rue des beaux arts

 

Numéro 18 : JANVIER/FÉVRIER 2009

 

§11.  RENCONTRES PARISIENNES

 

DOLLY IERNE WILDE

La résurgence de l’Atlantide : À la recherche de Dolly Wilde

 

Par Joan Schenkar

Auteur de

Truly Wilde : The Unsettling Story Of Dolly Wilde,

Oscar’s Unusual Niece © 2000 et 2008

 

 

 ‘Je suis une truite rapide comme l’éclair ; apte aux métamorphoses, bondissante, et faisant miroiter ma queue iridescente dans une centaine de plaisants étangs!... »

‘Tant que je resterai sur le chemin de la vertu, je ne saurai dire si la vertu qui se fixe un objectif est beaucoup plus salutaire que la vertu désintéressée. »

 

                                                             Dolly Wilde : Lettres à Nathalie Barney

 

Tous ceux que les avaient connus l’un et l’autre affirmaient qu’elle ressemblait de façon frappante à son oncle Oscar. Elle prenait les mêmes poses étudiées, avait les mêmes mains douces et blanches, le même visage allongé, et le même air de mélancolie indolente qui, comme le souligne Aristote, est le signe distinctif d’un esprit spirituel.

Elle s’exprimait remarquablement, également comme son oncle, ou plutôt comme une brillante version femelle d’Oscar… car il n’y avait rien de parodiquement masculin en Dolly Wilde. Et bien qu’il lui arrivât de s’habiller comme son oncle de pantalons d’emprunt trop étroits, avec une grande cravate fluide, et un fameux manteau de fourrure râpé (peut-être était-ce le manteau favori d’Oscar, celui que Willie, le père de Dolly, était censé avoir mis au clou pendant qu’Oscar était en prison), elle ressemblait bien davantage à Oscar Wilde quand elle portait ses propres vêtements : une femme superbe, paradoxale, aux yeux rêveurs, d’une classe folle, négligée par intermittence, lumineuse d’esprit, et franchement mondaine. Elle nous dévisage sur les quelques photos significatives que nous avons d’elle, avec un regard fixe résolument contemporain ; consciente de la caméra, désinvolte vis-à-vis de son public.

Pendant soixante ans, elle fut une délicieuse rumeur ; Dorothy, la nièce enchanteresse d’Oscar Wilde, née en 1895, trois mois à peine après les fameux procès d’Oscar Wilde et son emprisonnement honteux. Dans les cercles titrés, artistiques et soigneusement fermés de Paris, Londres et Hollywood, on se repassait les mots et les actes scandaleux de Dorothy Ierne Wilde comme les petits fours pendant un cocktail littéraire. Photographiée par Cecil Beaton et par le Baron de Meyer, adorée des Sitwell, des Cunard, et des Académiciens français comme Edmond Jaloux, attirant les gens de goût et de talent partout où elle allait, Dolly Wilde était presque… comme le décrit son amie Janet Flanner, auteur de « Letters from Paris », chronique du New Yorker magazine pendant cinquante ans, « semblable à un personnage de roman… quelqu’un qui nous serait devenu familier par la lecture, plutôt qu’en ayant fait sa connaissance » - trop littéraire en un mot, pour être vraie.

Douée des multiples dons qui lui auraient permis d’accéder au Cercle des Vainqueurs, affichant un style qui aurait pu rendre son séjour ici-bas plein d’élégance, Dolly refusa de jouer le jeu. Son talent wildien à divertir ne la guida pas vers un monde plus vaste ; finalement, elle se contenta d’éblouir la société selecte et soignée des restaurants et des salons, et d’amuser des écrivains célèbres dans des salons fabuleux. D’une façon chic puis terrible, elle se trouva empêtrée dans l’usage de l’héroïne. Souvent et dans l’urgence, elle en vint à abuser de l’alcool et de toutes les autres drogues qu’elle avait sous la main. Elle ne réussit pas à concrétiser ses brillants talents et ne posséda jamais assez d’argent ni ce que Virginia Woolf appelle « A Room of Her Own » (Une Chambre à Soi). Elle mourut, et cette pensée nous glace, au même âge à peu près que son père et son oncle… et des mêmes addictions. Et elle mourut seule.

