Rue des beaux-arts

Numéro 8 : AVRIL / MAI 2007

§7. articles et CONFÉRENCES

 

Salomé sur le Pont des Arts

Par Pascale Amiot

 

(1ère partie)

 

“ Passerelles et Impasses ” : à la lecture de l’intitulé de ce colloque, une vision s’est imposée à mon esprit, celle des Prisons Imaginaires de Jean-Baptiste Piranèse. Leur architecture complexe, escaliers en spirales, passerelles ténues ou monumentales, ponts-levis béants, obstacles inattendus, définissent un espace à la fois dynamique et figé, espace de circulation et de fixité, de correspondance et d’inaboutissement. Comme l’observe Max-Pol Fouchet, “ Ces escaliers immenses n’aboutissent qu’à d’autres escaliers […]. Emprunterez-vous ces ponts-levis, ces passerelles ? Ils s’interrompent soudain, et butent contre un mur.[1] ” Les eaux-fortes de Piranèse concentrent en effet ce qui, à mon sens, constitue l’essence de notre thématique, la notion du passage, rendu possible (par les passerelles), ou entravé (d’où les impasses). Qui dit passerelle — aussi provisoire, étroite, flexible, aérienne et hasardeuse soit-elle —, dit liaison, mise en relation, communication par le franchissement du vide, d’une brèche, ou d’un obstacle. Qui dit impasse, au contraire, dit passage sans issue, non communication. Les architectures de Piranèse, comme le feront plus tard celles d’Escher (je pense en particulier à une lithographie intitulée En haut et en bas, gravée en 1947) mettent ces notions en perspective dans une constellation de réseaux et de nœuds, un espace improbable, labyrinthique, multipliant à l’infini de possibles et impossibles connexions.

 

A cette vision architecturale s’est alors superposée une œuvre, sise au cœur d’un réseau de correspondances vertigineux : la Salomé d’Oscar Wilde, écrite en français à Paris en 1891, publiée en 1893, et associée à la Décadence et à l’Esprit " fin de siècle " — de même que les architectures hallucinées de Piranèse étaient annonciatrices de l’effondrement d’un monde. Peu d’œuvres ont été aussi controversées qu’a pu l’être Salomé : pièce scandaleuse, dont la représentation fut censurée en Angleterre jusqu’en 1931, elle fut aussi encensée que vilipendée. Louée par James Joyce, portée aux nues par Mallarmé et André Gide, elle fut boudée par son dédicataire, Pierre Louÿs, jugée de mauvais goût et blâmée pour son français fautif. Même si la première à Paris en 1896 fut un triomphe (Wilde, alors emprisonné à Reading, ne vit jamais sa pièce), les critiques anglais conclurent un peu hâtivement que l’écrivain s’était fourvoyé, et que Salomé était une impasse. Oscar Wilde, d’ailleurs, ne renouvela pas l’expérience, délaissant le drame pour la comédie. Les condamnations furent légion, parmi lesquelles celles de Yeats : “ Salomé is thoroughly bad […]. It has nothing of drama of any kind, never working to any climax but always ending as it began[2]. ” Quelques années plus tard, Pierre Lalo dénonce l’artificialité, la fausseté et l’égocentrisme de la pièce,

[…] cette littérature prétentieuse, précieuse, affectée et maniérée d’esthète anglais, cette rhétorique frelatée et malsaine, cette suite interminable de métaphores les plus artificielles, cette contrefaçon du Cantique des Cantiques, cette fausse poésie, ce faux raffinement, cette fausse sensibilité, cette fausseté de toutes choses, ce mauvais goût de rastaquouère préraphaélite qui s’étale sans pudeur, s’admire et se complaît en lui-même.[3]

Pour justifier cet apparent fourvoiement, d’aucuns prêtèrent à Wilde des intentions parodiques, mais la question ne fit pas l’unanimité. Comme l’écrit Mario Praz, « Wilde’s Salomé […] reduces the voluptuous Orient of Flaubert’s Tentation to the level of a nursery tale. […] As a parody, Salomé comes very near to being a masterpiece. Yet it seems that Wilde was not quite aiming at this.”[4]

 

Pièce parodique ou pièce “ sérieuse ” (comme sembleraient l’indiquer les réminiscences de l’écrivain dans De Profundis), Salomé est emblématique de l’esthétique " fin de siècle ", et se trouve au cœur d’un réseau de correspondances esthétiques et artistiques que je propose d’explorer, en empruntant trois passerelles : celle de l’histoire littéraire, en étudiant les relations de Salomé avec le Décadentisme et le Symbolisme français ; celle de l’iconographie, en mettant en perspective les tableaux de Gustave Moreau, qui inspirèrent la pièce, et les lithographies d’Aubrey Beardsley qui l’illustrèrent ; celle, enfin, de la musique, en étudiant la magistrale transposition lyrique et orchestrale qu’en fit Richard Strauss.

 

 Tout au long de cette exploration, nous emprunterons, en relation avec la poétique des synesthésies hoffmanniennes et la théorie baudelairienne des correspondances[5], une méta-passerelle : celle de la translation des langages esthétiques, de l’écrit en écrit, de la peinture en écriture, de la musique en écriture et vice versa, visant à “ abolir les délimitations entre genres, thèmes, domaines artistiques ou sensitifs” [6], théorie défendue par Walter Pater dans Appreciations, et reprise par Oscar Wilde dans “ Pen, Pencil and Poison ” :

 

“ The arts borrow not from life, but from each other[7]. ”

 

Du Décadentisme au Symbolisme

 

Composée à Paris en 1891, une année après la publication du Portrait de Dorian Gray, Salomé constitue une passerelle géographique entre l’Irlande, l’Angleterre et la France, autant qu’une passerelle esthétique, faisant le lien entre les Décadentismes français et anglais et le Symbolisme français, et initiant le passage de la littérature " fin de siècle " à la Modernité.

