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Numéro 18 :
JANVIER/FÉVRIER 2009 |
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§11. RENCONTRES
PARISIENNES |
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DOLLY IERNE WILDE La résurgence de l’Atlantide : À la recherche de Dolly
Wilde |
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Par Joan
Schenkar Auteur de Truly Wilde
: The Unsettling Story Of Dolly Wilde, Oscar’s Unusual Niece © 2000
et 2008 |
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‘Je suis une truite rapide comme
l’éclair ; apte aux métamorphoses, bondissante, et faisant miroiter ma
queue iridescente dans une centaine de plaisants étangs!... » |
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‘Tant que je resterai sur
le chemin de la vertu, je ne saurai dire si la vertu qui se fixe un objectif
est beaucoup plus salutaire que la vertu désintéressée. »
Dolly Wilde : Lettres à Nathalie Barney |
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Tous ceux que les avaient
connus l’un et l’autre affirmaient qu’elle ressemblait de façon frappante à
son oncle Oscar. Elle prenait les mêmes poses étudiées, avait les mêmes mains
douces et blanches, le même visage allongé, et le même air de mélancolie
indolente qui, comme le souligne Aristote, est le signe distinctif d’un
esprit spirituel. |
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Elle s’exprimait remarquablement,
également comme son oncle, ou plutôt comme une brillante version femelle d’Oscar… car il n’y avait rien
de parodiquement masculin en Dolly Wilde. Et bien qu’il lui arrivât de
s’habiller comme son oncle de pantalons d’emprunt trop étroits, avec une
grande cravate fluide, et un fameux manteau de fourrure râpé (peut-être
était-ce le manteau favori d’Oscar, celui que Willie, le père de Dolly, était
censé avoir mis au clou pendant qu’Oscar était en prison), elle ressemblait
bien davantage à Oscar Wilde quand elle portait ses propres vêtements :
une femme superbe, paradoxale, aux yeux rêveurs, d’une classe folle, négligée
par intermittence, lumineuse d’esprit, et franchement mondaine. Elle nous dévisage sur les quelques photos
significatives que nous avons d’elle, avec un regard fixe résolument
contemporain ; consciente de la caméra, désinvolte vis-à-vis de son
public. |
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Pendant soixante ans, elle
fut une délicieuse rumeur ; Dorothy, la nièce enchanteresse d’Oscar
Wilde, née en 1895, trois mois à peine après les fameux procès d’Oscar Wilde
et son emprisonnement honteux. Dans les cercles titrés, artistiques et
soigneusement fermés de Paris, Londres et Hollywood, on se repassait les mots
et les actes scandaleux de Dorothy Ierne Wilde comme les petits fours pendant
un cocktail littéraire. Photographiée par Cecil Beaton et par le Baron de
Meyer, adorée des Sitwell, des Cunard, et des Académiciens français comme
Edmond Jaloux, attirant les gens de goût et de talent partout où elle allait,
Dolly Wilde était presque… comme le décrit son amie Janet Flanner, auteur de
« Letters from Paris », chronique du New Yorker magazine pendant cinquante ans, « semblable à un
personnage de roman… quelqu’un qui nous serait devenu familier par la
lecture, plutôt qu’en ayant fait sa connaissance » - trop littéraire en
un mot, pour être vraie. |
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Douée des multiples dons
qui lui auraient permis d’accéder au Cercle des Vainqueurs, affichant un
style qui aurait pu rendre son séjour ici-bas plein d’élégance, Dolly refusa
de jouer le jeu. Son talent wildien à divertir ne la guida pas vers un monde
plus vaste ; finalement, elle se contenta d’éblouir la société selecte
et soignée des restaurants et des
salons, et d’amuser des écrivains célèbres dans des salons fabuleux. D’une
façon chic puis terrible, elle se trouva empêtrée dans l’usage de l’héroïne.
Souvent et dans l’urgence, elle en vint à abuser de l’alcool et de toutes les
autres drogues qu’elle avait sous la main. Elle ne réussit pas à concrétiser
ses brillants talents et ne posséda jamais assez d’argent ni ce que Virginia
Woolf appelle « A Room of Her Own » (Une Chambre à Soi). Elle
mourut, et cette pensée nous glace, au même âge à peu près que son père et
son oncle… et des mêmes addictions. Et elle mourut seule. |
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À la différence de sa
grand’mère Jane et de son oncle Oscar, au contraire de Willie, son père
dissolu et décevant, et frère aîné d’Oscar, Dolly garda tus nombre des
secrets de sa vie, ne dévoilant… tant était grand le raffinement de ses
indiscrétions… que ceux dans lesquelles elle n’était pas impliquée. |
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Il existait une anecdote
racontée par Dolly à propos de son enfance, et elle ne la narra qu’une fois.