À la différence de sa grand’mère Jane et de son oncle Oscar, au contraire de Willie, son père dissolu et décevant, et frère aîné d’Oscar, Dolly garda tus nombre des secrets de sa vie, ne dévoilant… tant était grand le raffinement de ses indiscrétions… que ceux dans lesquelles elle n’était pas impliquée.

Il existait une anecdote racontée par Dolly à propos de son enfance, et elle ne la narra qu’une fois. Mais avec un instinct infaillible elle la rapporta à la meilleure raconteuse de Paris, Bettina Bergery. Et Bergery… épouse du diplomate français Gaston Bergery… se souvint de la séduisante petite vignette et la mit par écrit.

Voici ce que Dolly raconta à Bettina Bergery : quand Dolly était très jeune, elle aimait prendre des morceaux de sucre, les tremper dans le parfum de sa jolie mère Lily, et les manger.

 

 

Je pense que j’ai dû tomber par hasard sur The Amazon of Letters (L’Amazone des Lettres) de George Wickes,[1] biographie de la femme de lettres Nathalie Clifford Barney, par l’intermédiaire de laquelle je fis la connaissance de Dolly, à New York, en 1977. Le style et la beauté étaient tout pour moi à l’époque et donc, tout naturellement, la superbe Dolly Wilde, nièce de L’Empereur du Style, parut un sujet captivant. Dolly possédait son propre court chapitre dans le livre de George Wickes et elle arrivait avec tant de vivacité sur la page, dans un tel chatoiement de charme, un bas-relief de brillance, que je me demandais pourquoi on n’en avait pas entendu parler jusqu’alors. Avec son sens vif de la répartie (quand on lui demanda ce qu’elle comptait faire de sa journée, elle répliqua «Probablement rien, mais j’hésite »), avec son aspect pulpeux de serre chaude (les hommes, les femmes et même les enfants tombaient sans cesse amoureux d’elle), ses imitations exotiques d’Oscar dans les salons parisiens, et ses gestes d’amour et d’extravagance suicidaires, (elle était si attirée par la mort qu’elle avala une bouteille entière de somnifères pendant qu’elle était inconsciente), sa vie semble frapper les notes justes du mythe et de la littérature. Une véritable héroïne romantique, ai-je pensé, mais pourquoi n’a-t-elle rien écrit ?

Je m’intéressais davantage à Romaine Brooks, la fabuleusement riche et énigmatique portraitiste qui avait été l’amante de Nathalie Barney pendant cinquante-deux ans et qu’au moins ses démons poussèrent doucement à de prodigieuses œuvres. Ou à la supérieure Djuna Barnes, la Emily Brontë du modernisme, qui écrivit mon roman favori, à laquelle j’ai écrit une lettre, en prenant mon courage à deux mains, en français bien sûr, la langue de Colette et de Proust, la seule qui comptât pour elle ; une lettre que j’adressai à son éditeur peu avant de découvrir qu’en dépit de son long séjour à Paris, Miss Barnes était trop supérieure, même pour apprendre le français.

L’une et l’autre de ces femmes accomplies participaient régulièrement à un extraordinaire salon littéraire présidé par l’expatriée américaine, belle-lettriste et multimillionnaire, Nathalie Clifford Barney. Le salon se réunit pendant plus de cinquante ans  à Paris pour ce que Paul Valéry appelait « les dangereux vendredis » presque jusqu’à la mort de Barney en 1972. C’était, tout simplement, l’assemblée littéraire la plus subversive qui ait jamais existé. Organisé par une lesbienne sans complexes qui considérait permises ses propres préférences sexuelles et celles des autres, le Salon Barney invitait et recevait seulement les personnes que Nathalie Barney jugeait intéressantes…socialement, professionnellement et sexuellement. C’était déjà une idée révolutionnaire en elle-même. Mais Nathalie allait bien plus loin.

D’accord en cela avec son amie Gertrude Stein sur ce point que « les pères sont dépressifs », Barney recevait néanmoins tous les grands écrivains Modernistes mâles, Joyce et Proust, Eliot et Valéry, Pound et Eluard. Mais elle recrutait aussi, attirait, et mettait en vitrine toutes les brillantes femelles subversives du Modern Style. Parmi ces femmes extraordinaires, se trouvaient : Nathalie Barney elle-même, Renée Vivien, Colette, la duchesse de Clermont-Tonnerre, Romaine Brooks, Isadora Duncan, Ida Rubinstein, Gertrude Stein, Alice B. Toklas, Lucie Delarue-Mardrus, Mercedes de Acosta, Allanah Harper, Janet Scudder, Sybille Bedford, Esther Murphy, Radclyffe Hall, Una Lady Troubridge, Bettina Bergery, Djuna Barnes, Marie Laurencin, Mina Loy, Marguerite Yourcenar, Janet Flanner, Eyre de Lanux, et Dorothy Ierne Wilde.

