à
Wilde, le changement le plus décisif et le plus radical dans ce mythe de
Salomé est l’application de l’épithète lunaire pour Iokanaan :
étrangement, Salomé et Iokanaan sont souvent tous les deux parés des mêmes
épithètes lunaires chez Wilde. Contre le Iaokanann flaubertien relié toujours
aux symboles solaires qui évoquent facilement Jésus, avec la connotation de
la religion de Mithras, Wilde applique fréquemment à Iokanaan les mêmes
adjectifs destinés à Salomé comme « ivoire », « chaste »
et « vierge ». Tant il est vrai que les expressions types
lune=Salomé et Salomé=Iokanaan s’étendent jusqu’à solliciter la relation
étroite lune=Iokanaan. Si Hérode dit deux fois qu’« elle chancelle à
travers les nuages comme une femme ivre » (« elle » signifie
la lune), Hérodias accuse deux fois Iokanaan dans un long intervalle, en
prononçant la même expression « Il parle comme un homme ivre ».
Dans le processus où se manifeste progressivement l’homogénéité de Salomé
avec la lune, il est surprenant de voir qu’Iokanaan est enfin identifié avec
les mêmes figures métaphoriques de la lune. C’est un nouvel avatar fin-de-siècle
du mythe de Salomé qu’on ne pouvait pas imaginer : dans Hérodias de Flaubert, Hérodias=Salomé
lunaire s’oppose essentiellement à Iaokanann solaire, pour la raison que le
symbole du « soleil » fut appliqué non seulement à Iaokanann mais
aussi à Jésus comme dans les usages courants et religieux. |
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Qualification stratégique de
« la colombe » |
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Il en va de même pour le symbole de la
« colombe ». Le jeune Syrien et Salomé soulignent la blancheur de
la lune en utilisant le terme « colombe » et celui-là appelle
Salomé comme « la colombe des colombes » même juste avant son
suicide : [la lune→princesse ;
petites colombes] Le jeune syrien :
(...) Elle ressemble à une princesse qui a des pieds comme des petites
colombes blanches... (p. 45) [petites mains
blanches de la lune→des colombes] Salomé : Ses petites mains blanches s’agitent comme des colombes
qui s’envolent vers leurs colombiers. (p. 57) [princesse→une colombe] Le jeune syrien : Elle est comme une colombe qui s’est égarée. (p.
61) [princesse→colombe des colombes] Le jeune syrien : Princesse, princesse, toi qui es comme un
bouquet de myrrhe, toi qui es la colombe des colombes, ne regarde pas cet
homme, ne le regarde pas ! (P. 87) Mais parallèlement à ce symbole de « la colombe » appliqué
pour la lune et Salomé, la comparaison de « la colombe blanche »,
suggérant « le Saint Esprit », qualifie Iokanaan. Face au rejet
sévère d’Iokanaan quand elle veut toucher ses cheveux, Salomé lui demande
aussi un baiser. Or, même pour expliquer la rougeur de ses lèvres
séduisantes, Salomé l’applaudit pour son expression figurée de « la
colombe blanche des temples ». Comme si cela représentait la distance de
deux personnages, Salomé applique au début l’épithète de la catégorie blanche
d’une manière détournée, n’utilisant pas directement la couleur
« blanche » de la chasteté. Salomé : Elle [la bouche] est plus rouge que les pieds des
colombes qui demeurent dans les temples et sont nourries par les prêtres. (p.
85) Elle compare, néanmoins, ouvertement la blancheur d’Iokanaan avec des
symboles de « la colombe » et « le lys d’argent », après
la décapitation, vis-à-vis de la tête coupée, dans son monologue. C’est parce
que maintenant la chair de Iokanaan se trouve physiquement dans ses mains et
la distance entre eux s’est réduite au minimum. Leur point commun est
« la chasteté », religieuse ou amoureuse, symbolisée dans les
couleurs « la blancheur » et « l’argent » : Salomé : C’était un jardin plein de colombes et de lys d’argent.
