NUMÉRO
8 : AVRIL / MAI 2007
EDITORIAL
SALOMÉ, PRINCESSE
FRANÇAISE ?
« Je
ne sais plus que faire. Les idées me viennent en français, et très courtes,
deux lignes à peine. Je ne peux pourtant pas vendre une guinée un conte de deux
phrases » [1]
C’est Oscar Wilde qui tient ce discours à Marcel Schwob, tandis qu’en 1892, ils
sont tous deux à déjeuner chez Durand. C’est pourtant à ce même Marcel Schwob
qu’il confiera le manuscrit qu’il vient d’écrire en français, afin d’en
corriger les erreurs. Et Salomé est
loin de se résumer à un conte de deux phrases…
Comment
l’idée est-elle venue à Wilde d’écrire cette pièce biblique dont l’héroïne est
cette très jeune princesse juive, à peine esquissée dans les Saintes Écritures,
qui obtient du roi Hérode, son beau-père, la tête du prophète Jean le
Baptiste ? En effet, les
évangélistes Marc et Matthieu (les seuls à l’évoquer) ignorent presque
totalement Salomé, qui n’est à leurs yeux que la « fille
d’Hérodiade », fillette privée de nom. C’est sa mère qui pousse l’enfant à
demander la mort du prophète parce que celui-ci juge incestueux son mariage
avec le tétrarque Hérode Antipas et l’accable d’incessantes malédictions. Wilde
va renverser les rôles et centrer la lumière sur Salomé et son amour vampirique
pour celui qu’il appellera Iokanaan, réunissant en son héroïne les traits
ambivalents et contradictoires de la sainte et de la fatale ensorceleuse. Cette
innocence virginale mêlée d’une sensualité perverse qui mène à la mort, Wilde
les a rencontrées dans le livre de Huysmans A
Rebours et dans les tableaux de Gustave Moreau. Il a aussi croisé son
héroïne chez Flaubert, dont il a lu les Trois
Contes (en particulier Hérodias)
quand il était étudiant à Oxford, et chez Mallarmé dont il fréquente
incidemment les fameux mardis et qui travaille depuis des années à un vaste
poème Hérodiade, jamais achevé. Ainsi, les sources de Wilde
pour Salomé se révèlent-t-elles
essentiellement françaises (excepté peut-être Atta Troll d’Heinrich Heine,
écrit en 1841). Il n’est donc pas étonnant qu’en cette fin décembre 1891, à Paris, chacun des
pas de Wilde suive les traces de la vénéneuse princesse de Judée qui,
saisissant la tête du saint décapité, baise ses lèvres en disant : Ah !
Tu n’as pas voulu me laisser baiser ta bouche, Iokanaan. Eh bien, je la
baiserai maintenant.
Jean
Lorrain racontera cinq ans plus tard qu’ayant invité Wilde à un dîner auquel
participaient Anatole France et Henri Bauër, Wilde « s’y montra le causeur
le plus étourdissant, le conteur le plus paradoxal et le plus élégant que j’aie
jamais, depuis, entendu, mais où il fut tout à fait merveilleux, ce fut dans
une improvisation, tout ensemble chimérique et littéraire à propos d’un plâtre coloré
qui décorait alors mon cabinet de travail, une tête de sainte décapitée avec
des gromelots de sang peints en sauge d’une manière assez barbare et qu’une
fantaisie du moment m’avait fait pendre au mur […] Oscar Wilde voulait
absolument y reconnaître le tête de Salomé […] en prenant congé de nous, il me
dit très sérieusement : « Vous avez dansé et vous avez obtenu sa
tête ». [2]
Richard Ellmann donne de cette anecdote une
version un peu différente. [3] Wilde,
en visite chez Jean Lorrain, se serait écrié devant le buste d’une femme
décapitée que celui-ci possède : C’est la tête de Salomé ! Salomé
qui s’est fait décapiter de désespoir ! C’est la vengeance de Jean le
Baptiste !
L’écrivain Guatémaltèque Enrique Gomez Carrillo raconte,
pour sa part : « Une autre fois, nous étions chez notre maître Jean
Lorrain. Devant une effigie de tête coupée, une tête de femme très pâle, Wilde
s’écria : Mais c’est Salomé !
Immédiatement, il évoqua une princesse apportant à son amant le chef de Saint
Jean et qui, par suite, se sentant méprisée, lui aurait envoyé sa propre tête.
« Je vous assure que c’est vrai !
murmura-t-il. Celle-ci est Salomé, celle
qui fit décoller L’Autre, par désespoir
[…] Ne trouvez-vous pas que celle-ci est Salomé ? Oui, ce plâtre
est bien à son image ». (Enrique Gomez Carrillo, Quelques petites
âmes d’ici et d’ailleurs, Paris, Sansot, 1904)[4].
Cette pièce qui a pour thème «une femme qui
danse pieds nus dans le sang d’un homme qu’elle aimait et qu’elle a tué »,
Wilde la compose très vite,
entre vers et prose, dans sa chambre d’hôtel parisienne, dans un français
curieusement musical aux répétitions lancinantes. A travers Salomé et Iokanaan,
il y montre l’opposition de la chair et de l’esprit, du désir amoureux contre l’ascétisme dicté
par la foi, l’opposition du Masculin et du Féminin, du Bien et du Mal. Et
l’opposition de deux mondes : ceux d’avant et d’après le baptême, d’avant
et d’après la naissance du christianisme.
On sait que Wilde rêvait de faire jouer sa pièce
par Sarah Bernhardt, qu’elle faillit l’être et ne le fut pas. C’est pourtant à
Paris, au Théâtre de l’Œuvre, que Salomé fut
créée le 11 février 1896, en l’absence de Wilde, emprisonné à Reading.
Aurélien Lugné-Poe, directeur du Théâtre, y tenait le rôle d’Hérode, et Lina
Munte celui de Salomé. Max Barbier interprétait Iokanaan et Gina Barbieri
Hérodias.
Écrivez, je vous en prie, demanda Wilde à Robert Ross, à Stuart
Merrill, à Paris, ou bien à Robert Sherard pour leur dire combien je suis
heureux de la représentation de la pièce – et transmettez également mes
remerciements à Lugné-Poe ; il est précieux en ce temps de disgrâce et de
honte d’être encore considéré comme un artiste.
Décidément, dans les
veines de Salomé l’orientale, coulait bien un peu de sang français.
Danielle
Guérin