En 1910, Paris voit surgir un
grand jeune homme blond, à l’accent suisse, qui se prétend neveu d’Oscar Wilde
et réalise la synthèse de la faune de Montparnasse en s’affirmant poète et
pugiliste. Fabian Lloyd affiche deux mètres pour cent kilos mais, de la Closerie des Lilas
à La Rotonde, on ne prend guère au sérieux ce personnage excentrique qui affirme :
« Dire que, tant que nous sommes nous ne rions pas sans discontinuer !
[1]
» Van Dongen l’invite à boxer dans son atelier et
Blaise Cendrars l’emmène au Bal Bullier avec Robert
Delaunay. A côté du smoking multicolore du peintre et des cravates criardes
du poète, Fabian arbore des chemises noires, déchirées, pour laisser voir
tatouages et obscénités dessinées sur sa peau. En dépit des apparences, le
géant n’est pas un bagarreur. « Il
était, se souvient Cendrars, le plus fortiche, le plus lourd, le plus costaud
de nous trois, et il connaissait des trucs d’homme de métier pour ne pas dire
d’homme de main, mais c’était un grand trouillard malgré sa forfanterie
[2]
. » Champion de France amateur par forfait de ses adversaires, Fabian Lloyd a interrompu sa carrière sportive au premier bobo, arguant qu’il est au moins aussi important de se dire boxeur que de l’être, et son œuvre littéraire tient tout entière dans une défense de son personnage, publiée par L’Echo des Sports : « Etre américain est la seule chose qui importe et tout le monde l’est. (…) Voici quelques tuyaux pour devenir le plus poli des gentlemen américains : soyez d’une taille un tantinet au-dessus de la moyenne. Soyez glabres. (...) Crachez dans les salons. Mouchez-vous des doigts. Ne parlez jamais. Dansez la gigue. (...) Voilà pour l’Américain. Depuis peu, il est du dernier ton de se faire passer pour un nègre. Je vous en entretiendrais volontiers, mais je craindrais de lasser votre patience… et aussi de me fatiguer [3] . »
Ce colosse mou est né à Lausanne,
le
Pensant
le calmer, sa mère l’envoie chez des amis aux Etats-Unis. L’air de la liberté
monte à la tête du jeune homme qui s’enfuit de chez ses hôtes pour vagabonder à
travers le pays. Désormais il ne rêve que de paquebots et de locomotives à huit
roues, de courses à travers les prairies. Son appétit de vivre est sans limite :
« Je voudrais être à Vienne et à Calcutta, / Prendre tous les trains et
tous les transatlantiques, / Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les
plats[5]. »
Il a lu Walt Whitman et, plutôt qu’ingénieur, veut devenir poète pour créer de
nouvelles images. L’été 1905 le trouve traînant à Berlin avec les traminots,
les boxeurs et les putains jusqu’à ce que la police, craignant la colère de la
puissante famille Lloyd, le fasse expulser : « Berlin ist kein
cirkus. » Revenu à Lausanne, il parle de créer une revue littéraire. Comme
Nellie refuse de la financer, il attend sa majorité et tue le temps en
barbouillant de petites toiles et cambriolant de grosses villas. Quand enfin,
en 1908, il entre en possession d’une somme rondelette, léguée par ses tantes,
il part pour Paris le cœur léger. Prudente, sa mère lui confisque ses carnets
de chèques.
Devenir
poète se révèle plus compliqué que prévu. Il y a d’abord cette maudite page
blanche ! « Je ne comprendrai jamais, se désole le géant, comment
Victor Hugo a pu, quarante ans durant, faire son métier. Toute la littérature,
c’est: ta, ta, ta, ta, ta, ta. L’Art, l’Art, ce que je m’en fiche de
l’Art ! Merde, nom de Dieu ! [6]» Ensuite
personne ne croit à la fable du neveu d’Oscar Wilde. Certains y voient même
une « faiblesse chez ce révolté qui eût été plus beau de ne se
reconnaître aucune famille, et surtout pas de parenté littéraire[7]. »
Et sa mère, qui, pour le punir de sa fainéantise et de son immoralité, lui
coupe les vivres ! Déçu par Montparnasse où « l’Art ne vit plus que
de vols, de roublardises et de combinaisons, où la fougue est calculée, où la
tendresse est remplacée par la syntaxe et le cœur par la raison et où il n’y a
pas un seul artiste noble qui respire et où cent personnes vivent du faux
nouveau[8] »,
Fabian suit le mouvement, réalisant des opérations de courtage pour le compte
de galeristes qui l’ont pris en pitié. Entre ses mains apparaissent et
disparaissent des tableaux et des manuscrits, si douteux qu’ils trouvent
rarement acheteur.