 

Lorsque Wilde compose sa pièce en 1891, le mythe de Salomé est extraordinairement vivace sur le continent[8], tout particulièrement en France. La question a été abordée par Mario Praz dans The Romantic Agony, et de nombreux critiques lui ayant emboîté le pas, nous ne nous étendrons pas sur ce sujet[9]. Comme le rappelle Mireille Dottin-Orsini, il y a, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, “ une sorte d’internationale des thuriféraires de Salomé : tous se connaissent, se citent (se plagient parfois), se parodient, s’empruntent des épigraphes[10].” Parmi la floraison de contes, poèmes et romans mettant en scène Salomé, quatre œuvres furent déterminantes pour la pièce de Wilde : l’Hérodias de Flaubert (1871), que lui prêta Walter Pater en 1877, l’“ Hérodiade ” inachevée de Mallarmé, A rebours de Huysmans (1884), et La Princesse Maleine de Maeterlinck (1889), chefs d’œuvres sur lesquels nous aurons l’occasion de nous pencher.

 

Dans ses grandes lignes, la pièce de Wilde semble fidèle aux sources bibliques du mythe : princesse de Judée, Salomé (non nommée dans les Evangiles),  danse pour le tétrarque Hérode Antipas afin d’obtenir la tête du prophète Jean-Baptiste, emprisonné pour avoir dénoncé les amours incestueuses du Tétrarque et de sa belle-sœur Hérodiade, mère de Salomé. Cependant, chez Wilde, Salomé est devenue la figure centrale, au détriment d’Hérodiade (ici appelée Hérodias), avec laquelle elle était par le passé souvent confondue ; c’est poussée non par la vindicte de cette dernière, mais par sa passion sacrilège[11] et son désir pour Jean (ici nommé Iokanaan, à la manière de Flaubert), qu’elle réclame la tête de l’anachorète comme prix de sa macabre danse. Wilde ajoute le motif de la danse des sept voiles, et le baiser nécrophile de Salomé au prophète décapité (baiser que l’on trouve cependant dans Atta Troll de Heine et dans un poème de J. C. Heywood, publié en 1862). Autre variante au mythe, la Salomé de Wilde est châtiée pour son crime : elle meurt écrasée sous les boucliers des soldats d’Hérode.

 

A travers son adaptation du mythe, Salomé est le point de rencontre du Décadentisme anglais avec le Décadentisme et le Symbolisme français. Si le lien avec le Décadentisme anglais, dont on situe le point de départ en 1874, avec la publication de Studies in the Renaissance de Walter Pater, n’est plus à démontrer (la pièce fait sienne la réaction “ fin de siècle ” contre la moralité victorienne, l’exaltation des amours interdites, le goût pour l’artifice, l’étrange, et le grotesque, et le culte de l’art pour l’art), sa relation avec le Décadentisme et le Symbolisme français a fait couler moins d’encre. Le Décadentisme en France, en tant que mouvement, est plus tardif qu’en Angleterre : on le situe au début des années 1880. Il est à la fois un état d’âme et un message : influencé par le pessimisme de Schopenhauer, il naît du sentiment de l’inéluctable déclin d’une civilisation[12] et témoigne d’un attrait pour “ les vices d’une civilisation décrépite, d’un empire qui se fêle[13].” “ Maladie de la vie morale arrivée à son période [sic] le plus aigu[14] ”, selon les termes de Paul Bourget, il cultive l’outrance et la dérision, et le raffinement des sensations. Il trouve sa bible en A rebours de Huysmans, qui professe son admiration pour Baudelaire — qui le premier “ a abouti à ces districts de l’âme où se ramifient les végétations monstrueuses de la pensée[15] ”. Comme l’observe Guy Michaud,

 

Tel est le contenu de la poésie décadente : le monde intérieur, mais réduit à ses couches les plus basses, aux émotions indéfinissables, aux sensations exacerbées, aux rêves que commandent les désirs refoulés et les exigences de la chair. Exploration qui mène à de précieuses découvertes, dont la littérature tout entière, et aussi la psychanalyse s’empareront bientôt. Mais l’exploration est dangereuse, parce qu’elle conduit en des lieux où nulle lumière ne saurait plus diriger les pas.[16]

Telle est l’exploration à laquelle se livre Wilde dans Salomé, et les thèmes baudelairiens, puis décadents, du satanisme, de la luxure, des péchés malsains, expliquent sans doute la réception plus que réservée que connut l’œuvre en Angleterre, et l’accueil enthousiaste qui lui fut réservée en France. Un autre thème propre à la Décadence est celui de l’orientalisme, associé à la sensualité et à l’érotisme. Salomé exploite l’exotisme des noms propres : Narraboth, Naaman, Manasie, Issachar, Ozias, et, bien sûr, Iokanaan. Le drame se déroule au clair de lune sur “ une grande terrasse dans le Palais d’Hérode ” ; la forteresse recèle de fabuleux trésors, évoqués par le Tétrarque dans sa tentative d’acheter Salomé pour la détourner de son macabre projet : améthystes, topazes, opales, sélénites, chrysolites, béryls, chrysophases, sardonyx, hyacinthes, calcédoines...[17], dans une tirade qui n’est pas sans rappeler le chapitre quatre de A rebours, comme certaines pages de Dorian Gray.

 

Salomé est le joyau maudit, la femme fatale ; elle incarne la sexualité diabolisée, “ le pouvoir diabolique de la séduction féminine[18] ”. La Salomé de Wilde danse dans les pas de celle de Flaubert, dont “ toute la personne [exprimait] une telle langueur qu’on ne savait pas si elle pleurait un dieu, ou se mourait dans sa caresse