rue des beaux arts

Numéro 8 : AVRIL / MAI 2007

§8.  THE CRITIC AS ARTIST

Par Lou Ferreira

 

Jorge Luis BORGES,

ENQUETES  1937-1952,  (NRF Gallimard, 1957, pp.106 seqq.)

                

SUR OSCAR WILDE

 

Ce qu’il y a d’infiniment précieux dans les recherches de Borges, c’est la compréhension moderne et « universalisante » qu’il propose sur le travail et la personnalité de Wilde. Quelque chose explose dans son discours : Wilde renait et il nous le donne à vivre avec autant de grâce et de profondeur qu’en avait le poète.

 

Et cela est soulageant. Parce qu’il émerge des analyses de Borges, des propos quasi phénoménologiques qui ne pouvaient que mieux appréhender ce qui ne se comprend pas spontanément chez Wilde, c’est-à-dire ce qui n’apparaît pas dans l’immédiateté de ses poésies ou de ses travaux critiques.

 

Sur Oscar Wilde, Borges est prudent contre tous : il prévient déjà ; « ne vous fier ni à son image, ni à l’art d’étonner par ses cravates » (p.106)

 

Il ne dit pas autre chose que ceci : Si l’on se contente d’analyser succinctement la structure invisible ( ?) qui modèle l’apparence et les revendications du Dandy que Wilde met en évidence, on se borne aux limites d’un discours au demeurant cohérent, mais limité parce que moral avant tout, et peu rationnel. Seul ce qui se voit est scruté. Borges propose (sans le dire), de saisir les messages invisibles, c’est-à-dire qui n’apparaissent pas dans leur immédiateté pour donner une nouvelle interprétation à l’expérience que Wilde nous met en scène.

 

Cette générosité et cette perspicacité intellectuelle de J.Luis Borges, contraint en douceur le lecteur d’Oscar Wilde à se diriger vers un au-delà des mots et des fleurs de lys ; (au-delà du Bien et du Mal cela va de soi – par extension -), mais affirme que la structure de la pensée de Wilde se doit d’être saisie dans une structure A priori, parce que selon Borges, le penseur avait suffisamment de profondeur pour ne pas se contenter de l’Expérience dont il en percevait trop vite les limites, et se positionnait spontanément, comme un « médium » dans cet au-delà phénoménologique que propose la réalité en elle-même. :

«L’insignifiance de la technique chez Wilde peut plaider en faveur de sa grandeur intrinsèque » (p.108), cela éclaire deux points de vue de Luis Borges :

 

1)             une sympathie évidente pour le travail de Wilde au moment où on commençait à peine à prendre l’Irlandais au sérieux, mais c’est surtout :

2)             L’intelligence du critique d’avoir saisi que ce qui se montre davantage chez Wilde : ce ne sont pas ses excentricités esthétiques ; c’est paradoxalement ce que donne à montrer Oscar Wilde qui est phénoménologique ! Il offre, il fait apparaître Métaphysiquement la question du Beau vers le Sacré. Et la question du désir vers le Sublime burkien !

3)             De plus, il provoque par ses attitudes libidineuses, l’interrogation sur le Plaisir que l’Humanité place dans un prisme insoluble…

 

Mais Borges va bien plus loin, il soutient à plusieurs reprises ceci :

« Wilde aurait été une sorte de symboliste dit-on (…) mais ce fut un homme du XVIIIe Siècle, qui condescendit quelquefois à s’adonner aux jeux du symbolisme. (…) C’était avant tout un esprit classique ingénieux » (p108 / 109)

 

Cela peut être contestable, mais il est préférable de rappeler la position de Borges dans les années 1940/50 : Il considère que Wilde s’est amusé avec génie à offrir à son siècle ce que celui-ci attendait de l’art et de lui en tant qu’artiste : Des comédies larmoyantes, des critiques pour se donner bonne conscience et « des arabesques verbales pour le petit nombre… » (p.109). En somme, Wilde n’était pas nécessairement un opportuniste, il était beaucoup trop profond et cultivé pour cela. Non. Il portait en lui, avant  tout,  l’habitude de la Douleur pour accepter de la répandre dans son art en permanence. D’où sa (pseudo ?)-révulsion pour l’art réaliste et l’autobiographie indécente ?