Un
jour qu’il accompagne sa maîtresse Renée dans son village natal, Cravans, le
colosse sonne les cloches de l’église. Il fête ainsi la naissance de son nouvel
alter ego, Arthur Cravan. Arthur en hommage à lord Arthur Savile, le héros de
Wilde, et Cravan par amour pour Renée. Arthur Cravan indique à Fabian le
raccourci qui mène au succès :
« La gloire est un scandale[9]. »
En avril 1912 paraît le numéro un de Maintenant. De petit format, cette
« revue littéraire » présente plutôt mal avec son papier quelconque
et sa présentation sans recherche. Elle n’a qu’un but : attirer
l’attention sur son directeur, le poète aux cheveux les plus courts du monde.
Dans ce but Cravan met en scène Wilde à la façon d’un miroir qui lui renverrait
son image en poète. Evoquant l’énorme masse et les yeux vides de regard de son
oncle, il dresse son autoportrait, tout comme il décrira un autre aspect de sa
« funeste pluralité » en évoquant le boxeur noir Jack Johnson :
« C’est un escroc et à d’autres moments un véritable enfant. Hors du ring
c’est un homme à scandale - je l’aime bien pour ça[10]. »
Paris
commence à croire au talent de Cravan dont Salmon écrit : « Il aurait
pu porter des vers néo-symbolistes ou unanimistes au Mercure de France, ou bien des poèmes cubistes aux Soirées de Paris. C’est la critique qui
lui sembla le département le moins encombré et celui qui réclamait les soins
d’un homme nouveau[11]. »
Le géant se réinvente en « critique brutal » pour attaquer André
Gide, qu’il présente en disciple félon de Wilde. Si Cravan imagine son oncle
« chier simplement comme un hippopotame[12] »,
Gide lui apparaît comme un avorton, qui pèse 55 kilos tout mouillé, exhibe des
mains blanches de fainéant et a le mauvais goût de préférer la littérature
à la boxe. Cet homme n’a rien d’un éléphant ; ce n’est qu’un « prosateur
qui ne pourra jamais faire un vers[13]. »
Mais le pétard fait long feu, faute d’une réponse de l’insulté.
Alors, sans se décourager, le poète-pugiliste
fanfaronne : « Oscar Wilde est vivant ! » Son oncle,
raconte-t-il, est venu frapper à sa porte. Cravan l’a tout de suite reconnu,
malgré ses cheveux blancs et sa tristesse, à ses airs magique de reine ou de
pigeon. Prenant dans ses bras l’homme immense, il a
promis : « Je vais vous raser et vous mener dans les bars; là je
ferai semblant de vous perdre, et je crierai très fort: « Oscar Wilde!
Viens prendre un whisky. » Vous verrez que nous serons étonnants! »
Là encore, le masque de Wilde dissimule à peine Cravan qui a, naguère, imaginé
de répandre le bruit de sa mort : « Il y aura un soi-disant comité
pour la publication de mes œuvres posthumes et nous tâcherons d’avoir une
petite réclame à l’œil[14]. » De son oncle, plus que l’œuvre, il admire
la masse physique qui, pour lui, désigne le poète : « Il était beau.
Dans son fauteuil il avait l’air d’un éléphant: le cul écrasait le siège où il
était à l’étroit; devant les bras et les jambes énormes j’essayais avec
admiration d’imaginer les sentiments divins qui devaient habiter de pareils
membres (...) Je l’adorais parce qu’il ressemblait à une grosse bête[15]. » L’artiste vrai ne pense pas la vie, ne
l’intellectualise pas, il la vit, regardant « avec de grands yeux
stupéfaits le monde qui est si beau[16]. » Pareillement émerveillé par un éléphant
ou une locomotive, il sourit à l’herbe. Ce qui fait dire à Cravan qu’il ne veut
pas se civiliser car « quand on a
la chance d’être une brute, il faut savoir le rester[17]. »
Il
faut attendre le troisième numéro de Maintenant pour qu’éclate enfin le
scandale. Se réclamant des « jeunes Américains d’un mètre quatre-vingt
dix, heureux dans leurs épaules, qui savent boxer et qui viennent des pays
arrosés par le Mississippi, où nagent les Nègres avec des mufles d’hippopotames[18] »
Cravan éreinte les « sales gueules d’artistes » du Salon des
Indépendants, s’en prenant spécialement aux peintres les « mieux
convaincus de leur indépendance, de leur anti-pompiérisme, etc.[19] »
Chagall, Delaunay, Marie Laurencin, les Russes tout le monde y passe. Quand
Cravan vient vendre sa revue à la criée aux portes mêmes du Salon, quelques
cubistes furieux tentent une sortie. Le poète-pugiliste leur démontre sans
peine que « la première condition pour un artiste est de savoir boxer[20].» Il
écope de huit jours de prison et Nellie gémit que son fils ne vaut pas mieux
que « les Apaches genre Bonnot[21] »,
mais sa gloire est faite. La presse parle du boxeur qui a « knocked
out » les peintres, une pétition circule en sa faveur et Apollinaire,
qu’il a traité de juif, lui envoie ses témoins au grand amusement de
Cendrars : « Les deux poètes devaient se battre en duel, mais
Guillaume n’ayant pas plus envie d’affronter le gros type sur le terrain
qu’Arthur d’avoir à exposer son physique, (...) les deux hommes se
dégonflèrent.»
