Par Lou Ferreira
Jorge Luis BORGES,
ENQUETES
SUR OSCAR WILDE
Ce qu’il y a d’infiniment
précieux dans les recherches de Borges, c’est la compréhension moderne et
« universalisante » qu’il propose sur le travail et la personnalité
de Wilde. Quelque chose explose dans son discours : Wilde renait et il
nous le donne à vivre avec autant de grâce et de profondeur qu’en avait le
poète.
Et cela est soulageant.
Parce qu’il émerge des analyses de Borges, des propos quasi phénoménologiques
qui ne pouvaient que mieux appréhender ce qui ne se comprend pas spontanément
chez Wilde, c’est-à-dire ce qui n’apparaît pas dans l’immédiateté de ses
poésies ou de ses travaux critiques.
Sur Oscar Wilde, Borges
est prudent contre tous : il prévient déjà ; « ne vous fier ni à son image, ni à l’art
d’étonner par ses cravates » (p.106)
Il
ne dit pas autre chose que ceci : Si l’on se contente d’analyser
succinctement la structure invisible ( ?) qui modèle l’apparence et les
revendications du Dandy que Wilde met en évidence, on se borne aux limites d’un
discours au demeurant cohérent, mais limité parce que moral avant tout, et peu
rationnel. Seul ce qui se voit est scruté. Borges propose (sans le dire), de
saisir les messages invisibles, c’est-à-dire qui n’apparaissent pas dans leur
immédiateté pour donner une nouvelle interprétation à l’expérience que Wilde
nous met en scène.
Cette générosité et cette
perspicacité intellectuelle de J.Luis Borges, contraint en douceur le lecteur
d’Oscar Wilde à se diriger vers un au-delà des mots et des fleurs de lys ;
(au-delà du Bien et du Mal cela va de soi – par extension -), mais affirme que
la structure de la pensée de Wilde se doit d’être saisie dans une structure A
priori, parce que selon Borges, le penseur avait suffisamment de profondeur
pour ne pas se contenter de l’Expérience dont il en percevait trop vite les
limites, et se positionnait spontanément, comme un « médium » dans
cet au-delà phénoménologique que propose la réalité en elle-même. :
«L’insignifiance de la technique chez Wilde peut
plaider en faveur de sa grandeur intrinsèque » (p.108), cela éclaire deux points de vue de Luis
Borges :
1)
une sympathie
évidente pour le travail de Wilde au moment où on commençait à peine à prendre
l’Irlandais au sérieux, mais c’est surtout :
2) L’intelligence du critique d’avoir saisi que ce qui se montre davantage chez Wilde : ce ne sont pas ses excentricités esthétiques ; c’est paradoxalement ce que donne à montrer Oscar Wilde qui est phénoménologique ! Il offre, il fait apparaître Métaphysiquement la question du Beau vers le Sacré. Et la question du désir vers le Sublime burkien !
3)
De plus, il
provoque par ses attitudes libidineuses, l’interrogation sur le Plaisir
que l’Humanité place dans un prisme insoluble…
Mais Borges va bien plus
loin, il soutient à plusieurs reprises ceci :
« Wilde aurait été une sorte de symboliste
dit-on (…) mais ce fut un homme du XVIIIe Siècle, qui condescendit quelquefois
à s’adonner aux jeux du symbolisme. (…) C’était avant tout un esprit classique
ingénieux » (p108 / 109)
Cela peut être
contestable, mais il est préférable de rappeler la position de Borges dans les
années 1940/50 : Il considère que Wilde s’est amusé avec génie à offrir à
son siècle ce que celui-ci attendait de l’art et de lui en tant
qu’artiste : Des comédies larmoyantes, des critiques pour se donner bonne
conscience et « des arabesques
verbales pour le petit nombre… » (p.109). En somme, Wilde n’était pas
nécessairement un opportuniste, il était beaucoup trop profond et cultivé pour
cela. Non. Il portait en lui, avant
tout, l’habitude de la Douleur pour
accepter de la répandre dans son art en permanence. D’où sa
(pseudo ?)-révulsion pour l’art réaliste et l’autobiographie
indécente ?
