Rue des beaux-arts

Numéro 8 : AVRIL / MAI 2007

§7. articles et CONFÉRENCES

 

Salomé sur le Pont des Arts

Par Pascale Amiot

 

(1ère partie)

 

“ Passerelles et Impasses ” : à la lecture de l’intitulé de ce colloque, une vision s’est imposée à mon esprit, celle des Prisons Imaginaires de Jean-Baptiste Piranèse. Leur architecture complexe, escaliers en spirales, passerelles ténues ou monumentales, ponts-levis béants, obstacles inattendus, définissent un espace à la fois dynamique et figé, espace de circulation et de fixité, de correspondance et d’inaboutissement. Comme l’observe Max-Pol Fouchet, “ Ces escaliers immenses n’aboutissent qu’à d’autres escaliers […]. Emprunterez-vous ces ponts-levis, ces passerelles ? Ils s’interrompent soudain, et butent contre un mur.[1] ” Les eaux-fortes de Piranèse concentrent en effet ce qui, à mon sens, constitue l’essence de notre thématique, la notion du passage, rendu possible (par les passerelles), ou entravé (d’où les impasses). Qui dit passerelle — aussi provisoire, étroite, flexible, aérienne et hasardeuse soit-elle —, dit liaison, mise en relation, communication par le franchissement du vide, d’une brèche, ou d’un obstacle. Qui dit impasse, au contraire, dit passage sans issue, non communication. Les architectures de Piranèse, comme le feront plus tard celles d’Escher (je pense en particulier à une lithographie intitulée En haut et en bas, gravée en 1947) mettent ces notions en perspective dans une constellation de réseaux et de nœuds, un espace improbable, labyrinthique, multipliant à l’infini de possibles et impossibles connexions.

 

A cette vision architecturale s’est alors superposée une œuvre, sise au cœur d’un réseau de correspondances vertigineux : la Salomé d’Oscar Wilde, écrite en français à Paris en 1891, publiée en 1893, et associée à la Décadence et à l’Esprit " fin de siècle " — de même que les architectures hallucinées de Piranèse étaient annonciatrices de l’effondrement d’un monde. Peu d’œuvres ont été aussi controversées qu’a pu l’être Salomé : pièce scandaleuse, dont la représentation fut censurée en Angleterre jusqu’en 1931, elle fut aussi encensée que vilipendée. Louée par James Joyce, portée aux nues par Mallarmé et André Gide, elle fut boudée par son dédicataire, Pierre Louÿs, jugée de mauvais goût et blâmée pour son français fautif. Même si la première à Paris en 1896 fut un triomphe (Wilde, alors emprisonné à Reading, ne vit jamais sa pièce), les critiques anglais conclurent un peu hâtivement que l’écrivain s’était fourvoyé, et que Salomé était une impasse. Oscar Wilde, d’ailleurs, ne renouvela pas l’expérience, délaissant le drame pour la comédie. Les condamnations furent légion, parmi lesquelles celles de Yeats : “ Salomé is thoroughly bad […]. It has nothing of drama of any kind, never working to any climax but always ending as it began[2]. ” Quelques années plus tard, Pierre Lalo dénonce l’artificialité, la fausseté et l’égocentrisme de la pièce,

[…] cette littérature prétentieuse, précieuse, affectée et maniérée d’esthète anglais, cette rhétorique frelatée et malsaine, cette suite interminable de métaphores les plus artificielles, cette contrefaçon du Cantique des Cantiques, cette fausse poésie, ce faux raffinement, cette fausse sensibilité, cette fausseté de toutes choses, ce mauvais goût de rastaquouère préraphaélite qui s’étale sans pudeur, s’admire et se complaît en lui-même.[3]

Pour justifier cet apparent fourvoiement, d’aucuns prêtèrent à Wilde des intentions parodiques, mais la question ne fit pas l’unanimité. Comme l’écrit Mario Praz, « Wilde’s Salomé […] reduces the voluptuous Orient of Flaubert’s Tentation to the level of a nursery tale. […] As a parody, Salomé comes very near to being a masterpiece. Yet it seems that Wilde was not quite aiming at this.”[4]

 

Pièce parodique ou pièce “ sérieuse ” (comme sembleraient l’indiquer les réminiscences de l’écrivain dans De Profundis), Salomé est emblématique de l’esthétique " fin de siècle ", et se trouve au cœur d’un réseau de correspondances esthétiques et artistiques que je propose d’explorer, en empruntant trois passerelles : celle de l’histoire littéraire, en étudiant les relations de Salomé avec le Décadentisme et le Symbolisme français ; celle de l’iconographie, en mettant en perspective les tableaux de Gustave Moreau, qui inspirèrent la pièce, et les lithographies d’Aubrey Beardsley qui l’illustrèrent ; celle, enfin, de la musique, en étudiant la magistrale transposition lyrique et orchestrale qu’en fit Richard Strauss.

