rue des beaux arts

 

Numéro 18 : JANVIER / FÉVRIER 2009

 

  §1.  EDITORIAL

  NEVEU ET NIĖCE

  

 

Tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à Oscar Wilde savent généralement qu’il eut une descendance. De son mariage avec Constance Lloyd Wilde naquirent deux fils, Cyril et Vyvyan. Cyril mourut jeune, à trente ans à peine, abattu par un sniper sur le front français, pendant le Grande Guerre. Après la disparition de sa première femme, (morte brûlée vive dans sa robe en feu, comme les deux demi-sœurs d’Oscar), Vyvyan se remaria avec une jeune Australienne, Miss Thelma Besant dont il eut un fils, Merlin, qui vit désormais en France. La lignée wildienne se perpétue aujourd’hui en la personne de Lucian, fils unique de Merlin et de sa femme Sarah. Mais, s’ils sont les seuls descendants directs d’Oscar Wilde, on peut leur rattacher deux personnages hauts en couleurs et qui ne déparent pas dans l’extravagante généalogie wildienne : Dolly Wilde et Fabian Avenarius Lloyd, plus connu sous le pseudonyme d’Arthur Cravan, la première étant la nièce d’Oscar, le second, son neveu par alliance.

 

Dorothy Ierne Wilde était la fille de Willie Wilde, le frère aîné d’Oscar, et de la belle Lily Lees qu’il avait épousée en secondes noces. Dès son premier jour, Oscar devait présider à la destinée de Dolly, puisque c’est lui qui régla les frais de sa naissance  alors même qu’il était en prison, parce que son frère n’était pas en mesure de payer les dépenses entraînées par l’accouchement de sa femme. Fabian, quant à lui, était le fils cadet d’Otho Lloyd, le frère aîné de Constance Wilde.

 

Ni Fabian, ni Dolly ne connurent leur oncle. Dolly ne fut pas élevée par son père, mais par son beau père, le traducteur Alexander Teixeira de Mattos, l’ineffable Willie, miné par l’alcool, ayant disparu alors qu’elle était toute petite. Quant à Fabian, il n’apprit que tard l’existence de cet oncle scandaleux dont sa famille avait pris soin d’effacer toute trace. Mais cet oncle secret, annihilé, cet irrécupérable canard noir, véritable honte de la famille dont on ne parlait qu’à mi-voix, et jamais devant les enfants, n’en allait pas moins peser lourd sur la vie tumultueuse de son étonnante parentèle. Oscar Wilde ne fut pas un oncle à héritage, un oncle d’Amérique, et la succession qu’il laissa était pleine d’enchantements et de sortilèges. Pour ne pas dire de maléfices. Il leur légua l’irrespect, la liberté du ton et du style, le goût de la transgression, le défi, l’élégance insolente, et l’esprit de provocation. Au-delà des interdits et des tabous, son legs fut à la fois un inestimable cadeau et un fardeau indéniable. Comme si tous trois étaient marqués du même sceau, ceux imprimés sur les destins exceptionnels et tragiques. Je ne sache pas que Dolly et Fabian (qui ne se présentait plus que sous le nom d’Arthur Cravan), se soient jamais rencontrés, bien qu’ils vécurent tous deux plusieurs années à Paris, Cravan ayant quitté la capitale française pratiquement au moment où Dolly arrivait en France. Mais ils suivirent tous deux la même piste, les mêmes chemins de traverse, hors de sentiers battus, s’aventurant l’un et l’autre avec la même audace sur les chemins de la perdition, comme Oscar l’avait fait avant eux. Physiquement, avec son visage long et ses beaux yeux tristes, Dolly Wilde ressemblait à son oncle. . “I am more Oscar-like than he was like himself,” disait-elle (“Je ressemble plus à Oscar qu’il ne ressemblait lui-même”). Mais peut-être ressemblait-elle aussi bien à son père, puisque Willie et Oscar étaient étrangement semblables, « une vraie tragédie de la ressemblance familiale, selon le caricaturiste Max Beerbohm[1]. Quant à Arthur, et bien qu’il ne fut pas du même sang, on peut aussi prétendre qu’il entretenait une certaine ressemblance physique avec Oscar : même lourdeur de traits, même masse imposante. Ne laissait-il pas entendre d’ailleurs qu’il aurait bien pu être, non le neveu par alliance de Wilde, mais son fils illégitime : « à plusieurs reprises, ne m'avait-on pas instruit à demi-mot sur ma naissance mystérieuse; éclairé très vaguement, en me laissant supposer qu'Oscar Wilde pouvait être mon père. »[2]

 