A
défaut d’aller sur le pré, Cravan décide de révolutionner l’art de la
conférence. Pour l’occasion, il prend le masque d’Alfred Jarry avec son
maquillage blafard, ses chemises noires et son inquiétante habitude de brandir
un revolver en annonçant qu’il va « tuder » son interlocuteur. Le
public est dûment convoqué : « Venez voir le poète Arthur Cravan
(neveu d’Oscar Wilde) - champion de boxe, poids 125 kg, taille 2m – Le critique
brutal – parlera – boxera – dansera. » Mais le spectacle n’est pas à la
hauteur de l’annonce. Cravan, raconte Salmon,
« exprime son mépris de l’artiste. À coups de trique assenés sur
son guéridon, il exige le silence bien que celui-ci soit total. (…) Arthur
croit à la vie moderne, ardente, brutale[22]. »
Le poète remonte sur scène le
Devenu
Mysterious Sir Arthur Cravan, il se laisse surprendre par la guerre lors d’une
improbable tournée de lutte tibétaine dans les Balkans. Les affaires du monde
n’intéressent pas le colosse qui déclare : «On ne me fait pas marcher,
moi ! Je ne marche pas pour leur art moderne ! Je ne marche pas pour
la grande guerre ! [23]»
Sautant les frontières et jonglant avec les passeports, il rejoint en 1916
Barcelone, bien décidé à traverser l’Atlantique : « New York !
New York ! Je voudrais t’habiter ! [24]»
Quelques minutes sur le ring face à Jack Johnson, champion déchu en mal de
publicité, lors d’un match honteusement truqué, paient son passage jusqu’à New
York où les défenseurs, contre le roi Dada Duchamp, d’un art américain
énergique et immature, représenté par Jack Johnson ou Charlie Chaplin, adoptent
le poète-pugiliste. Leur revue, The Soil,
publie sa traduction de « Oscar Wilde est vivant ! » et un récit
flatteur de son combat de Barcelone. Mais Duchamp élimine sans peine le géant,
qu’il persuade de conférencier lors de l’exposition des Indépendants de
New-York et saoule avant son entrée sur scène. La police embarque l’orateur
quand il commence à déshabiller devant la fine fleur de la bourgeoisie
new-yorkaise.
Sans
argent ni papiers, Cravan traîne dans la ville, tape les riches amis de Picabia
et dort à la belle étoile. Mina Loy, une poétesse anglaise, indifférente comme
lui aux règles de la société, tombe sous le charme du géant silencieux et le
suit dans sa dérive new-yorkaise. « Nos errances, écrit-elle, étaient
devenues infatigables et sereinement inter-communicatives[25]. » Mais le scandale de l’exposition des
Indépendants a éveillé l’attention du Justice Department. Les Etats-Unis sont
en guerre depuis quelques semaines et il faudrait que le neveu d’Oscar Wilde
précise et sa nationalité et sa situation militaire. Il faut donc fuir. En
décembre 1917, Cravan passe clandestinement au Mexique, bientôt rejoint par
Mina qu’il épouse. Il compte rester à Mexico le temps de gagner assez d’argent
pour partir à Buenos-Aires et ressort ses gants de boxe. Red Winchester,
syndicaliste en fuite, tenancier d’une
pension de famille pour exilés, où anarchistes, communistes, et déserteurs de
tout poil peuvent trouver un toit, de la nourriture et des filles, lui organise
quelques combats minables. Le
Cravan
et Winchester échouent à Salina Cruz, un port sur la côte du Pacifique, où ils
achètent une épave avec l’idée de gagner le Chili par la mer. Cravan
s’improvise charpentier de marine et, un soir de novembre, part avec un matelot
essayer l’embarcation en haute mer, laissant Mina enceinte sur le rivage.