Mais avec un instinct infaillible elle la rapporta à la meilleure raconteuse de Paris, Bettina Bergery.
Et Bergery… épouse du diplomate français Gaston Bergery… se souvint de la
séduisante petite vignette et la mit par écrit. |
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Voici ce que Dolly raconta
à Bettina Bergery : quand Dolly était très jeune, elle aimait prendre
des morceaux de sucre, les tremper dans le parfum de sa jolie mère Lily, et
les manger. Je pense que j’ai dû
tomber par hasard sur The Amazon of
Letters (L’Amazone des Lettres) de George Wickes,[1] biographie de la
femme de lettres Nathalie Clifford Barney, par l’intermédiaire de laquelle je
fis la connaissance de Dolly, à New York, en 1977. Le style et la beauté
étaient tout pour moi à l’époque et donc, tout naturellement, la superbe
Dolly Wilde, nièce de L’Empereur du Style, parut un sujet captivant. Dolly
possédait son propre court chapitre dans le livre de George Wickes et elle
arrivait avec tant de vivacité sur la page, dans un tel chatoiement de
charme, un bas-relief de brillance, que je me demandais pourquoi on n’en
avait pas entendu parler jusqu’alors. Avec son sens vif de la répartie (quand
on lui demanda ce qu’elle comptait faire de sa journée, elle répliqua
«Probablement rien, mais j’hésite »), avec son aspect pulpeux de serre
chaude (les hommes, les femmes et même les enfants tombaient sans cesse
amoureux d’elle), ses imitations exotiques d’Oscar dans les salons parisiens,
et ses gestes d’amour et d’extravagance suicidaires, (elle était si attirée
par la mort qu’elle avala une bouteille entière de somnifères pendant qu’elle
était inconsciente), sa vie semble
frapper les notes justes du mythe et de la littérature. Une véritable héroïne
romantique, ai-je pensé, mais pourquoi n’a-t-elle rien écrit ? |
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Je m’intéressais davantage
à Romaine Brooks, la fabuleusement riche et énigmatique portraitiste qui
avait été l’amante de Nathalie Barney pendant cinquante-deux ans et qu’au
moins ses démons poussèrent doucement à de prodigieuses œuvres. Ou à la
supérieure Djuna Barnes, la Emily Brontë du modernisme, qui écrivit mon roman
favori, à laquelle j’ai écrit une lettre, en prenant mon courage à deux
mains, en français bien sûr, la langue de Colette et de Proust, la seule qui
comptât pour elle ; une lettre que j’adressai à son éditeur peu avant de
découvrir qu’en dépit de son long séjour à Paris, Miss Barnes était trop
supérieure, même pour apprendre le français. |
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L’une et l’autre de ces
femmes accomplies participaient régulièrement à un extraordinaire salon
littéraire présidé par l’expatriée américaine, belle-lettriste et
multimillionnaire, Nathalie Clifford Barney. Le salon se réunit pendant plus
de cinquante ans à Paris pour ce que
Paul Valéry appelait « les dangereux vendredis » presque jusqu’à la
mort de Barney en 1972. C’était, tout simplement, l’assemblée littéraire la
plus subversive qui ait jamais existé. Organisé par une lesbienne sans
complexes qui considérait permises ses propres préférences sexuelles et
celles des autres, le Salon Barney invitait et recevait seulement les
personnes que Nathalie Barney jugeait intéressantes…socialement,
professionnellement et sexuellement. C’était déjà une idée révolutionnaire en
elle-même. Mais Nathalie allait bien plus loin. |
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D’accord en cela avec son
amie Gertrude Stein sur ce point que « les pères sont dépressifs »,
Barney recevait néanmoins tous les grands écrivains Modernistes mâles, Joyce
et Proust, Eliot et Valéry, Pound et Eluard. Mais elle recrutait aussi,
attirait, et mettait en vitrine toutes les brillantes femelles subversives du
Modern Style. Parmi ces femmes extraordinaires, se trouvaient : Nathalie
Barney elle-même, Renée Vivien, Colette, la duchesse de Clermont-Tonnerre,
Romaine Brooks, Isadora Duncan, Ida Rubinstein, Gertrude Stein, Alice B.