Wilde se cherchait (ou se
voulait) phénoménologue sans mot. Cela signifie qu’il possédait une sorte de
conscience du Sujet tel qu’il apparaît et une conscience de soi qui ne se sait
pas immédiatement, mais dont le processus qui la régit va mettre en scène l’Art
d’Oscar Wilde. En plus clair, cette phénoménologie de l’Esprit wildienne et de
la structure de son œuvre, semble s’achever dans un savoir Absolu. Cela
signifie que Borges nous permet de comprendre qu’Oscar Wilde a eu accès à la
connaissance de la Pensée dans son Universalité, mais également dans ce qui la
construit : l’être (sujet
désirant), le Sujet (dans sa condition
humanisante..), l’Objet (l’Art en
tant qu’Idéalité…) etc…
J.Luis Borges nous permet
ainsi de réaliser ce moment Philosophique dans la pensée wildienne : En
effet, il s’agit en fin de compte de rompre avec une certaine métaphysique
religieuse et philosophique (même si la difficulté de cette provocation
installe ses propres apories, c’est-à-dire que Wilde est lui-même prisonnier de
certaines bornes éthiques…ce qui fait cercle !). Mais ! : Oscar
Wilde a su lutter derrière ses bons mots et ses comédies plus que nombres de
ses contemporains n’ont pu le faire (faute de génie ?), à savoir :
proposer une nouvelle vision du Monde sans négliger les lois de la Nature
humaine. Lui donner une signification qui ne soit pas nécessairement
Dramatique, c’est-à-dire ouvertement dramatique, mais proposer des masques de
pensées de toute nature, pour se contraindre à en soupçonner les divines
profondeurs.
Celles que Wilde semble
être un des rares auteurs à avoir intuitionné ?
Toujours est-il que Jorge
Luis Borges semblait avoir compris un fait essentiel dans l’œuvre
wildienne :
La possibilité de
vérifier ou d’infirmer les propositions d’Oscar Wilde (donc, de tout ce qui
relève de la Vérité de ses assertions), qui se conjugue étrangement avec de
subtiles intuitions : Wilde nous propose du signifiant basé sur des
intuitions, et ses énoncés, son travail se remplit de multiplicité de vécus
individuels qui permettent au plus grand nombre de s’y reconnaître. Il y a de
la générosité dans ses intentions, on ne peut en douter, alors.
Cette fondation sensible
et logique offre à l’œuvre d’Oscar Wilde son caractère décidément Universel,
et ce n’est pas le XXIe Siècle qui le démentirait…
La pensée littéraire et
philosophique de l’auteur est résolument eidétique parce qu’elle accède à ce
« passage » qui part du fait existant saisi dans son intuition
empirique : exemple, « je vois
un soleil rouge », à un ordre beaucoup plus profond que souligne (trop
vite hélas) Borges : L’Essence même que Wilde saisie dans ses intuitions
eidétiques ! En plus clair : Wilde a pu démontrer que derrière son
symbolisme affiché (parfois remis en question), et au-delà de ses propositions
souvent subtiles, il recherchait ce concept aux confins du divin : L’extraction
de l’essence des choses et des êtres.
Cela a un nom : La
pureté.
Son imagination hors normes le lui permettait. Nous le savons.
Mais décidément, pourquoi
les Parques ont mis en suspens cet esprit feu d’artifice : celui des
luttes entre la lumière et l’ombre ; celle des Dieux et des mortels ;
ou de la Science et de ses purs objets d’études qui ont (parfois) enfermé Wilde
dans la tragédie du devenir de sa Nature Humaine : être un Mythe.
Lou FERREIRA
retour à la table de matières retour à notre ‘home
page’
retour à la page centrale