Dolly et Arthur sont des funambules qui marchent sur un fil, toujours au bord du déséquilibre. Elle, vêtue parfois d’habits d’homme, portant peut-être la fameuse pelisse qu’Oscar avait confiée à Willie et qu’il croyait disparue à jamais[3], amoureuse de la richissime américaine Nathalie Barney[4], qui en aima bien d’autres qu’elle. Lui, travesti en femme pour fuir au Canada au moment de la Première Guerre mondiale, cachant sa désertion sous le masque de différents pseudonymes. Ils sont deux nomades, deux sans domicile fixe, comme l’oncle Oscar pendant ses dernières années : Dolly, éternelle invitée de la rue Jacob où Nathalie Barney tient l’un plus célèbres salons littéraires parisiens, parfois échouée dans des hôtels où elle se laisse couler, gavée de cocaïne ; Arthur, ce dynamiteur de l’art et de la société qu’André Breton considérait comme le précurseur du dadaïsme, celui qui affirmait « Je ne veux pas me civiliser », passant d’un pays à l’autre dans un incroyable jeu de piste où il finira par se perdre. Il est poète et boxeur et il écrit comme il boxe, une poésie outrancière, violente,  qu’on reçoit comme un uppercut en plein visage. Elle aurait pu être un magnifique écrivain – son esprit, ses dons littéraires, on peut les découvrir dans ses lettres  – et elle se contente d’être une éblouissante désœuvrée, une dilettante solitaire et désespérée, qui met son talent dans sa vie et refuse de mettre quoi que ce soit dans des œuvres. Génies un peu ratés tous les deux, mais personnages magnifiques, romanesques, démesurés. Des artistes ? L’œuvre laissée par Arthur Cravan est assez mince. On se souvient surtout de sa revue « Maintenant », cet extraordinaire manifeste où il braille « Oscar Wilde est vivant ![5] », et lance à tous vents des imprécations délirantes. Il en était l’éditeur et tous les rédacteurs à la fois, signant sous des pseudonymes fantaisistes qui pouvaient laisser croire à une équipe. Cinq numéros sortirent, qu’il vendait lui-même en promenant une charrette à bras dans les rues de Paris. Il était l’ami de Kees van Dongen et de toute une bohême artistique qui voyait en lui un superbe iconoclaste. Dolly, quant à elle, évolue dans un monde raffiné, côtoie Romaine Brooks et Djuna Barnes, Colette, et aussi Mina Loy, l’épouse d’Arthur Cravan, à une époque où nul ne sait plus rien de son sort. Mais ce sont avant tout des solitaires, des révoltés, des êtres en décalage, oscillant sans cesse au bord du précipice. Ils se laissent l’un et l’autre happer par un certain vertige de destruction (drogue et mal de vivre suicidaire pour l’une, errance et provocation maladive pour l’autre), sombre héritage de leur oncle Oscar qui s’abandonna lui aussi à la fascination de la chute. Et leur mort reste entourée de mystère : on retrouva Dolly inanimée dans sa chambre de Londres où elle était rentrée au début de la seconde guerre mondiale[6]. On dit qu’elle succomba à une overdose ou au cancer qui la rongeait et pour lequel elle refusait de se soigner, mais des bruits divers coururent sur sa mort, qui ne fut jamais vraiment élucidée. On ne retrouva jamais le corps d’Arthur Cravan. Il disparut dans le golfe du Mexique alors qu’il rejoignait Mina, enceinte de leur fille Fabienne. Noyé ou pas ? Était-ce de sa part une dernière facétie ? Certains prétendirent l’avoir rencontré des années plus tard, ici et là[7]. Ont-ils vu le fantôme d’Arthur, comme Arthur voyait partout le fantôme d’Oscar ? La légende court encore. Un tel homme ne pouvait pas mourir tout simplement dans son lit. Et le mystère sied bien à Arthur et Dolly. La tragédie aussi. Comme elle sublima la vie de Wilde. Dolly n’eut pas d’enfants. La fille d’Arthur, qui devait se suicider dans ses vieux jours, n’eut pas d’enfants non plus, mais en adopta quatre. Merlin et Lucian Holland demeurent les derniers témoins reliés à l’épopée wildienne.

Danielle Guérin

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[1]  Max Beerbohm  rencontra  Oscar Wilde en 1889, mais fit  réellement sa connaissance pendant une répétition d”Une femme sans importance, pièce produite par son demi-frère, l’acteur et directeur de théâtre Herbert Beerbohm Tree. Max Beerbohm admirait beaucoup Wilde, qu’il surnommait "La Divinité", mais ne nourrit jamais d’indulgence pour ses travers.

[2] « Maintenant n°3 ». Pour plus de détails consulter le passionnant site qu’Emmanuel Pollaud-Dulian consacre aux excentriques : http://www.excentriques.com/cravan/index.html.

[3]  Voir l’article de Joan Schenkar dans ce numéro « Dolly Ierne Wilde – La résurgence de l’Atlantide – A la recherche de Dolly Wilde »

[4]  Quand son père avait manifesté le désir de la voir mariée, on raconte que Nathalie Barney avait répondu que le seul homme qu’elle accepterait d’épouser était Lord Alfred Douglas.

[5] Je voulais lui sauter au cou, écrira-t-il, l'embrasser comme une maîtresse, lui donner à manger et à boire, le coucher, le vêtir, lui procurer des femmes, enfin, sortir tout mon argent de la banque pour le lui donner. Les seules paroles que j'arrivais à articuler afin de résumer mes sentiments innombrables, furent: ‘Oscar Wilde! Oscar Wilde!’ (‘Maintenant’, n°3).

[6] Joan Schenkar fait remarquer qu’à Paris, elle vivait tout près de l’hôtel où Oscar mourut – et à Londres, elle mourut tout près de l’hôtel où Oscar demeurait (“in Paris . . .(she) lived around the corner from the hotel Oscar died in – and in London . . . she died around the corner from the hotel Oscar stayed in”).

[7] Sur ce thème, voir le roman de  Philippe Dagen « Arthur Cravan n’est pas mort noyé », Grasset Fasquelle, Paris – 2006.