 

 Tout au long de cette exploration, nous emprunterons, en relation avec la poétique des synesthésies hoffmanniennes et la théorie baudelairienne des correspondances[5], une méta-passerelle : celle de la translation des langages esthétiques, de l’écrit en écrit, de la peinture en écriture, de la musique en écriture et vice versa, visant à “ abolir les délimitations entre genres, thèmes, domaines artistiques ou sensitifs” [6], théorie défendue par Walter Pater dans Appreciations, et reprise par Oscar Wilde dans “ Pen, Pencil and Poison ” :

 

“ The arts borrow not from life, but from each other[7]. ”

 

Du Décadentisme au Symbolisme

 

Composée à Paris en 1891, une année après la publication du Portrait de Dorian Gray, Salomé constitue une passerelle géographique entre l’Irlande, l’Angleterre et la France, autant qu’une passerelle esthétique, faisant le lien entre les Décadentismes français et anglais et le Symbolisme français, et initiant le passage de la littérature " fin de siècle " à la Modernité.

 

Lorsque Wilde compose sa pièce en 1891, le mythe de Salomé est extraordinairement vivace sur le continent[8], tout particulièrement en France. La question a été abordée par Mario Praz dans The Romantic Agony, et de nombreux critiques lui ayant emboîté le pas, nous ne nous étendrons pas sur ce sujet[9]. Comme le rappelle Mireille Dottin-Orsini, il y a, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, “ une sorte d’internationale des thuriféraires de Salomé : tous se connaissent, se citent (se plagient parfois), se parodient, s’empruntent des épigraphes[10].” Parmi la floraison de contes, poèmes et romans mettant en scène Salomé, quatre œuvres furent déterminantes pour la pièce de Wilde : l’Hérodias de Flaubert (1871), que lui prêta Walter Pater en 1877, l’“ Hérodiade ” inachevée de Mallarmé, A rebours de Huysmans (1884), et La Princesse Maleine de Maeterlinck (1889), chefs d’œuvres sur lesquels nous aurons l’occasion de nous pencher.

 

Dans ses grandes lignes, la pièce de Wilde semble fidèle aux sources bibliques du mythe : princesse de Judée, Salomé (non nommée dans les Evangiles),  danse pour le tétrarque Hérode Antipas afin d’obtenir la tête du prophète Jean-Baptiste, emprisonné pour avoir dénoncé les amours incestueuses du Tétrarque et de sa belle-sœur Hérodiade, mère de Salomé. Cependant, chez Wilde, Salomé est devenue la figure centrale, au détriment d’Hérodiade (ici appelée Hérodias), avec laquelle elle était par le passé souvent confondue ; c’est poussée non par la vindicte de cette dernière, mais par sa passion sacrilège[11] et son désir pour Jean (ici nommé Iokanaan, à la manière de Flaubert), qu’elle réclame la tête de l’anachorète comme prix de sa macabre danse. Wilde ajoute le motif de la danse des sept voiles, et le baiser nécrophile de Salomé au prophète décapité (baiser que l’on trouve cependant dans Atta Troll de Heine et dans un poème de J. C. Heywood, publié en 1862). Autre variante au mythe, la Salomé de Wilde est châtiée pour son crime : elle meurt écrasée sous les boucliers des soldats d’Hérode.

 

A travers son adaptation du mythe, Salomé est le point de rencontre du Décadentisme anglais avec le Décadentisme et le Symbolisme français. Si le lien avec le Décadentisme anglais, dont on situe le point de départ en 1874, avec la publication de Studies in the Renaissance de Walter Pater, n’est plus à démontrer (la pièce fait sienne la réaction “ fin de siècle ” contre la moralité victorienne, l’exaltation des amours interdites, le goût pour l’artifice, l’étrange, et le grotesque, et le culte de l’art pour l’art), sa relation avec le Décadentisme et le Symbolisme français a fait couler moins d’encre. Le Décadentisme en France, en tant que mouvement, est plus tardif qu’en Angleterre : on le situe au début des années 1880. Il est à la fois un état d’âme et un message : influencé par le pessimisme de Schopenhauer, il naît du sentiment de l’inéluctable déclin d’une civilisation[12] et témoigne d’un attrait pour “ les vices d’une civilisation décrépite, d’un empire qui se fêle[13].” “ Maladie de la vie morale arrivée à son période [sic] le plus aigu[14] ”, selon les termes de Paul Bourget, il cultive l’outrance et la dérision, et le raffinement des sensations. Il trouve sa bible en A rebours de Huysmans, qui professe son admiration pour Baudelaire — qui le premier “ a abouti à ces districts de l’âme où se ramifient les végétations monstrueuses de la pensée[15] ”. Comme l’observe Guy Michaud,