 

Wilde se cherchait (ou se voulait) phénoménologue sans mot. Cela signifie qu’il possédait une sorte de conscience du Sujet tel qu’il apparaît et une conscience de soi qui ne se sait pas immédiatement, mais dont le processus qui la régit va mettre en scène l’Art d’Oscar Wilde. En plus clair, cette phénoménologie de l’Esprit wildienne et de la structure de son œuvre, semble s’achever dans un savoir Absolu. Cela signifie que Borges nous permet de comprendre qu’Oscar Wilde a eu accès à la connaissance de la Pensée dans son Universalité, mais également dans ce qui la construit : l’être (sujet désirant), le Sujet (dans sa condition humanisante..), l’Objet (l’Art en tant qu’Idéalité…) etc…

 

J.Luis Borges nous permet ainsi de réaliser ce moment Philosophique dans la pensée wildienne : En effet, il s’agit en fin de compte de rompre avec une certaine métaphysique religieuse et philosophique (même si la difficulté de cette provocation installe ses propres apories, c’est-à-dire que Wilde est lui-même prisonnier de certaines bornes éthiques…ce qui fait cercle !). Mais ! : Oscar Wilde a su lutter derrière ses bons mots et ses comédies plus que nombres de ses contemporains n’ont pu le faire (faute de génie ?), à savoir : proposer une nouvelle vision du Monde sans négliger les lois de la Nature humaine. Lui donner une signification qui ne soit pas nécessairement Dramatique, c’est-à-dire ouvertement dramatique, mais proposer des masques de pensées de toute nature, pour se contraindre à en soupçonner les divines profondeurs.

 

Celles que Wilde semble être un des rares auteurs à avoir intuitionné ?

 

Toujours est-il que Jorge Luis Borges semblait avoir compris un fait essentiel dans l’œuvre wildienne : 

La possibilité de vérifier ou d’infirmer les propositions d’Oscar Wilde (donc, de tout ce qui relève de la Vérité de ses assertions), qui se conjugue étrangement avec de subtiles intuitions : Wilde nous propose du signifiant basé sur des intuitions, et ses énoncés, son travail se remplit de multiplicité de vécus individuels qui permettent au plus grand nombre de s’y reconnaître. Il y a de la générosité dans ses intentions, on ne peut en douter, alors.

 

Cette fondation sensible et logique offre à l’œuvre d’Oscar Wilde son caractère décidément Universel, et ce n’est pas le XXIe Siècle qui le démentirait…

 

La pensée littéraire et philosophique de l’auteur est résolument eidétique parce qu’elle accède à ce « passage » qui part du fait existant saisi dans son intuition empirique : exemple, « je vois un soleil rouge », à un ordre beaucoup plus profond que souligne (trop vite hélas) Borges : L’Essence même que Wilde saisie dans ses intuitions eidétiques ! En plus clair : Wilde a pu démontrer que derrière son symbolisme affiché (parfois remis en question), et au-delà de ses propositions souvent subtiles, il recherchait ce concept aux confins du divin : L’extraction de l’essence des choses et des êtres.

Cela a un nom : La pureté.

 

Son imagination hors normes le lui permettait. Nous le savons.

 

Mais décidément, pourquoi les Parques ont mis en suspens cet esprit feu d’artifice : celui des luttes entre la lumière et l’ombre ; celle des Dieux et des mortels ; ou de la Science et de ses purs objets d’études qui ont (parfois) enfermé Wilde dans la tragédie du devenir de sa Nature Humaine : être un Mythe.

 

Lou  FERREIRA

 

 

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