(p. 163) Salomé : (...) Je suis sûre qu’il est chaste autant que la lune.[30] Il ressemble à un
rayon d’argent. Sa chair doit être très froide, comme de l’ivoire... (p. 77) Salomé : J’étais
une vierge, tu m’as déflorée. J’étais chaste, tu as rempli mes veines de
feu... (p. 163) |
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La chasteté se
relierait enfin à la qualification de la déesse de la lune avec d’autres
adjectifs comme « froide » et « vierge ». Nous nous
demandons ainsi très naturellement si Wilde qualifie Salomé avec des images
propres à une déesse de la lune, dont notamment Cybèle comme Flaubert. Si le
soleil est plus dominant que la lune dans Hérodias
de Flaubert, n’y a-t-il pas tout un décalage, une véritable inversion, entre
le Flaubert solaire et le Wilde lunaire ? |
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Qualification stratégique de
« l’argent » |
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Une autre couleur
lunaire, « argent », est appliquée également à la lune, à Salomé
ainsi qu’à Iokanaan, pour enfin relier la lune et Iokanaan. D’abord, la lune
est représentée avec la couleur « argent ». Ensuite, c’est Salomé qui est qualifiée d’ « argent » et
d’« une fleur d’argent » : la qualification de la lune avec
l’épithète « argent » est suivie, dans un intervalle, par deux
qualifications d’ « argent » pour Salomé par le jeune Syrien,
encadrée après une fois encore de l’expression appliquée à la lune. C’est
ainsi que la lune et Salomé sont fondues dans une stratégie de qualification
graduelle et stratifiée : [la lune →une
petite fleur d’argent] Le jeune Syrien : Elle a l’air très étrange. Elle ressemble à une
petite princesse qui porte un voile jaune, et a des pieds d’argent. (p. 45) [Salomé → une rose blanche et argentée] Le jeune Syrien : (...) Elle ressemble au reflet d’une rose
blanche dans un miroir d’argent. (p. 51) [Salomé → une fleur d’argent] Le jeune Syrien : Elle est comme une colombe qui s’est
égarée...Elle est comme un narcisse agité du vent...Elle ressemble à une
fleur d’argent. (p. 61) [la lune → une toute petite fleur d’argent] Salomé : Que c’est
bon de voir la lune ! Elle ressemble à une petite pièce de monnaie. On dirait
une toute petite fleur d’argent. (p. 63) |
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La même
stratégie de la qualification d’ « argent » est appliquée
enfin à Iokanann. La couleur « argent » évoque de la même manière
la froideur et la chasteté d’Iokanaan, mais on peut remarquer que la
fréquence de cette épithète atteint son paroxysme avec l’utilisation du terme
« ivoire » : [Iokanaan →
une image d’argent ; un rayon d’argent] Salomé : (...) On dirait une image
d’argent. Je suis sûre qu’il est chaste, autant que la lune. Il ressemble à
un rayon d’argent. Sa chair doit être très froide, comme de l’ivoire...(p.
77) [Iokanaan→un
socle d’argent ; lys d’argent ; une tour d’argent ] Salomé : (...) Mais toi, tu étais beau. Ton corps était une
colonne d’ivoire sur un socle d’argent. C’était un jardin plein de colombes
et de lys d’argent. C’était une tour d’argent ornée de boucliers d’ivoire.
(...) (p. 163) |
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À la fin, Salomé utilise toutes les
expressions et épithètes, «ivoire » (2 fois), « argent » (2
fois), « colombe », « lys », pour représenter la beauté
d’Iokanaan. Par l’entremise de l’épithète « argent » ainsi se forme
progressivement le schéma « lune←→Salomé←→Iokanaan ».
Quand Salomé appelle Iokanann comme étant « un rayon
d’argent », l’existence de celui-ci équivaut à ce « rayon
d’argent » qui éclaire à la fin de la pièce Salomé embrassant la tête
décapitée, ce qui fait ordonner à Hérode l’exécution de Salomé (Un rayon de lune tombe sur Salomé et l’éclaire). La lueur de
l’existence d’un homme, existence chaste et pure d’Iokanaan impitoyable et
froid comme la lune ou l’ivoire, traverse celle de Salomé qui a connu un
amour presque incestueux. Ce « rayon d’argent » finit par révéler
la passion de Salomé en tant que femme. |
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Iokanaan comme la lune |
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L’existence d’Iokanaan ne se limite
pas à être qualifiée par la couleur et la température de la lune, mais effectivement,
Iokanaan est comparé d’une façon directe dans une métaphore à « la
lune ». En particulier, quand Salomé l’applaudit, le terme « lune »
enlace non seulement sa chair blanche mais ses cheveux et ses yeux noirs,
termes loin de la couleur « blanche » dans notre imagination
générale. [les yeux de Iokanaan] Salomé : (...) On dirait des
lacs noirs troublés par des lunes fantastiques. [le corps de Iokanaan] Salomé : (...) Les roses du
jardin de la reine d’Arabie ne sont pas aussi blanches que ton corps. Ni les
roses du jardin de la reine d’Arabie, du jardin parfumé de la reine d’Arabie,
ni les pieds de l’aurore qui trépignent sur les feuilles, ni le sein de la