 

Tel est le contenu de la poésie décadente : le monde intérieur, mais réduit à ses couches les plus basses, aux émotions indéfinissables, aux sensations exacerbées, aux rêves que commandent les désirs refoulés et les exigences de la chair. Exploration qui mène à de précieuses découvertes, dont la littérature tout entière, et aussi la psychanalyse s’empareront bientôt. Mais l’exploration est dangereuse, parce qu’elle conduit en des lieux où nulle lumière ne saurait plus diriger les pas.[16]

Telle est l’exploration à laquelle se livre Wilde dans Salomé, et les thèmes baudelairiens, puis décadents, du satanisme, de la luxure, des péchés malsains, expliquent sans doute la réception plus que réservée que connut l’œuvre en Angleterre, et l’accueil enthousiaste qui lui fut réservée en France. Un autre thème propre à la Décadence est celui de l’orientalisme, associé à la sensualité et à l’érotisme. Salomé exploite l’exotisme des noms propres : Narraboth, Naaman, Manasie, Issachar, Ozias, et, bien sûr, Iokanaan. Le drame se déroule au clair de lune sur “ une grande terrasse dans le Palais d’Hérode ” ; la forteresse recèle de fabuleux trésors, évoqués par le Tétrarque dans sa tentative d’acheter Salomé pour la détourner de son macabre projet : améthystes, topazes, opales, sélénites, chrysolites, béryls, chrysophases, sardonyx, hyacinthes, calcédoines...[17], dans une tirade qui n’est pas sans rappeler le chapitre quatre de A rebours, comme certaines pages de Dorian Gray.

 

Salomé est le joyau maudit, la femme fatale ; elle incarne la sexualité diabolisée, “ le pouvoir diabolique de la séduction féminine[18] ”. La Salomé de Wilde danse dans les pas de celle de Flaubert, dont “ toute la personne [exprimait] une telle langueur qu’on ne savait pas si elle pleurait un dieu, ou se mourait dans sa caresse[19] ”, et de celle de Gustave Moreau, ainsi évoquée par Huysmans :

 

Elle n’était plus seulement la baladine qui arrache à un vieillard, par une torsion corrompue de ses reins, un cri de désir et de rut ; qui rompt l’énergie, fond la volonté d’un roi par des remous de seins, des secousses de ventre, des frissons de cuisse, elle devenait, en quelque sorte, la déité symbolique de l’indestructible Luxure, la déesse de l’immortelle Hystérie, la Beauté maudite […] ; la Bête monstrueuse, indifférente, irresponsable, empoisonnant, de même que l’Hélène antique, tout ce qui l’approche, tout ce qui la voit, tout ce qu’elle touche.[20]

Sous la plume de Huysmans, la Salomé de l’Apparition devient Femme-Fleur-du Mal, “ grande fleur vénérienne, poussée dans des couches sacrilèges, élevée dans des serres impies.[21] ”                            

                                                                                                                                                                        

Comme l’écrit Mireille Dottin-Orsini, “ la pièce de Wilde le rappellera : c’est toujours dans le sang que danse la fille d’Hérodiade[22] ”. Le sang est un élément central du drame : le vin est “ rouge comme le sang ”, les pétales des roses ressemblent à “ des taches de sang sur la nappe ” (137), Hérode “ glisse dans le sang ” (95) — mauvais présage s’il en est (139, 153) —, Iokanaan prophétise que la lune “ deviendra comme du sang ” (121) ;la lune; en effet, devient rouge sang (139), allusion probable à l’ouverture du sixième sceau dans l’Apocalypse. “ Entre la pourpre impériale et l’écarlate du péché, entre le vin et le sang, la couleur rouge déploie sa somptuosité funèbre sur la pièce[23] ”, écrit Marie-Claire Pasquier. Pour prix de sa danse, Salomé “ aux lèvres rouges ” (101) goûte la saveur du sang sur les lèvres du prophète décapité, la mordant “ comme on mord un fruit mûr ” (161) :

 

Ah ! J’ai baisé ta bouche, Iokanaan, j’ai baisé ta bouche. Il y avait une âcre saveur sur tes lèvres. Était-ce la saveur du sang ? (165)

La pièce d’Oscar Wilde fait manifestement sienne l’esthétique de la cruauté propre à la Décadence. Comme l’observe Jacqueline Genet,

 