Á partir des années 1927, Dolly Wilde se tint au milieu du brillant fatras de Barney (en tant qu’amante de Barney pendant plusieurs années, elle ne parvint pas à construire « un foyer» avec Barney, notoirement polygame), mais aussi à la marge ; car Dolly possédait pour les détails un regard froid qui vient seulement de la distanciation. Chaque vendredi, après-midi et soir, dans le salon de Nathalie Barney, Dolly jouait fidèlement le brillant rôle social qu’elle s’était fixée et chacun se rappelait la « variété de ton avec laquelle elle pouvait dire, BUT DARLING ». Et chaque vendredi, après-midi et soir, dans ce même salon, Dolly semblait aussi répéter – indéfiniment – la vie, les inclinations, l’essence même de son oncle mort mais toujours  nimbé de notoriété scandaleuse.

Tous ceux qui rencontraient Dolly Wilde remarquaient combien perturbante était la ressemblance avec son fameux oncle.  Dans les immenses yeux bleu-gris de Dolly, dans son esprit virtuose – si étrangement semblable à celui de son oncle – certains sentaient qu’ils voyaient un autre « Oscar », revenu à la  vie sous une forme femelle et jouant devant un public plus restreint. D’autres discernaient dans sa dissolution très publique une femme tragiquement marquée par le déclin et la chute d’Oscar. Chaque comparaison entre Dolly et Oscar Wilde – vraie ou fausse – nous ramène aux questions cruciales de notre propre époque. Qui choisit finalement l’échec ? Qu’est-ce qui détermine un succès ? Pourquoi le destin d’une femme est-il si différent de celui d’un homme. Ou, comme le disait Dolly : « Pourrais-je jamais survivre à la vie ? »

Dolly écrivait que les clichés, si vous les considérez de manière «impartiale », sont « pertinents, concis et appropriés ». La remarque d’Oscar Wilde à André Gide (remarque qui devint le cliché nécrologique d’Oscar), selon laquelle il avait mis son talent dans ses œuvres et réservé son génie à sa vie, peut s’appliquer avec une plus grande exactitude à la carrière salonnière de sa nièce Dorothy – qui continua à mettre sa vie en scène pour tant d’artistes dont les œuvres nous séduisent encore.

Dorothy Ierne Wilde était un « écrivain-né ». Elle « vivait » dans le langage et disposait de toutes les libertés et de toutes les latitudes dont pouvait jouir une femme dans les quarante premières années du XXe siècle. Son goût pour les conversations d’avant-garde, pour les « séductions immédiates », les voitures rapides et les films étrangers, pour la littérature expérimentale et les actrices alcooliques, est encore extrêmement actuel, et comme son oncle, elle demeure fantastiquement contemporaine. Mais Dolly ne put jamais parachever la vie créative que lui promettaient son nom célèbre, son esprit électrique et sa séduisante imagination. Qu’arriva-t-il à Dolly Wilde ? Et quel rôle son étrange ressemblance avec son oncle Oscar tint-elle dans tout ceci ?

En 1985, au cours d’un voyage à Paris, et sur un coup de tête, je pris une chambre dans ce qui était alors l’Hôtel d’Isly, rue Jacob, à quelques pas du lieu où se tenait le salon Barney. J’avais alors lu tout ce qu’il était possible de lire à propos de ce salon et traqué, paresseusement, les quelques  appétissants potins croustillants qu’on pouvait se procurer sur Dolly Wilde.