Toklas, Lucie Delarue-Mardrus, Mercedes de Acosta, Allanah Harper, Janet
Scudder, Sybille Bedford, Esther Murphy, Radclyffe Hall, Una Lady Troubridge,
Bettina Bergery, Djuna Barnes, Marie Laurencin, Mina Loy, Marguerite
Yourcenar, Janet Flanner, Eyre de Lanux, et Dorothy Ierne Wilde. |
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Á partir des années 1927,
Dolly Wilde se tint au milieu du brillant fatras de Barney (en tant qu’amante
de Barney pendant plusieurs années, elle ne parvint pas à construire
« un foyer» avec Barney, notoirement polygame), mais aussi à la
marge ; car Dolly possédait pour les détails un regard froid qui vient
seulement de la distanciation. Chaque vendredi, après-midi et soir, dans
le salon de Nathalie Barney, Dolly jouait fidèlement le brillant rôle social
qu’elle s’était fixée et chacun se rappelait la « variété de ton avec
laquelle elle pouvait dire, BUT DARLING ». Et chaque vendredi,
après-midi et soir, dans ce même salon, Dolly semblait aussi répéter –
indéfiniment – la vie, les inclinations, l’essence même de son oncle mort
mais toujours nimbé de notoriété
scandaleuse. |
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Tous ceux qui
rencontraient Dolly Wilde remarquaient combien perturbante était la
ressemblance avec son fameux oncle.
Dans les immenses yeux bleu-gris de Dolly, dans son esprit virtuose –
si étrangement semblable à celui de son oncle – certains sentaient qu’ils
voyaient un autre « Oscar », revenu à la vie sous une forme femelle et jouant devant
un public plus restreint. D’autres discernaient dans sa dissolution très
publique une femme tragiquement marquée par le déclin et la chute d’Oscar.
Chaque comparaison entre Dolly et Oscar Wilde – vraie ou fausse – nous ramène
aux questions cruciales de notre propre époque. Qui choisit finalement
l’échec ? Qu’est-ce qui détermine un succès ? Pourquoi le destin
d’une femme est-il si différent de celui d’un homme. Ou, comme le disait
Dolly : « Pourrais-je jamais survivre à la vie ? » |
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Dolly écrivait que les
clichés, si vous les considérez de manière «impartiale », sont
« pertinents, concis et appropriés ». La remarque d’Oscar Wilde à
André Gide (remarque qui devint le cliché nécrologique d’Oscar), selon
laquelle il avait mis son talent dans ses œuvres et réservé son génie à sa vie,
peut s’appliquer avec une plus grande exactitude à la carrière salonnière de
sa nièce Dorothy – qui continua à mettre sa vie en scène pour tant d’artistes
dont les œuvres nous séduisent encore. |
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Dorothy Ierne Wilde était
un « écrivain-né ». Elle « vivait » dans le langage et
disposait de toutes les libertés et de toutes les latitudes dont pouvait
jouir une femme dans les quarante premières années du XXe siècle. Son goût
pour les conversations d’avant-garde, pour les « séductions
immédiates », les voitures rapides et les films étrangers, pour la
littérature expérimentale et les actrices alcooliques, est encore extrêmement
actuel, et comme son oncle, elle demeure fantastiquement contemporaine. Mais
Dolly ne put jamais parachever la vie créative que lui promettaient son nom
célèbre, son esprit électrique et sa séduisante imagination. Qu’arriva-t-il à
Dolly Wilde ? Et quel rôle son étrange ressemblance avec son oncle Oscar
tint-elle dans tout ceci ? |
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En 1985, au cours d’un
voyage à Paris, et sur un coup de tête, je pris une chambre dans ce qui était
alors l’Hôtel d’Isly, rue Jacob, à quelques pas du lieu où se tenait le salon
Barney. J’avais alors lu tout ce qu’il était possible de lire à propos de ce
salon et traqué, paresseusement, les quelques
appétissants potins croustillants qu’on pouvait se procurer sur Dolly
Wilde. |
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Dans le milieu des années
80, la rue Jacob commençait seulement à être colonisée par des boutiques bon chic, bon genre et les magasins de
tissu qui, aujourd’hui, l’ont transformée en Madison Avenue
miniature. En 1985, la rue portait encore les traces de son passé
littéraire. Vers la fin des années 20 et 30, apogée du cercle Barney et de la
carrière salonnière de Dolly, la rue Jacob avait été une petite rue 17e
siècle, bâtie de charmants hôtels bon-marché et de maisons privées. Un
lieu attrayant, en bref, pour y percher les expatriés, et une rue
parfaitement accoutumée au genre de spectacles qui se déroulaient aux fameux
Vendredis de Nathalie Barney, où le tout
Paris venait voir Mata Hari danser nue, Nadine Hwang faire tournoyer des
épées au dessus de la tête des spectateurs, Colette s’exalter
irrépressiblement dans des représentations théâtrales artisanales, et Dolly
Wilde incarner un peu de ce style et de cette substance familiale, si fameux .