lune quand elle couche sur le sein de la mer ...(p. 83) [les cheveux de Iokanaan] Salomé : (...) Les longues nuits
noires, les nuits où la lune ne se montre pas, où les étoiles ont peur, ne
sont pas aussi noires. (p. 85) |
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Évoquant la
distance qui existe au début entre Salomé et Iokanaan au moment de leur
première rencontre, les métaphores semblent se détourner et éviter le contact
direct avec le nom d’Iokanaan. Elles se mêlent secrètement dans une
énumération des autres adjectifs et des propositions relatives dans le but de
qualifier le corps d’Iokanaan. De la même manière, on peut remarquer la relation étroite entre
Salomé et Iokanann. La distance se rétrécit graduellement entre eux dans la
présentation de la récompense énoncée par Hérode. À part la première
récompense qu’il destine à Salomé, la plus grande émeraude du monde, la
deuxième et la troisième concernent la métaphore lunaire. Dans la deuxième
récompense, Hérode cite les « cinquante paons blancs ». Or, l’heure
où ils se pavanent est celui où « la lune se montre au ciel » et
c’est justement Salomé elle-même qui est comparée à « la
lune » : Hérode : (...) Ils vous suivront partout, et au milieu d’eux vous
serez comme la lune dans un grand nuage blanc ...(p. 151) En compensation de la
tête d’Iokanaan, l’expression suggère que sa tête décapitée est égale
métaphoriquement à ces paons blancs. C’est ainsi qu’on peut imaginer
facilement que le corps de Salomé-lune est entouré de celui d’Iokanann, soit
cinquantes paons blancs. À la dernière
récompense, la troisième, Hérode propose d’abord « un collier de perles
à quatre rangs » pour la tête d’Iokanann. Mais il est aussi comparé aux
« lunes enchaînées de rayons d’argent » et à « cinquante lunes
captives dans un filet d’or ». Rappelons que l’identité d’Iokanann était
comparée à « un rayon d’argent » (p. 77) et on remarque ici que
c’est ce « rayon d’argent » qui traverse ces « cinquante
lunes », métaphore suggérant que le corps de Salomé est traversé par
l’existence d’Iokanann. Hérode :
(...) J’ai un collier de perles à quatre rangs. On dirait des lunes
enchaînées de rayon d’argent. On dirait cinquante lunes captives dans un
filet d’or. (p. 153) |
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Enfin, les
innombrables bijoux qui suivent ont aussi une relation avec « la
lune ». Hérode : (...) J’ai
des sélénites qui changent quand la lune change, et deviennent pâles quand
elles voient le soleil. J’ai des saphirs grands comme des œufs et bleus comme
des fleurs bleues. La mer erre dedans et la lune ne vient jamais troubler le
bleu de ses flots. (p.155) |
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Il est surprenant
que des métaphores ou des comparaisons lunaires dont notamment « un
rayon d’argent », distantes du corps d’Iokanaan à première vue,
deviennent à la fin « un rayon de lune » dans la dernière
indication scénique qui a relié définitivement celui-ci à « la
lune ». Pourtant, le terme « la lune » est lui-même ainsi cité
à la fin pour symboliser Iokanaan, ce qui nous conforte sans aucun doute dans
l’idée que l’identité d’Iokanaan est liée à « la lune ». |
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Salomé de Wilde doit
essentiellement son substratum esthétique à une déesse de la lune, Grande
Mère, comme une déesse de la lune dans Hérodias
de Flaubert. La structure dualiste soleil-lune, Iaokanann solaire avec
Hérodias lunaire, chez Flaubert ont disparu chez Wilde. Au détriment de ce
symbole solaire, l’image métaphorique lunaire d’Hérodias=Salomé est poussée à
l’extrême jusqu’à ce que la stratégie lunaire se retrouve dans chaque paroles
des personnages pour réaliser la trilogie « lune=Salomé=Iokanaan ».
Les vagues de fin-de-siècle s’avancent ainsi pour inaugurer la Salomé lunaire
indépendante et la transfiguration lunaire d’Iaokanann solaire comme mythe
fin-de siècle. |
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Atsuko
OGANE est
Poète et Professeur à Université Kanto Gakuin. Sa recherche porte
principalement sur Hérodias de Trois Contes et la formation du
mythe d’Hérodias-Salomé dans la littérature européenne. Elle a soutenu sa
thèse de doctorat en 2005 à l’Université Keio et est l’auteur de plusieurs
livres sur Flaubert, Moreau, Mallarmé et Wilde et d’un recueil de poèmes : La
genèse de la danse de Salomé—L’ « Appareil scientifique » et
la symbolique polyvalente dans Hérodias de Flaubert (Keio University
Press, 2006, en français) et La genèse de la danse de Salomé--Flaubert,
Moreau, Mallarmé, Wilde (Keio University Press, 2008, en japonais ; avec
la Chronologie des adaptations du mythe Hérodias-Salomé en français du Moyen
Age jusqu’à nos jours ; http://flaubert.univ-rouen.fr/debats/crendus.php#ogane). Elle s’intéresse non seulement
à Flaubert et à la littérature comparée autour de Salomé, mais aussi à la
génétique et s’occupe maintenant de la transcription diplomatique d’Hérodias
de Gustave Flaubert. |
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