Dans le milieu des années 80, la rue Jacob commençait seulement à être colonisée par des boutiques bon chic, bon genre et les magasins de tissu qui, aujourd’hui, l’ont transformée en Madison Avenue miniature. En 1985, la rue portait encore les traces de son passé littéraire. Vers la fin des années 20 et 30, apogée du cercle Barney et de la carrière salonnière de Dolly, la rue Jacob avait été une petite rue 17e siècle, bâtie de charmants hôtels bon-marché et de maisons privées. Un lieu attrayant, en bref, pour y percher les expatriés, et une rue parfaitement accoutumée au genre de spectacles qui se déroulaient aux fameux Vendredis de Nathalie Barney, où le tout Paris venait voir Mata Hari danser nue, Nadine Hwang faire tournoyer des épées au dessus de la tête des spectateurs, Colette s’exalter irrépressiblement dans des représentations théâtrales artisanales, et Dolly Wilde incarner un peu de ce style et de cette substance familiale, si fameux .

Je sus que Berthe Cleyrergue, une bourguignonne âgée, qui avait été la gouvernante et la confidente de Nathalie Barney depuis 1927 (quand Djuna Barnes – sans doute d’humeur badine - dit à Berthe que travailler pour Nathalie Barney serait tout aussi intéressant que de voyager), avait vécu jusqu’en 1976 au 20, rue Jacob, dans un petit appartement au dessus de la porte-cochère ouvrant sur la cour. Était-il possible que Mme Cleyrergue vécût encore ici en 1985 ? Elle était un personnage, au même titre que la Céleste de Proust ou la Pauline de Colette. Quelles histoires elle pourrait me raconter si je pouvais la trouver !

Comme le remarqua un jour Janet Flanner, elle était l’unique femme mariée dans l’entourage de Nathalie Barney. Fabuleuse cuisinière du salon Barney, elle était dans le secret des affaires de cœur de Barney, en particulier pendant les quatorze années de sa liaison avec Dolly Wilde. Douée d’une mémoire presque intacte et d’un talent exceptionnellement vif pour la description, Berthe est devenue une source inestimable de matériau original pour de nombreux livres et films consacrés au Paris littéraire.

Berthe était plus proche en âge de Dolly que de n’importe qui d’autre dans l’entourage de Nathalie Barney, et Dolly et Berthe ont intégré la maison Barney au cours du même mois : Berthe arriva le 8 juin 1927 et Dolly apparut le 28 juin 1927. Comme Dolly avait l’habitude de l’aider amicalement à supporter les tracasseries de Nathalie, Berthe et Dolly devinrent très complices, presque amies. Dolly avait offert à Berthe une robe de Vionnet dans laquelle celle-ci se maria et Berthe répéta jusqu’à sa mort que Dolly était la plus charmante et merveilleuse femme de toutes les charmantes et merveilleuses femmes qui visitaient Miss Barney.

Dans les jours heureux, Dolly et Berthe avaient l’habitude d’acheter des disques comme des teenagers, et de les passer sur le Victrola de Dolly quand Nathalie n’était pas dans les parages. Dans les jours difficiles – et il y en eut beaucoup – Berthe sauva plus d’une fois Dolly du suicide, la repêchant dans des chambres d’hôtel solitaires pour la ramener rue Jacob et la soigner jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé un fragile équilibre.

Il semblait impossible que Berthe Cleyrergue ait été encore vivante en 1985, ou, si elle vivait encore, qu’elle ait encore vécu dans cet appartement. Je savais que l’ex-Premier Ministre de De Gaulle, Michel Debré (Janet Flanner le décrivait comme « porcin ») avait emménagé dans le pavillon Barney et entrepris une rénovation qui avait détruit toutes les traces de son salon légendaire. Néanmoins, sur le chemin de mon café où j’allais prendre le crème du matin, je m’arrêtais chaque jour devant le 20, rue Jacob, songeais aux magnifiques écrivains qui avaient marché sur ces pavés ronds pour arriver au lit ou à la table de Barney, retraçais les mystérieuses circonstances de la mort tragique de Dolly Wilde, évaluais mes chances de converser avec Berthe Cleyrergue – si Mme Cleyrergue était encore en vie – sans aucune introduction, et luttais contre le désir de presser la sonnette qui faisait jouer les portes sur cour. Je finis par consulter l’annuaire du téléphone. Et elle était là. CLEYRERGUE, Philiberthe, 20, rue Jacob, avec son numéro de téléphone. Je sus alors que l’Atlantide était en train d’émerger.