« La Salomé symbolico-décadente offre les satisfactions d’un sadisme littéraire. […] Elle désigne la hantise fondamentale d’une époque qui découvre les puissances troubles de l’inconscient et cherche à exorciser par la psychiatrie naissante l’horreur de la sexualité diabolisée. » [24]

Dans sa magistrale étude sur le Symbolisme, Guy Michaud s’insurge contre la confusion communément opérée entre Décadentisme et Symbolisme, entre “ ce qui n’était qu’un état de la sensibilité ” et “ ce qui fut une véritable doctrine”.[25] Si le décadentisme est en effet une forme historique, héritée du romantisme d’une génération désabusée “ née trop tard dans un monde trop vieux ”, le Symbolisme, auquel il donne naissance en 1886 (naissance à laquelle contribue l’influence des Préraphaélites anglais[26]) est au contraire un mouvement idéaliste, mu par le sens du mystère et de l’intériorité, et uni par une exigence de beauté et de pureté. Comme l’écrit Michaud, “ un flot d’idéalisme déferle, qui d’abord se mêle inextricablement au scepticisme et au pessimisme négateur, pour les éliminer ensuite peu à peu”.[27]  Le symbolisme produit une poésie subtile et savante qui se dégage progressivement des outrances décadentistes : sous l’influence du wagnérisme, il s’agit pour les poètes de “ reprendre à la Musique leur bien ”, de “ rendre au langage ses pouvoirs d’incantation et d’enchantement”.[28] Sa religion poétique est fondée sur une théorie des symboles héritée de la cosmogonie de Swedenborg et des Correspondances de Baudelaire, théorie selon laquelle “ tout, forme, mouvement, nombre, couleur, parfum, dans le spirituel comme dans le naturel, est significatif, réciproque, converse, correspondant”.[29]

                                                                                                                                                                        

C’est au symbole qu’il revient d’assurer, selon les termes de Jules Huret, “ la transposition dans un autre ordre de choses[30] ” ; comme le rappelle J. Genet, en effet, “ le symbole jette un pont, établit une transition entre deux univers […] il est le lien entre le visible et l’invisible, il suggère l’ineffable[31].” Le symbole est analogie, “ à la fois rencontre, carrefour, mais aussi rayonnement, centre dynamique d’où la vérité se répand[32] ”. Ainsi, pour Mallarmé, “ les choses existent […] nous n’avons qu’à en saisir les rapports[33] ”, à “ tisser au point de rencontre de merveilleuses dentelles[34] ”.

 

Les symboles abondent dans Salomé, même si Hérode, discourant sur les taches de sang et les pétales de roses, suggère ironiquement qu’ “il ne faut pas trouver des symboles dans chaque chose qu’on voit. Cela rend la vie impossible” (137). La danse des sept voiles, dont Wilde souligne le caractère ésotérique dans une dédicace à Beardsley[35] , constitue le symbole central du drame. La danse de Salomé (paradoxalement réduite dans le texte de la pièce à une simple didascalie), transcende en effet la lubricité démoniaque des évocations de Huysmans. Chez Wilde, comme chez les Symbolistes,

 

Salomé est “La Danseuse” et sa danse fait perdre la tête. Artiste en son genre, elle se dote d’une légèreté qui sera aussi psychologique, corps sublimé dans une prestation qui le fait papillon ou fleur […], ruisseau ou serpent. Mieux, elle devient signe pur […]. Pour Rodenbach, elle est “plus belle de n’être pas la Femme, mais l’éternel Désir, qu’elle résume et qu’elle recule au-delà des tissus et des fards.”[36]

La danse de la Salomé de Wilde est l’expression d’un désir à la fois sensuel et mystique, non celle de la lubricité. Comme le suggère Mireille Dottin-Orsini,

 

« Le sang qu’exhibe la Danseuse n’est peut-être pas exclusivement celui de l’homme. La tradition médiévale de la passion déçue de Salomé pour Jean […] vient souligner le lien entre l’amour et le sang, le meurtre et le désir.[37] »