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Je sus que Berthe
Cleyrergue, une bourguignonne âgée, qui avait été la gouvernante et la
confidente de Nathalie Barney depuis 1927 (quand Djuna Barnes – sans doute
d’humeur badine - dit à Berthe que travailler pour Nathalie Barney serait
tout aussi intéressant que de voyager), avait vécu jusqu’en 1976 au 20, rue
Jacob, dans un petit appartement au dessus de la porte-cochère ouvrant sur la
cour. Était-il possible que Mme Cleyrergue vécût encore ici en 1985 ? Elle
était un personnage, au même titre
que la Céleste de Proust ou la Pauline de Colette. Quelles histoires elle pourrait
me raconter si je pouvais la trouver ! |
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Comme le remarqua un jour
Janet Flanner, elle était l’unique femme mariée dans l’entourage de Nathalie
Barney. Fabuleuse cuisinière du salon Barney, elle était dans le secret des
affaires de cœur de Barney, en particulier pendant les quatorze années de sa liaison
avec Dolly Wilde. Douée d’une mémoire presque intacte et d’un talent
exceptionnellement vif pour la description, Berthe est devenue une source
inestimable de matériau original pour de nombreux livres et films consacrés
au Paris littéraire. |
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Berthe était plus proche
en âge de Dolly que de n’importe qui d’autre dans l’entourage de Nathalie
Barney, et Dolly et Berthe ont intégré la maison Barney au cours du même
mois : Berthe arriva le 8 juin 1927 et Dolly apparut le 28 juin 1927.
Comme Dolly avait l’habitude de l’aider amicalement à supporter les
tracasseries de Nathalie, Berthe et Dolly devinrent très complices, presque
amies. Dolly avait offert à Berthe une robe de Vionnet dans laquelle celle-ci
se maria et Berthe répéta jusqu’à sa mort que Dolly était la plus charmante
et merveilleuse femme de toutes les charmantes et merveilleuses femmes qui
visitaient Miss Barney. |
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Dans les jours heureux,
Dolly et Berthe avaient l’habitude d’acheter des disques comme des teenagers,
et de les passer sur le Victrola de Dolly quand Nathalie n’était pas dans les
parages. Dans les jours difficiles – et il y en eut beaucoup – Berthe sauva
plus d’une fois Dolly du suicide, la repêchant dans des chambres d’hôtel
solitaires pour la ramener rue Jacob et la soigner jusqu’à ce qu’elle ait
retrouvé un fragile équilibre. |
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Il semblait impossible que
Berthe Cleyrergue ait été encore vivante en 1985, ou, si elle vivait encore,
qu’elle ait encore vécu dans cet appartement. Je savais que l’ex-Premier
Ministre de De Gaulle, Michel Debré (Janet Flanner le décrivait comme
« porcin ») avait emménagé dans le pavillon Barney et entrepris une
rénovation qui avait détruit toutes les traces de son salon légendaire.