Personne ne reverra ni la barque, ni son équipage. Un temps amis et parents
croient qu’il a décidé de refaire sa vie quelque part et s’amuse du bon tour
qu’il leur a joué avant de se rendre à l’évidence : le neveu d’Oscar
Wilde, déserteur de cinq ou six pays, est mort, noyé dans le Pacifique, à
quelques jours de l’Armistice. Philippe Soupault trouve l’épitaphe
parfaite :
« Les marchands des quatre saisons ont émigré au Mexique
Vieux boxeur tu es mort là-bas
Tu ne sais même pas pourquoi. »
Tour
à tour poète ou pugiliste, ange ou voyou, lâche ou héros, Arthur Cravan
refusait de choisir entre les différents personnages qui l’habitaient, de
sacrifier l’un à l’autre, au point que Mina Loy s’étonnait d’avoir pu déceler
une identité à travers les métamorphoses successives de son époux Passant d’un
masque à l’autre, revendiquant à la fois la langueur des éléphants et la
romance des lutteurs, il a su, à défaut de réaliser une œuvre, faire de sa vie
même une œuvre d’art, jusqu’à en mourir. Oscar Wilde disait : « Vivre
est ce qu’il y a de plus rare au monde. La plupart des gens existent – c’est
tout. » On ne peut s’empêcher de penser que cet étonnant neveu ne lui
aurait pas déplu.
[1] Maintenant, n°3, octobre-novembre 1913.
[2] Blaise Cendrars, Blaise
Cendrars vous parle..., 1954.
[3] L’Echo des Sports,
[4] Maintenant, n°3, octobre-novembre 1913.
[5] Maintenant, n°2,
juillet 1913.
[6] Maintenant, n°3, octobre-novembre 1913.
[7] André Salmon, Souvenirs sans
fin, 1956.
[8] Lettre de Cravan à André Level.
[9] Maintenant, n°1, avril 1912.
[10] The Soil, n°4, avril 1917.
[11] André Salmon, op. cit.
[12] Maintenant, n°3, octobre-novembre 1913.
[13] Maintenant, n°2, juillet 1913.
[14] Lettre de Cravan à sa mère.
[15] Maintenant, n°3, octobre-novembre 1913.
[16] Maintenant, n°4, mars-avril 1914.
[17] Maintenant, n°4, mars-avril 1914.
[18] Maintenant, n°4, mars-avril 1914.
[19] André Salmon, op. cit.
[20] Maintenant, n°4, mars-avril 1914.
[21] Lettre de Nellie Lloyd.
[22] André Salmon, op. cit.
[23] Mina Loy, Colossus.
[24] Maintenant, n°1, avril 1912.
[25] Mina Loy, op. cit.
L’illustrateur
Né à Tanger en 1965,
Jean-Marc Pau a déjà connu à ce jour deux vies d'illustrateur. De 1987 à 1999,
il donne dans le genre hyperréaliste pour la plus grande satisfaction des
maisons Gallimard, Larousse, ou Hachette. Mais ce style, une fois maîtrisé,
commence à l'ennuyer et il l'abandonne pour une manière plus personnelle qu'il
continue de développer aujourd'hui dans de nombreuses publications.
L’auteur
Après diverses aventures
sentimentales et littéraires dans la librairie, l’édition, le cinéma, le
théâtre et la bande dessinée, Emmanuel Pollaud-Dulian ferraille dans la presse
et sur internet pour défendre quelques gentilshommes de fortune des lettres et
du dessin, tels Arthur Cravan, Fernand Fleuret, Maurice Sachs, le baron Corvo,
Gus Bofa ou Chas Laborde.
Arthur Cravan, authentique neveu d’Oscar
Wilde, a traversé en coup de vent notre petit monde sublunaire, laissant
derrière lui l’écho de son rire. Poète et boxeur, ange et voyou, enfant et escroc,
il a pris tous les trains et tous les navires, fuyant la Mort jusqu’au Mexique,
où elle l’attendait. Nombreux sont
ceux qui se réclament de lui, des dadaïstes aux punks, en passant par le
situationnistes, mais il n’est qu’un seul Arthur Cravan, l’homme qui souriait à
l’herbe.
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