Salomé dédaigne les promesses matérielles multipliées par Hérode (vin, fruit, trône, et bijoux) au profit d’une quête spirituelle, celle d’une impossible union avec son contraire, le prophète Iokanaan — union symbolisée par le baiser, qui devient le leitmotiv du drame : “ Je baiserai ta bouche, Iokanaan ”. Iokanaan incarne la Foi, Salomé le Désir, comme le suggère Edward Burnes : “ Perhaps Wilde is acting a crisis of belief within a drama of desire[38] ”. Le premier est associé à la parole sacrée, la seconde au regard : “ In the beginning was the word, but not for Salome, who exists in the domain of the look, and whose narrative is plotted by the hazards of looking and being looked at[39].” Iokanaan, invisible et interdit aux regards, n’existe que par le verbe. “ Parle encore, Iokanaan, ta voix m’ennivre ”, lui dit Salomé (81). Il ne veut pas voir Salomé qui exige, au contraire, de “ le regarder de près ” (77) : “ Tu as mis sur tes yeux le bandeau de celui qui veut voir son Dieu ”, lui dit-elle. “ Pourquoi ne me regardes-tu pas Iokanaan ? ” (161) Narraboth, à l’inverse, meurt de la regarder (47). “ Vous la regardez trop ”, répète Hérodias à Hérode, qui dit à Salomé : “ Votre beauté m’a terriblement troublé et je vous ai trop regardée. […] Il ne faut regarder ni les choses ni les personnes ”, et conclut : “ Il ne faut regarder que dans les miroirs.”

 

Comme on pouvait s’y attendre, le miroir constitue un autre symbole de la pièce : Salomé ressemble “ au reflet d’une rose blanche dans un miroir d’argent ” (51) ; le jeune Syrien, tel Narcisse, “ aime à se regarder dans la rivière ” (91). S’il ne faut regarder que dans les miroirs, selon Hérode, c’est parce que “ les miroirs ne nous montrent que des masques ” (151). “ Wilde joue sur le masque et le reflet[40] , et sur le passage du regard à la voyance, à la vision, avec tout ce que cela comporte de rapport à la mort, crainte et désir mêlé[41] ”, écrit Marie-Claire Pasquier, citant Simone Benmoussa :

 

Horreur et jouissance du voir. Les désirs, toujours retardés, circulent sans réponse les uns aux autres jusqu’à l’intenable. […] C’est alors que ces malheureux, ces interdits du regard, ces prisonniers d’une seule distance, se feront visionnaires.[42]

Symbole voisin, la lune est, comme l’observe S. Goldet, “ le miroir que se tendent […] les différents protagonistes. Chacun ne sait qu’y projeter ses images intérieures[43].” Vue par le jeune page, elle est “ une femme étrange […] qui sort d’un tombeau ” (45, 73) ; pour le jeune Syrien, “ une petite princesse aux pieds d’argent ” (45) ; pour Salomé, “ une toute petite fleur d’argent […] froide et chaste ” (63) ; pour Hérode, “ une femme hystérique, qui va cherchant des amants partout ” (95) ; Hérodias a le mot final : “ La lune ressemble à la lune, c’est tout.” (95). Dès l’ouverture de la pièce, Narraboth associe Salomé à l’astre lunaire, dont elle a la pâleur, la froideur et la pureté — “ blancheur et chasteté désirables[44] ” qui sont aussi l’apanage de Iokanaan. Celui-ci “ ressemble à une mince image d’ivoire […] une image d’argent ” (77). Dans son chant, inspiré du Cantique des Cantiques, Salomé célèbre la blancheur du corps de Iokanaan, blancheur des lys, de la neige, des roses... et de la lune (83). Elle a, elle aussi, “ des pieds d’argent ” (45), “ des mains comme des colombes ou des papillons blancs ” (45). Elle est associée aux paons blancs d’Hérode, motif symboliste s’il en est, lié à la vision et à la pureté. “ Vous serez comme la lune dans un grand nuage blanc ” (151), lui dit le tétrarque. Salomé est en cela sœur de l’Hérodiade de Mallarmé :

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 

J’aime l’horreur d’être vierge et je veux

Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux

Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile

Inviolé, sentir en la chair inutile

Le froid scintillement de ta pâle clarté,

Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,

Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle ![45]

 

Comme le souligne Pascal Aquien, chez Mallarmé, “ Hérodiade-Salomé, intacte et phallique, est tout à fait différente des grandes voluptueuses ; elle incarne un rêve de beauté et d’absolu, celui-là même du propos poétique[46].” Le chant final de Salomé est un hymne à la beauté, à l’amour et au désir, formulé en termes baudelairiens : “ Ta voix était un encensoir qui répandait d’étranges parfums, et quand je te regardais j’entendais une musique étrange ! ” (163). La Salomé de Wilde n’est pas la Salomé enfantine et perverse des Moralités Légendaires de Jules Laforgue, pas plus que la Salomé lubrique de Joris-Karl Huysmans. Elle a la profondeur mystérieuse et tragique des héroïnes de Maeterlinck[47] , lorsqu’elle célèbre l’amour, le désir et la mort :

 