Et ainsi naquit une longue, riche et fructueuse relation avec Berthe Cleyrergue et, en même temps qu’elle, la véritable inspiration qui devait me conduire à TRULY WILDE, la biographie littéraire que j’écrivis sur Dolly. C’est grâce à Berthe Cleyrergue que je découvris la cachette de 200 merveilleuses lettres d’amour qui constituent le véritable legs littéraire de Dolly ; grâce à Berthe que je tombai sur le testament de Dolly à Paris, découvris la tombe longtemps abandonnée de Dolly à Londres, puis rencontrai – toujours vivante à New York – Eyre de Lanux, la fabuleuse artiste âgée de 102 ans, qui avait été la rivale de Dolly en amour. Et ce fut grâce à Berthe que je pus enquêter sur le film noir de la mort de Dolly (avec, planant sur elle, de sérieux soupçons de mort violente) : face contre terre dans un appartement avec service de Belgravia, à deux blocs de l’hôtel Cadogan où, quarante-six ans plus tôt, la carrière de haute-volée de son oncle Oscar avait été spectaculairement anéantie. Car il était clair depuis ma première rencontre avec Berthe Cleyrergue, ou peut-être était-ce à la seconde – j’étais si secouée par cette rencontre avec l’Histoire vivante que j’ai oublié les faits et me souviens seulement des émotions nées de cette première rencontre – que Berthe m’avait choisie pour entendre l’histoire de Dolly et faire quelque chose de ce que j’avais entendu. Je n’ai jamais demandé pourquoi.

Peut-être Berthe était-elle fatiguée de parler toujours de « Miss Barney » ou de la belle « Romaine » ou de « Mlle Colette ». Dieu sait combien elle a parlé en privé à ces femmes légendaires, pendant quarante ans, et publiquement d’elles pendant une autre quinzaine d’années. Les histoires qu’elle racontait à leur propos semblaient avaient été très bien répétées, et il n’est pas douteux aujourd’hui qu’elles l’aient été. Berthe les avait récitées encore et encore aux curieux qui défilaient, aux érudits et aux  félons – j’ai entendu de terribles histoires sur des « écrivains » qui arrivaient armés d’innocents sourires, « empruntaient » des souvenirs inestimables et ne revenaient plus jamais – qui avaient trouvé le chemin de sa porte depuis la mort de sa légendaire employeuse.

Mais l’histoire de Dolly Wilde avait l’attrait de la nouveauté – et elle appartenait au côté le plus sombre du salon célébré de Nathalie Barney. Et Berthe me raconta ce qu’elle en savait – sa version de l’histoire – aussi complètement qu’il lui était possible après tellement d’années. Et elle me le raconta à la manière dont, selon Janet Flanner, Dolly aimait qu’on lui raconte des histoires :

« …quelque chose qu’elle n’avait jamais entendu auparavant et qui ressemblait presque à un secret nouveau, dit par quelqu’un qui s’y était trouvé impliqué et, par-dessus tout, dont la connexion avec ce secret était si ancienne qu’on avait de bonnes raisons de supposer que le narrateur avait depuis longtemps oublié de le confier à qui que ce soit d’autre. »

Dans l’atmosphère enchantée de l’appartement de Berthe, bondé, bas de plafond, avec ses températures chroniquement trop élevées qui exacerbaient perpétuellement ses qualités hallucinatoires, les incroyables photos et souvenirs du salon Barney (disposés comme autant d’objets sacrés sur toutes les surfaces disponibles), se combinaient à son riche accent bourguignon et à sa superbe cuisine française pour produire la synthèse d’une expérience historique qui, je le jure, m’a conduite à mon sujet en état d’hypnose.

« Oui, voici le marque-page de Miss Barney qu’elle gardait toujours sur sa table de nuit dans la chambre bleue où Dolly Wilde demeurait ; et voici une lettre que Dolly m’écrivit de Londres ; goûtez ces macarons, j’avais l’habitude de les faire pour Colette quand elle venait déjeuner ; cette photographie de Dolly a été prise après qu’elle se soit ouvert les veines à l’hôtel Astoria, quand Miss Barney a filé à St Petersburg, à la poursuite de cette actrice infidèle… »   etc, etc, etc…

Comment résister à de tels monologues ? Ou à une telle cuisine ? J’étais tourneboulée. Comme tous ceux que l’on choisit, je n’avais pas le choix.