Néanmoins, sur le chemin de mon café où j’allais prendre le crème du matin, je m’arrêtais chaque
jour devant le 20, rue Jacob, songeais aux magnifiques écrivains qui avaient
marché sur ces pavés ronds pour arriver au lit ou à la table de Barney,
retraçais les mystérieuses circonstances de la mort tragique de Dolly Wilde,
évaluais mes chances de converser avec Berthe Cleyrergue – si Mme Cleyrergue
était encore en vie – sans aucune introduction, et luttais contre le désir de
presser la sonnette qui faisait jouer les portes sur cour. Je finis par
consulter l’annuaire du téléphone. Et elle était là. CLEYRERGUE, Philiberthe,
20, rue Jacob, avec son numéro de téléphone. Je sus alors que l’Atlantide
était en train d’émerger. |
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Et ainsi naquit une
longue, riche et fructueuse relation avec Berthe Cleyrergue et, en même temps
qu’elle, la véritable inspiration qui devait me conduire à TRULY WILDE, la
biographie littéraire que j’écrivis sur Dolly. C’est grâce à Berthe
Cleyrergue que je découvris la cachette de 200 merveilleuses lettres d’amour
qui constituent le véritable legs littéraire de Dolly ; grâce à Berthe
que je tombai sur le testament de Dolly à Paris, découvris la tombe longtemps
abandonnée de Dolly à Londres, puis rencontrai – toujours vivante à New York
– Eyre de Lanux, la fabuleuse artiste âgée de 102 ans, qui avait été la
rivale de Dolly en amour. Et ce fut grâce à Berthe que je pus enquêter sur le film noir de la mort de Dolly
(avec, planant sur elle, de sérieux soupçons de mort violente) : face
contre terre dans un appartement avec service de Belgravia, à deux blocs de
l’hôtel Cadogan où, quarante-six ans plus tôt, la carrière de haute-volée de
son oncle Oscar avait été spectaculairement anéantie. Car il était clair
depuis ma première rencontre avec Berthe Cleyrergue, ou peut-être était-ce à
la seconde – j’étais si secouée par cette rencontre avec l’Histoire vivante
que j’ai oublié les faits et me souviens seulement des émotions nées de cette
première rencontre – que Berthe m’avait choisie pour entendre l’histoire de
Dolly et faire quelque chose de ce que j’avais entendu. Je n’ai jamais
demandé pourquoi. |
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Peut-être Berthe
était-elle fatiguée de parler toujours de « Miss Barney » ou de la
belle « Romaine » ou de « Mlle Colette ». Dieu sait
combien elle a parlé en privé à ces femmes légendaires, pendant quarante ans,
et publiquement d’elles pendant une autre quinzaine d’années. Les histoires
qu’elle racontait à leur propos semblaient avaient été très bien répétées, et
il n’est pas douteux aujourd’hui qu’elles l’aient été. Berthe les avait récitées
encore et encore aux curieux qui défilaient, aux érudits et aux félons – j’ai entendu de terribles
histoires sur des « écrivains » qui arrivaient armés d’innocents
sourires, « empruntaient » des souvenirs inestimables et ne
revenaient plus jamais – qui avaient trouvé le chemin de sa porte depuis la
mort de sa légendaire employeuse. |
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Mais l’histoire de Dolly
Wilde avait l’attrait de la nouveauté – et elle appartenait au côté le plus
sombre du salon célébré de Nathalie Barney. Et Berthe me raconta ce qu’elle
en savait – sa version de l’histoire – aussi complètement qu’il lui était
possible après tellement d’années. Et elle me le raconta à la manière dont,
selon Janet Flanner, Dolly aimait qu’on lui raconte des histoires : |
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« …quelque chose
qu’elle n’avait jamais entendu auparavant et qui ressemblait presque à un
secret nouveau, dit par quelqu’un qui s’y était trouvé impliqué et,
par-dessus tout, dont la connexion avec ce secret était si ancienne qu’on
avait de bonnes raisons de supposer que le narrateur avait depuis longtemps
oublié de le confier à qui que ce soit d’autre. » |
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Dans l’atmosphère
enchantée de l’appartement de Berthe, bondé, bas de plafond, avec ses
températures chroniquement trop élevées qui exacerbaient perpétuellement ses
qualités hallucinatoires, les incroyables photos et souvenirs du salon Barney
(disposés comme autant d’objets sacrés sur toutes les surfaces disponibles),
se combinaient à son riche accent bourguignon et à sa superbe cuisine
française pour produire la synthèse d’une expérience historique qui, je le
jure, m’a conduite à mon sujet en état d’hypnose. |
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« Oui, voici le
marque-page de Miss Barney qu’elle gardait toujours sur sa table de nuit dans
la chambre bleue où Dolly Wilde demeurait ; et voici une lettre que
Dolly m’écrivit de Londres ; goûtez ces macarons, j’avais l’habitude de les faire pour Colette quand elle
venait déjeuner ; cette photographie de Dolly a été prise après qu’elle
se soit ouvert les veines à l’hôtel Astoria, quand Miss Barney a filé à St
Petersburg, à la poursuite de cette actrice infidèle… » etc, etc,
etc… |
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Comment résister à de tels
monologues ? Ou à une telle cuisine ? J’étais tourneboulée. Comme