Moi je t’ai vu, Iokanaan, et je t’ai aimé. Je t’aime encore, Iokanaan. […] J’ai soif de ta beauté. J’ai faim de ton corps […] Que ferai-je, Iokanaan, maintenant ? Ni les fleuves ni les grandes eaux ne pourraient éteindre ma passion. J’étaisune princesse, tu m’as dédaignée. J’étais une vierge, tu m’as déflorée. J’étais chaste, tu as rempli mes veines de feu.... […] Si tu m’avais regardée, tu m’aurais aimée. Je sais bien que tu m’aurais aimée, et le mystère de l’amour est plus grand que le mystère de la mort. (163)

Comme l’écrit M. Décaudin, “ sœur de l’Hérodiade de Mallarmé, ce qu’elle exige c’est […] la mort du seul homme qui l’ait arrachée à l’orgueil de sa virginité ; doubles noces de sang où le mythe conquiert son expression la plus intense [48] .” A la fois Décadente et Symboliste, la Salomé de Wilde subsume ainsi les Salomé de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, et on comprend mieux l’extraordinaire rayonnement que connut l’œuvre auprès des avant-gardes littéraires. Comme l’observe J. Genet, “ à la fin des années quatre-vingt-dix, le symbolisme en France semble défunt. […] En Angleterre et en Irlande, il devient le nom de la modernité poétique [49] .” Tout critique qu’il ait été envers la pièce, Yeats reconnut l’influence de Salomé sur The King of the Great Clock Tower et A Full Moon in March [50] . Apollinaire, Cocteau, Desnos, Leiris, et d’Annunzio allaient également reprendre le flambeau, relayés par une cohorte de peintres, sculpteurs, musiciens, cinéastes et chorégraphes.

 



[1] Max-Paul Fouchet, Jean-Baptiste Piranèse, Les Prisons imaginaires, Paris, Club Français du Livre, 1970, p. 25.

[2] W. B. Yeats, W. B. Yeats and T. Sturge Moore, Their Correspondence 1901-1937, Ursula Bridge, ed., New York, Oxford University Press, 1953, p. 8.

[3] Pierre Lalo, Le Temps, 14 mai 1907.

[4] Mario Praz, The Romantic Agony,Oxford University Press, (1933) 1970, p. 312.

[5] Dans “ Richard Wagner et Tannhäuser à Paris ”, Charles Baudelaire écrit ainsi : “ Ce qui serait vraiment surprenant, c’est que le son ne pût pas suggérer la couleur, que les couleurs ne pussent pas donner l’idée d’une mélodie, et que le son et la couleur fussent impropres à traduire les idées ; les choses s’étant toujours exprimées par une analogie réciproque, depuis le jour où Dieu a proféré le monde comme une complexe et indivisible totalité ”, Œuvres Complètes, Paris, Seuil, 1968, p. 513.

[6] Françoise Court-Perez, Joris-Karl Huysmans, A rebours, Paris, PUF, 1987, p. 50.

[7] Oscar Wilde, The Complete Works, Londres, Collins, 1984, p. 1001.

[8] Cf. Michel Décaudin : “ Pendant une cinquantaine d’années on assistera à une telle prolifération que Maurice Krafft pourra prétendre en 1912 avoir dénombré 2789 poètes français (encore ne fait-il pas état des romanciers, des dramaturges et des essayistes !) qui ont célébré la danseuse. ” “ Un Mythe “ fin de siècle ” : Salomé ”, Comparative Literature Studies; n° 1-2, 1967, p. 109.

[9] On pourra lire à ce sujet l’article de Bertrand Cardin, “ Salomé ou la représentation fin de siècle ”, Études Irlandaises, Automne 1996, n° 21-2, Presses de l’Université de Lille III, Sainghin en Mélantois, p. 85-95.

[10] Mireille Dottin-Orsini, Cette femme qu’ils disent fatale, Paris, Grasset, 1993, p. 155. Dans l’article pré-cité, B. Cardin évoque les plus célèbres des peintres, poètes, et romanciers précurseurs de Wilde.

[11] Le thème de la passion de Salomé pour Jean remonte au moins au XIIe siècle (cf. Mireille Dottin-Orsini, ibid., p. 135) ; dans Atta Troll de Heine, Hérodiade est également amoureuse de Jean.

[12] Pour J.-K. Huysmans, au déclin de la civilisation correspond la décadence de la littérature, “ irréparablement atteinte dans son organisme, affaiblie par l’âge des idées, épuisée par les excès de la syntaxe, sensible seulement aux curiosités qui enfièvrent les malades et cependant pressée de tout exprimer à son déclin, acharnée à vouloir réparer toutes les omissions de jouissance, à léguer les plus subtils souvenirs de douleur, à son lit de mort […]. ” A rebours, Paris, 10/18, 1975, p. 306.

[13] Ibid.,p. 87.