Janet Flanner, qui partageait un secret de nature sexuelle avec Dolly, affirma que Dolly :

« disposait de plusieurs versions d’elle-même, toutes aussi légèrement différentes que celles que les murs pourraient renvoyer d’elle dans une pièce couverte de miroirs. »

Écrire sur Dolly – une artiste du verbe – en des termes qui ne la défigureraient pas, était aussi difficile et aussi intéressant que de vouloir saisir du vif-argent, évoquer la fragrance d’un parfum, ou matérialiser un nuage. Sans le son de sa voix telle que les autres l’entendaient, et la forme de ses phrases telles qu’elle les prononçait, je n’ai pu que la reconstituer complètement, avec des pièces manquantes.

Il vous reste à faire ce que Dolly pourrait avoir fait si superbement pour nous tous :
Imaginer le reste.

Joan Schenkar

 

Joan Schenkar dans sa Triumph devant le pavillon de Nathalie Barney, 20 rue Jacob,

© photo-montage créée par Laurence Parade

 

Joan Schenkar has been been called ‘America's most original female contemporary playwright.’ Her plays have won more than 40 grants and awards and have had hundreds of productions in North America and Europe. They are published individually by Samuel French, on the web by Alexander Street Productions, in several anthologies, and in a collection of Schenkar plays, SIGNS OF LIFE: 6 Comedies of Menace, by Wesleyan University Press.  TRULY WILDE, her acclaimed biography of Oscar Wilde's interesting niece Dolly Wilde, is published by Virago Press, Basic Books, and  RandomHouse Mondadori. It was nominated for the National Book Award and was a finalist for the Lambda Literary Award. THE TALENTED MISS HIGHSMITH, her literary biography of Patricia Highsmith, will be published by Diogenes Verlag, Circe, and St. Martin's Press in the Fall of 2009.

Joan Schenkar a été désignée comme étant ‘la plus originale des dramaturges féminines américaines contemporaines ». Ses pièces ont reçu plus de 40 récompenses et distinctions et ont été représentées des centaines de fois en Amérique du Nord et en Europe. Elles ont été publiées individuellement par Samuel French, sur internet par Alexander Street Productions, dans plusieurs anthologies, et dans une collection regroupant des pièces de Schenkar, SIGNS OF LIFE: 6 Comedies of Menace, par la Wesleyan University Press ; Truly Wilde, sa fameuse biographie de Dolly Wilde, l’intéressante nièce d’Oscar Wilde, est parue dhez Virago Press, Basic Books, et RandomHouse Mondadori. Elle a obtenu une nomination pour le National Book Award et fut finaliste du Lambda Literary Award. THE TALENTED MISS HIGHSMITH,  sa biographie littéraire de  Patricia Highsmith, sera publiée par Diogenses Verlog, Circe, et par St. Martin's Press, à l’automne 2009.

 

À propos de « TRULY WILDE », quelques extraits de presse :

 

·     ‘A fascinating account of a largely unexplored corner of High Bohemia between the wars.’
-SUNDAY TELEGRAPH

·     ‘Joan Schenkar is an American playwright, which perhaps explains why she takes such a fresh approach to biography … this book is a  dazzling, mulitifaceted exploration of a “loser.”’
-Emma Donoghue, IRISH INDEPENDENT

·     ‘At last, Dolly Wilde has found a biographer with the intelligence, sensitivity and flamboyance to write the work of art that was her life.’
-DAILY TELEGRAPH

·     ‘It is Dolly's posthumous good fortune that Schenkar became intrigued by her. . .Dolly was a beautiful loser, the book is an absolute winner.’
- Simon Callow, DAILY MAIL

·     ‘TRULY WILDE is a revelation, the great story of a life and of the creation of modern culture. Read this biography for its high drama, its hijinks, and, at the end, for its poignancy and horror.’
-Catherine R. Simpson

·     ‘Joan Schenkar has lifted a veil to reveal a sophisticated, overheated lesbian world in Paris in the first decades of the twentieth century. At the center is Oscar Wilde's niece Dolly – self-destructive, self-dramatizing, magnetic. This is a great story, beautifully told.’
-Edmund White

·     'It has fallen to Joan Schenkar to provide a remarkable addition to the literature of the time ... [a] vivid woman who has written a vivid book about another.'- D.C. Rose, THE IRISH TIMES

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[1]  George Wickes: The Amazon of Letters, The Life and Loves of Natalie Clifford Barney. New York: G.P. Putnam's Sons 1976