tous ceux que l’on choisit, je n’avais pas le choix. |
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Janet Flanner, qui
partageait un secret de nature sexuelle avec Dolly, affirma que Dolly : « disposait de
plusieurs versions d’elle-même, toutes aussi légèrement différentes que
celles que les murs pourraient renvoyer d’elle dans une pièce couverte de
miroirs. » |
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Écrire sur Dolly – une
artiste du verbe – en des termes qui ne la défigureraient pas, était aussi
difficile et aussi intéressant que de vouloir saisir du vif-argent, évoquer
la fragrance d’un parfum, ou matérialiser un nuage. Sans le son de sa voix
telle que les autres l’entendaient, et la forme de ses phrases telles qu’elle
les prononçait, je n’ai pu que la reconstituer complètement, avec des pièces
manquantes. |
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Il vous reste à
faire ce que Dolly pourrait avoir fait si superbement pour nous tous : |
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Joan Schenkar |
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Joan Schenkar dans sa Triumph devant le pavillon de Nathalie Barney, 20 rue Jacob, © photo-montage créée par Laurence Parade |
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Joan Schenkar has been been called ‘America's most original female contemporary
playwright.’ Her plays have won more than 40 grants and awards and have had
hundreds of productions in North America and Europe. They are published
individually by Samuel French, on the web by Alexander Street Productions, in
several anthologies, and in a collection of Schenkar plays, SIGNS OF LIFE: 6
Comedies of Menace, by Wesleyan University Press. TRULY WILDE, her acclaimed biography of
Oscar Wilde's interesting niece Dolly Wilde, is published by Virago Press,
Basic Books, and RandomHouse
Mondadori. It was nominated for the National Book Award and was a finalist
for the Lambda Literary Award. THE TALENTED MISS HIGHSMITH, her literary
biography of Patricia Highsmith, will be published by Diogenes Verlag, Circe,
and St. Martin's Press in the Fall of 2009. |
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Joan Schenkar a
été désignée comme étant ‘la plus originale des dramaturges féminines
américaines contemporaines ». Ses pièces ont reçu plus de 40 récompenses
et distinctions et ont été représentées des centaines de fois en Amérique du
Nord et en Europe. Elles ont été publiées individuellement par Samuel French,
sur internet par Alexander Street Productions, dans plusieurs anthologies, et
dans une collection regroupant des pièces de Schenkar, SIGNS OF LIFE: 6
Comedies of Menace, par la Wesleyan University Press ; Truly Wilde, sa
fameuse biographie de Dolly Wilde, l’intéressante nièce d’Oscar Wilde, est
parue dhez Virago Press, Basic Books, et RandomHouse Mondadori. Elle a obtenu
une nomination pour le National Book Award et fut finaliste du Lambda
Literary Award. THE TALENTED MISS HIGHSMITH,
sa biographie littéraire de
Patricia Highsmith, sera publiée par Diogenses Verlog, Circe, et par
St. Martin's Press, à l’automne 2009. |
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À propos de « TRULY WILDE », quelques extraits de presse : |
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·
‘A fascinating account of a largely unexplored
corner of High Bohemia between the wars.’ |
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·
‘Joan Schenkar is an American playwright,
which perhaps explains why she takes such a fresh approach to biography … this
book is a dazzling, mulitifaceted
exploration of a “loser.”’ |
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·
‘At last, Dolly Wilde has found a biographer
with the intelligence, sensitivity and flamboyance to write the work of art
that was her life.’ |
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·
‘It is Dolly's posthumous good fortune that
Schenkar became intrigued by her. . .Dolly was a beautiful loser, the book is
an absolute winner.’ |
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·
‘TRULY WILDE is a revelation, the great story
of a life and of the creation of modern culture. Read this biography for its
high drama, its hijinks, and, at the end, for its poignancy and horror.’ |
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·
‘Joan Schenkar has lifted a veil to reveal a
sophisticated, overheated lesbian world in Paris in the first decades of the
twentieth century. At the center is Oscar Wilde's niece Dolly –
self-destructive, self-dramatizing, magnetic. This is a great story,
beautifully told.’ |
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· 'It has fallen to Joan Schenkar to provide a remarkable addition to the literature of the time ... [a] vivid woman who has written a vivid book about another.'- D.C. Rose, THE IRISH TIMES |
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retour à la table de matières |
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[1] George Wickes: The Amazon of Letters, The Life and Loves of Natalie Clifford Barney. New York: G.P. Putnam's Sons 1976