[14] Paul Bourget, Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine (1885), cité par Guy Michaud, Message poétique du symbolisme, Paris, Nizet, 1961, p. 263.

[15] J.-K. Huysmans, A rebours, p. 232.

[16] Guy Michaud, op. cit., p. 404.

[17] Oscar Wilde, Salomé, Paris, GF-Flammarion, 1993, p. 149. Les références aux pages de cette édition seront désormais indiquées entre parenthèses.

[18] M. Dottin-Orsini, op. cit., p. 133 et 136.

[19] Gustave Flaubert décrit ainsi Hérodias : “ Ses pieds passaient l’un devant l’autre, au rythme de la flûte et d’une paire de crotales. Ses bras arrondis appelaient quelqu’un, qui s’enfuyait toujours. […] Les sons funèbres de la gingras remplacèrent les crotales. L’accablement avait suivi l’espoir. Ses attitudes exprimaient des soupirs, et toute sa personne une telle langueur qu’on ne savait pas si elle pleurait un dieu, ou se mourait dans sa caresse. […] Puis, ce fut l’emportement de l’amour qui veut être assouvi. Elle dansa comme les prêtresses des Indes, comme les Nubiennes des cataractes, comme les bacchantes de Lydie .[…] Et les nomades habitués à l’abstinence, les soldats de Rome experts en débauche, les avares publicains, les vieux prêtres aigris par les disputes, tous, dilatant leurs narines, palpitaient de convoitise. ” “ Hérodias ”, Trois Contes, Paris, PML, 1995, p. 124-125.

[20] J.-K. Huysmans, A rebours, p. 117.

[21] Huysmans évoque ainsi la Salomé de L’Apparition : “ Ici, elle était vraiment fille ; elle obéissait à son tempérament de femme ardente et cruelle ; elle vivait, plus raffinée et plus exquise ; elle réveillait plus énergiquement les sens en léthargie de l’homme, ensorcelait, domptait plus sûrement ses volontés, avec son charme de grande fleur vénérienne, poussée dans des couches sacrilèges, élevée dans des serres impies. ” A rebours, p. 121.

Dans sa remarquable étude sur Les Fleurs du Mal, Anne-Marie Amiot consacre de très belles pages à l’art de la transposition. Les Fleurs du Mal, Baudelaire, Paris, Ellipses, 2002, p. 128-130.

[22] Mireille Dottin-Orsini, op. cit.,p. 143.

[23] Marie-Claire Pasquier, Oscar Wilde, Oeuvres, Paris, Gallimard (Pléiade), 1996, p. 1835.

[24] Jacqueline Genet, “ L’esprit fin de siècle : de la Salomé de Wilde à celle de Yeats ou de la mort d’un siècle à la naissance d’un autre ”, Irlande : Fins de Siècles, Études Irlandaises, Automne 1999, n° 24-2, Presses de l’Université de Lille III, p. 40.

[25] Guy Michaud, op. cit., p. 402.

[26] C’est Gabriel Sarrazin qui attire l’attention sur les Préraphaélites dans Poètes Modernes d’Angleterre, publié en 1885 : “Certes, ils étaient déjà nombreux en France à connaître Rossetti et Swinburne, à goûter leur sens du mystère, mais Sarrazin […] fait prendre conscience à la jeune génération de ce qu’ils peuvent lui apporter de positif : un mysticisme et un spiritualisme constructeurs.” Guy Michaud, op cit., p. 315.

[27] Guy Michaud, op. cit., p. 314.

[28] Encyclopédie de la Littérature, Paris, La Pochothèque, 1999.

[29] Baudelaire, “ Victor Hugo ”, Œuvres Complètes, Paris, Seuil, 1968, p. 471.

[30] Jules Huret, Enquête sur l’Evolution littéraire, cité par Guy Michaud, op. cit., p. 414.

[31] J. Genet, “ Le symbole yeatsien dans la mouvance symboliste ”, Études Irlandaises, Printemps 1999, n° 24-1, Presses de l’Université de Lille III, p. 40 et 49.

[32] Guy Michaud, op. cit., p. 414.

[33] Stéphane Mallarmé, répondant aux questions de Jules Huret pour son Enquête, cité par Guy Michaud, p. 396.

[34] Stéphane Mallarmé, lettre à Aubanel (1866), citée par Guy Michaud, p. 756.

[35] Telle était la dédicace de Wilde sur l’exemplaire de Salomé qu’il offrit à Aubrey Beardsley : “ Pour Aubrey, le seul artiste qui, à part moi, sait ce qu’est la danse des sept voiles, et est capable de voir cette danse invisible.” (Citée par Pascal Aquien, Oscar Wilde, Salomé, Paris, GF-Flammarion, 1993, p. 175). Marie-Claire Pasquier écrit cependant : “ Wilde a inventé cette “ danse des sept voiles ” qui n’apparaît pas dans les textes bibliques. Le chiffre sept, dont on connaît le caractère sacré, suffit en quelque sorte à la caractériser comme sublime, mystérieuse et ineffable ”. op. cit. p. 1845.

[36] Rodenbach, “ Danseuses ”, Le Figaro, 5 mai 1890. (Cité par Mireille Dottin-Orsini, p. 145).

[37] Mireille Dottin-Orsini, op. cit., p. 145.

[38] Edward Burnes, “ Salome: Wilde’s radical tragedy ”, Rediscovering Oscar Wilde, George C. Sandulescu (ed.), Gerrards Cross, Colin Smythe, 1994, p. 35.

[39] Ibid., p. 33.

[40] Comme le rappelle Pascal Aquien, on pressent ici l’influence de Maeterlinck : “ Wilde reprend à son compte la prédilection qu’avait Maeterlinck pour l’inachevé, l’effleuré, le suggéré etl’implicite, censés, en frôlant le réel, en révéler les qualités indicibles. […] Wilde plonge le lecteur dans un univers de miroitements et d’approximations. Une chose y est aussi moins une chose que le reflet d’une autre, d’où la fréquence des comparaisons et des métaphores, et l’insistance sur des ressemblances vagues et inattendues. ”, op. cit., p. 22.

[41] Marie-Claire Pasquier, op. cit., p.1836.

[42] Simone Benmoussa, “ L’opulence du noir ”, Masques, n° 20, hiver 1983, p. 80.

[43] Stéphane Goldet, “ Salomé ”, Richard Strauss : Salomé, Alain Duault, ed., L’Avant-Scène Opéra, n° 47-48, 1983, p. 59.

[44] Marie-Claire Pasquier, op. cit., p. 1836-37.

[45] Stéphane Mallarmé, Oeuvres Complètes, T. I, Paris, Pléiade, 1998, p. 21.

[46] Pascal Aquien, op. cit., p. 203.

[47] Dans sa préface, Maeterlinck insiste sur le lien entre la [haute] poésie et le mystère : “ La haute poésie […] se compose de trois éléments principaux : d’abord la beauté verbale, ensuite la contemplation et la peinture passionnée de ce qui existe réellement autour de nous et en nous-mêmes, et enfin, enveloppant l’œuvre entière et créant son atmosphère propre, l’idée que le poète se fait de l’inconnu dans lequel flottent les êtres et les choses qu’il évoque, du mystère qui les domine et les juge et qui préside à leurs destinées ”. Préface, Théâtre, T. I, p. XVI.

[48] Michel Décaudin, op. cit., p. 114.

[49] Jacqueline Genet, “ Le symbole yeatsien dans la mouvance des symbolistes ”, op. cit., p. 47.

[50] Cette influence fait l’objet de l’article de Jacqueline Genet précédemment cité, “ L’esprit fin de siècle : de la Salomé de

Wilde à celle de Yeats ou de la mort d’un siècle à la naissance d’un autre”, op. cit.

Cet article a été publié dans une version abrégée dans les Actes du Congrès de la SOFEIR 2004, Passerelles et Impasses / Barriers and Bridges, Le Faouet, Liv' Editions, 2006.

La suite en sera publiée dans le prochain numéro de Rue des Beaux-Arts (n°9 – juin/juillet 2007)

 

 

 

Pascale AMIOT-JOUENNE est Maître de Conférences à l'Université de Perpignan-Via Domitia où elle enseigne la littérature anglaise et irlandaise du dix-neuvième et du vingtième siècles. Auteur d'une thèse consacrée à la poésie d'Austin Clarke, elle a publié des articles sur Oscar Wilde, Seumas O'Kelly, Austin Clarke, Seamus Deane, John McGahern et Flann O'Brien. Elle s'intéresse actuellement à la poésie féminine irlandaise, tout particulièrement aux œuvres d'Eavan Boland, Eilean Ní Chuilleanain, Paula Meehan et Medbh McGuckian. Outre Irlande : Insularité, Singularité ?, elle a récemment publié deux ouvrages collectifs, Déclinaisons de la Voie : Avoiement, Fourvoiement, Dévoiement (Presses Universitaires de Perpignan, 2006) et  L'Autobiographie irlandaise : voix communes, voix singulières (Presses Universitaires de Caen, 2004). Elle est vice présidente de la Société Française d'Etudes Irlandaises et membre du Comité de Rédaction de la revue Études Irlandaises.

 

 

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